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La grande illusion

Publié le par Dimitry Queloz

SOUTOU, Georges-Henri, La grande illusion. Quand la France perdait la paix. 1914-1920, Paris, Tallandier, 2015, 484 pages

Cet ouvrage de Georges-Henri Soutou, remarquable en tout point et dont nous recommandons chaleureusement la lecture, s’intéresse aux buts de guerre et à la politique extérieure de la France au cours de la Première Guerre mondiale et des mois de négociations qui l’ont suivie et qui ont abouti aux cinq traités de la banlieue parisienne dont le plus connu est celui Versailles signé avec l’Allemagne. Le point de vue adopté est celui de l’"histoire vue d’en haut" – on ne peut que vivement saluer cette approche dans une période où domine l’"histoire vue d’en bas", fragmentée, vue par le petit bout de la lorgnette individualiste ou communautariste. Comme le rappelle l’auteur, "ce sont les dirigeants qui ont pris les grandes décisions, de l’entrée en guerre aux traités de paix, à travers les différentes phases du conflit", c’est cette histoire-là qui a façonné l’histoire ultérieure de l’Europe, de la Deuxième Guerre mondiale aux récentes tensions dans les Balkans et en Ukraine.

Divisé en huit chapitres, l’ouvrage aborde de nombreux thèmes: buts de guerre de la France, que l’on met du temps à définir et qui varient au fil du temps, qui sont assez largement atteints lors de la signature du traité de Versailles, mais qui ne connaissent pas une application durable du fait de la désintégration rapide du système international mis en place en 1919-1920; contacts avec les puissances adverses en vue de négociations au cours du conflit, parmi lesquels il faut mentionner tout particulièrement ceux de l’automne 1917 – affaire Briand-Lancken – qui auraient pu conduire à une paix négociée reposant sur le retrait allemand de Belgique et d’Alsace-Lorraine en échange de compensations coloniales en Afrique et territoriales à l’Est au détriment de la Russie; alliances et relations avec les Etats alliés et de l’Entente…

Du fait de l’approche adoptée, l’auteur met en exergue l’importance du rôle des individus qui agissent en fonction de leur personnalité, de leurs convictions et de leur appréciation de la situation du moment. Nous retiendrons, dans cette perspective, plus particulièrement l’influence prépondérante du trio Poincaré-Delcassé-Paléologue en politique étrangère. Tous trois se connaissent bien, œuvrent durant de longues années en politique ou en diplomatie et partagent une vision commune en matière de sécurité, basée sur l’alliance russe. Un autre épisode des plus intéressants est la gestion de la crise de juillet 1914. Durant une partie de celle-ci, les instances dirigeantes françaises sont séparées en plusieurs pôles mal reliés entre eux. En effet, le Président Poincaré, le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Viviani et le directeur politique du Quai d’Orsay, Pierre de Margerie, naviguent sur les eaux de la Baltique et de la Manche, de retour de leur voyage à Saint-Pétersbourg. En raison des problèmes de communication liés à la technique de l’époque, ils sont difficilement joignables et sont largement hors-jeu jusqu’au 29 juillet, date de leur arrivée à Dunkerque. La gestion de la crise repose donc beaucoup sur le directeur politique adjoint, Philippe Berthelot, qui conseille à Belgrade d’accepter l’essentiel de l’ultimatum autrichien, à l’exception de la clause autorisant la police impériale à enquêter en Serbie. Mentionnons encore les divergences de vue entre, d’une part, Poincaré et Pétain et, d’autre part, Clemenceau et Foch à propos de la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Les premiers, comprenant que l’Allemagne devait être vaincue militairement pour faire accepter la défaite par son peuple, souhaitent une poursuite des opérations de manière à donner aux Allemands la preuve de leur défaite. Les seconds, dans une appréciation politique à plus court terme de la situation (mais plus réaliste), défendent l’idée qu’il n’est plus possible de poursuivre les hostilités après plus de quatre années d’une guerre effroyable alors que l’adversaire demande la paix.

L’auteur revient également sur la question de la responsabilité dans le déclenchement de la guerre. S’il est maintenant couramment admis que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont largement responsables du conflit, la Russie et la France ne sont pas exemptes de tout reproche. L’alliance franco-russe prend à la veille de la guerre une nouvelle dimension. Elle se renforce et le rôle joué par la Russie dans une guerre contre l’Allemagne gagne en importance, avec la promesse d’une attaque rapide en Prusse orientale. Cela ouvre, pour la France, de nouvelles perspectives opératives et politiques, d’où la fermeté française interprétée comme un "chèque en blanc" par Saint-Pétersbourg au moment de la crise de juillet 1914. Enfin, la Russie ment sciemment en ce qui concerne la mobilisation de ses troupes. Alors que celle-ci est déjà en cours depuis plusieurs jours, elle continue de proclamer n’avoir pris aucune mesure. Comme le souligne Soutou qui reprend la formule d’Alfred Fabre-Luce: "L’Allemagne et l’Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient certaine."

Retenons encore brièvement un dernier thème de l’ouvrage, celui traitant du système international de l’époque. Le Concert européen mis en place en 1815, basé sur l’équilibre et la concertation entre les grandes puissances, est malmené dès les années 1870 par l’Allemagne de Bismarck puis la France de Delcassé qui développent des systèmes d’alliances dès le temps de paix. Il ne disparaît toutefois pas complètement en dépit de nombreux accrocs au cours de la guerre et la période des négociations: volonté de démanteler l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, absence de l’Allemagne lors des négociations, nouvelle diplomatie wilsonienne… Finalement, les traités de 1919-1920 restent à mi-chemin entre l’ancien Concert et le wilsonisme qui ne parvient pas à écarter tout réalisme politique. Ainsi, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a été que partiellement appliqué dans la restructuration géographique de l’Europe centrale. On ne pouvait pas laisser l’Allemagne s’agrandir en l’appliquant, ni créer des Etats non-viables pour la contenir à l’Est en remplacement de l’alliance russe disparue avec la révolution bolchevique!

(© blogdéfense)

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