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Mobilité du chevalier au Moyen Age. Interview du Dr. Daniel Jaquet (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Daniel Jaquet a obtenu son doctorat en histoire à l’université de Genève en 2013, avec une thèse sur le combat en armure à la fin du Moyen Age. Il a ensuite effectué deux post-docs, le premier au Max-Planck Institut de Berlin et le second à l’université de Tours. Spécialiste du savoir technique lié au maniement des armes, il travaille actuellement comme responsable de la médiation culturelle et de la recherche scientifique au Château de Morges et ses musées. Nous le remercions pour son aimable accueil et pour le temps qu’il nous a consacré pour répondre à nos questions.

 

Avec des armures de quelle époque travaillez-vous ? Pouvez-vous nous présenter brièvement ce genre d’armure (matériaux, poids, fabrication, prix…) ?

 

Je travaille avec des armures de la fin du Moyen Age. Il existe trois catégories d’armures. Il y a tout d’abord les armures de mailles. Il y a ensuite les armures en textile ou en matière organique. Il y a enfin les armures de plate, composées de plaques d’acier qui recouvrent tout le corps. C’est pour cette dernière catégorie que j’ai le plus d’intérêt. La fin du Moyen Age est son âge d’or.

 Les armures de plate sont fabriquées en acier trempé, elles sont donc soumises à l’action de la rouille. Leur poids est important et correspond à celui de l’équipement du soldat actuel. Elles comprennent une partie métallique, l’armure proprement-dite, et un habit porté en-dessous qui est un vêtement complexe, lui aussi renforcé.

 En ce qui concerne le prix, il est très variable en fonction de la qualité. Les armures princières, pour lesquelles nous possédons des factures, sont des produits de luxe. Lorsque l’on parle du prix d’une armure, il faut aussi tenir compte du fait qu’on achetait souvent des kits qui comprenaient plusieurs types d’armures utilisées dans différents contextes, pour les campagnes, les joutes ou les tournois à pied par exemple.

 

Y avait-il de grandes différences de qualité en fonction du fabricant et du prix ? Cela avait-il un impact sur les possibilités de mouvement ?

 

Oui, il y a d’importantes différences en fonction du fabricant et du prix. Les armures sont généralement faites sur mesures. Cela coûtait cher, mais elles étaient parfaitement adaptées à la morphologie de ceux qui les portaient. A la fin du Moyen Age sont apparues les armures à munition. Elles étaient destinées à équiper les troupes professionnelles. Elles étaient fabriquées en série et n’étaient donc pas faites sur mesure. Leur prix était plus bas mais la mobilité des combattants était réduite.

 

Depuis le XIXe siècle et jusqu’à récemment, on pensait que les armures limitaient considérablement les mouvements des chevaliers. Comment expliquez-vous cela ? Depuis quand a-t-on une vision différente et comment les connaissances dans ce domaine ont-elles évolué ?

 

Cette idée reçue remonte à une nouvelle de Marc Twain A Connecticut Yankee in King’s Arthur Court publiée en 1889. Dans cet ouvrage, se trouve l’invention du mythe du chevalier hissé en selle au moyen d’une grue. Ce mythe a été repris dans le film de Lawrence Olivier Henry V qui est une adaptation de la pièce de William Shakespeare. La science historique s’en est ensuite emparé. C’est ainsi que l’on trouve ce mythe dans certains manuels scolaires notamment.

 Toutefois, cette thèse a été très rapidement critiquée. Bashford Dean, conservateur au Metropolitan Museum de New York dans les années 1920, s’y est opposé. Plusieurs chercheurs actuels, dont je fais partie, s’inscrivent dans le courant critique de Bashford Dean. On peut encore citer Dirk Breiding et Tobias Capwell, conservateur à la Wallace Collection de Londres, la plus grande collection privée d’armes au Royaume-Uni.

Les particularités de certaines batailles, comme Morgarten ou Azincourt, durant lesquelles d’importantes forces de chevalerie ont été entravées dans leurs manœuvres et leurs mouvements sur le champ de bataille, ont-elles contribué à maintenir le mythe d’une chevalerie peu mobile ?

 

Oui, mais il faut nuancer. L’armure ajoute bien évidemment du poids et rend moins mobile. Toutefois, un chevalier à terre peut se relever. Dans certains contextes précis de bataille, il est vrai que les chevaliers pouvaient avoir beaucoup de peine à le faire. Cela était le cas, par exemple, quand il y avait beaucoup de cadavres de chevaux et d’hommes, que le terrain était meuble ou que le feu ennemi était nourri. La description de la bataille d’Azincourt faite par Froissart dans ses Chroniques correspond à ces particularités.

 On peut donc répondre affirmativement à votre question, mais il faut tenir compte de ces particularités. Sinon, on est dans la désinformation en raison de l’apriori de départ.

 

Y avait-il des exercices spécifiques qui étaient pratiqués pour s’entraîner à supporter le poids des armures ? Pouvez-vous citer quelques exemples de mouvements possibles avec une armure et auxquels on ne penserait pas a priori ?

 

Les exercices quotidiens ne sont pas connus. Un texte nous décrit comment le maréchal Boucicaut s’entraînait pour les tournois. Le programme était varié : parcours du combattant, course, grimpe, passage d’obstacles, frappe sur cible, monter à cheval sans les étriers, grimper le revers d’une échelle à la seule force des bras. Tous ces exercices se faisaient en armure, mais souvent sans casque.

 Boucicaut était très connu pour pouvoir faire le "soubresaut". On ne sait pas ce que ce mot signifie exactement. Il peut vouloir dire "culbute", "roue" ou "saut périlleux". C’est cette dernière signification qui a été choisie par l’éditeur du texte. Ces trois possibilités ont été testées dans la pratique. Toutes trois sont possibles. (A suivre)

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