Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Retour sur l'engagement du Kuznetsov en Syrie (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Des capacités maritimes indéniables

 

Au cours de son déploiement au large de la Syrie, la marine russe a prouvé qu’elle disposait de réelles capacités d’engagement, même si elles ne doivent pas être surestimées. Ses navires étaient globalement bien entretenus et ses équipages ont montré un certain savoir-faire. Un observateur a ainsi confié au site Mer et marine qu’il ne fallait pas "sous-estimer les Russes", qu’ils faisaient preuve de créativité et qu’ils étaient "de vrais marins et de vrais soldats". Ils ont su faire preuve de discrétion sur le plan électromagnétique et positionner leurs bâtiments de manière à couvrir judicieusement l’espace aéromaritime.

 

La marine russe s’est révélée capable de déployer un important groupe aéronaval loin de ses bases durant plusieurs mois, tout en menant un certain nombre de missions de guerre, parmi lesquels des bombardements aériens contre des objectifs au sol et des tirs de missiles de croisière. Ces derniers ont été effectués dès le début de l’engagement par la frégate Amiral Grigorovich, confirmant les capacités russes dans ce domaine. Pour rappel, la marine russe avait déjà engagé de telles armes, à la surprise des observateurs occidentaux, depuis des frégates et des sous-marins dans les premiers temps de son intervention en Syrie en automne 2015.

 

De plus, comme l’a souligné Alexandre Vautravers dans le dernier numéro de la Revue militaire suisse, la marine russe a été capable de coordonner l’action d’au moins trois groupes navals et de nombreux avions, en dépit d’une provenance éloignée et de conditions parfois difficiles, notamment en ce qui concerne le ravitaillement des navires – la flotte russe n’a ainsi pas été autorisée à se ravitailler en carburant dans les ports espagnols à la suite des pressions américaines. Cela montre une grande maîtrise des moyens de communication.

Le déploiement du Kuznetsov et son suivi par la Royal Navy selon le Dailymail. (© Dailymail)

Le déploiement du Kuznetsov et son suivi par la Royal Navy selon le Dailymail. (© Dailymail)

Des capacités aériennes limitées

 

Si la marine russe a montré, dans son ensemble, de réelles capacités opérationnelles, le porte-avions Kuznetsov a, quant à lui, connu d’importantes difficultés dans son engagement. D’après le Kremlin, ses appareils auraient effectué 420 sorties et détruit 1'252 cibles. Ces chiffres sont, bien sûr, difficilement vérifiables. De plus, il faudrait savoir comment ils se répartissent au cours de la période d'engagement pour en tirer de réels enseignements, d’autant qu’il existe des inconnues en ce qui concerne le temps réel durant lequel le bâtiment a été opérationnel. Si on calcule une moyenne quotidienne sur l’ensemble des deux mois, on arrive à sept sorties par jours pour une douzaine d’avions. Cette moyenne peut paraître faible, mais on peut la comparer avec celle de l’engagement du Charles-de-Gaulle au cours de l’opération Harmattan. Avec 16 avions embarqués, le porte-avions français a mené 1'350 sorties en 120 jours, soit une moyenne quotidienne de 11,25 sorties. Les capacités des deux porte-avions seraient donc en apparence similaires, mais il existe trop d’inconnues et des différences notoires – capacités de frappe supérieure des Rafale, engagement d’une durée double pour le Charles-de-Gaulle… – pour tirer des conclusions pertinentes. En revanche, ce qui est certain c’est que, d’une manière générale, le rôle joué par les appareils du Kuznetsov dans la guerre en Syrie a été moindre. Ils ont en effet effectué un peu plus de 2% des quelque 19'000 sorties de l’aviation russe depuis le début de son engagement.

 

Les limites capacitaires du Kuznetsov ont été étalées au grand jour à la suite de deux accidents survenus à la mi-novembre et au début décembre. Au cours du premier, un MiG-29K est tombé en panne de carburant et s’est abîmé en mer car il ne pouvait plus atterrir en raison d’un problème dans le dispositif d’appontage du porte-avions. Lors du deuxième accident, c’est un Su-33 qui a été perdu à la suite d’une erreur d’appontage. D’après Mer et Marine, qui reprend une déclaration du ministère de la Défense russe, le brin d’arrêt s’est rompu au moment où la crosse de l’appareil l’a accroché et le pilote n’a pas réussi à remettre les gaz. Notons que ce n’est pas la première fois qu’un accident de ce genre se produit sur le Kuznetsov. Un avion avait déjà été perdu en 2005 dans des circonstances similaires.

 

Ces accidents à répétition montrent que les Russes ne maîtrisent pas totalement, techniquement et opérationnellement, le système de récupération des avions du Kuznetsov. Celui-ci a sans doute été révisé avant le déploiement et il n’est pas normal qu’il ait connu une panne aussi peu de temps après et qu’un brin d’arrêt se soit rompu trois semaines plus tard, d’autant que le nombre de sorties a été plutôt faible. A titre de comparaison, l’US Navy change les câbles de ses porte-avions après 2'000 appontages!

 

Les raisons de ces problèmes peuvent être multiples. Cela peut être dû au manque d’entraînement des pilotes, notamment sur MiG-29, ou à une erreur de pilotage. Certains analystes ont cependant également évoqué les erreurs de conception du Kuznetsov. Les brins d’arrêt sont mal répartis sur le pont oblique qui est par ailleurs relativement court. Les pilotes seraient donc peut-être obligés d’atterrir avec une vitesse élevée pour pouvoir redécoller en cas de nécessité, entraînant des tensions très fortes sur les câbles qui peuvent conduire à des dommages, voire des ruptures. Une autre cause, qui pourrait s’additionner au problème que nous venons d’évoquer, découlerait des insuffisances de propulsion du Kuznetsov. Celui-ci ne serait pas toujours en mesure d’atteindre sa vitesse maximale. Comme, lors d’un appontage, la vitesse du navire vient se soustraire à la vitesse de l’avion, ce dernier aurait toujours une vitesse relative élevée qui contribuerait à une usure prématurée des câbles.

 

En raison des problèmes du système de récupération des avions, le Kuznetsov a débarqué une partie de son groupe aérien pour le faire opérer à partir de la base de Humaymim en Syrie. Ce fait a été rendu public par le magazine Jane’s qui a analysé une photo satellite montrant 8 SU-33 et un MiG-29K sur la base le 20 novembre. De son côté, la Russie a cherché à cacher les difficultés rencontrées. D’une part, le ministère de la Défense a diffusé, au lendemain du premier accident, des vidéos des opérations aériennes depuis le Kuznetsov pour montrer que les problèmes de brins d’arrêt étaient résolus. D’autre part, et en dépit du débarquement d’une partie de son groupe aérien, le Kuznetsov a été maintenu au large de la Syrie jusqu’au début janvier. Comme le mentionne le Fauteuil de Colbert, le débarquement d’une partie des appareils était peut-être le signe que le navire n’était plus opérationnel. Un retrait rapide du bâtiment pour effectuer les réparations nécessaires aurait été logique, mais aurait constitué un aveu d’échec qui aurait été désastreux tant au niveau de la diplomatie que de la propagande.

Photo satellite montrant 8 Su-33 de la marine russe sur la base aérienne de Humaymim en Syrie. (© Jane's)

Photo satellite montrant 8 Su-33 de la marine russe sur la base aérienne de Humaymim en Syrie. (© Jane's)

Conclusion

 

Le premier engagement du Kuznetsov a donné des résultats mitigés. La marine russe a montré qu’elle ne maîtrisait pas le nouveau concept d’emploi de son porte-avions, qui comprend, en plus des missions traditionnelles de défense aérienne, de lutte antinavires et anti-sous-marine, la projection de puissance vers la terre. Un tel savoir-faire est difficile à acquérir et il faut des années d’entraînement pour y parvenir. Comme le souligne Mer et marine, l’engagement du Kuznetsov a surtout été l’occasion d’une montée en puissance des capacités du bâtiment. La marine russe a certainement beaucoup appris techniquement et opérationnellement. Les enseignements tirés seront sans aucun doute utiles pour la prochaine refonte du navire et pour la construction d’un futur porte-avions. (Fin)

Commenter cet article