Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Entre mes hommes et mes chefs

Publié le par Dimitry Queloz

TENCHENI, Sébastien, Entre mes hommes et mes chefs. Journal d’un lieutenant au Mali, Panazol, Lavauzelle, 2017, 140 pages

 

Avec l’augmentation du nombre d’opérations extérieures de l’armée française, les publications de souvenirs et de journaux d’anciens officiers ayant combattu redeviennent à la mode. Ces témoignages permettent au grand public de se plonger dans un univers qui lui est devenu largement étranger depuis la fin de la conscription et qu’il ne connaît plus guère que par quelques reportages télévisés. Cet univers, c’est celui de l’armée et de ses engagements, avec ses spécificités qui paraissent de plus en décalage avec les valeurs d’une société postmoderne, individualiste et dépourvue de repères et de traditions.

 

Si certains de ces ouvrages présentent peu d’intérêts, d’autres sont en revanche très instructifs, comme le Jonquille, publié récemment par le commandant Jean Michelin qui relate son déploiement en Afghanistan en 2012. Les officiers de troupe notamment pourront profiter ainsi de l’expérience de terrain de leurs camarades pour apprendre ou approfondir les détails du métier.

 

Dans le contexte de recrudescence des activités djihadistes au Sahel, avec l’attaque contre la force Barkhane au début janvier 2018 qui a fait trois blessés chez les militaires français au Mali et celles contre l’Etat-major burkinabé et l’ambassade de France à Ouagadougou début mars, le livre du lieutenant Sébastien Tencheni s’inscrit dans une actualité brûlante. L’auteur y raconte, sous la forme d’un journal, les quatre mois d’opérations menées en 2014 dans le cadre de Serval puis de Barkhane alors qu’il commandait le 2e peloton de l’Escadron d’Eclairage et d’Investigation de la 2e Brigade Blindée (Escadron Leclerc).

 

Le lieutenant Tencheni nous fait part de son ressenti et de ses réflexions, notés au jour le jour, à chaud, sur la situation au Sahel, l’armée française, ses supérieurs et ses hommes. La complexité africaine est évoquée dans de nombreux passages. Si l’auteur développe peu les aspects géopolitiques du conflit, il dépeint un Mali divisé en deux, avec un Nord dominé par les touaregs et un Sud par les populations noires. Les problèmes d’entente entre les deux groupes sont accentués par la présence de multiples factions, islamistes ou non, les changements de camps au gré des variations de situations et d’intérêts. La valeur et la fiabilité des troupes de la région sahélienne sont perçues de manière variable. Les forces tchadiennes sont jugées positivement, en dépit de croyances ancestrales qui les poussent à prendre trop de risques ou à faire confiance à des gris-gris. En revanche, les troupes maliennes sont vues avec plus de circonspection, sauf les parachutistes.

 

Autre point intéressant: les difficultés matérielles de l’armée française. Les matériels, VAB et VBL, sont vétustes, l’instruction au tir à balles est insuffisante, les entraînements sur simulateur trop fréquents. Surtout, les problèmes logistiques sont importants et ont un impact d’autant plus grave sur la disponibilité des matériels que les conditions régionales, que ce soit le terrain ou le climat, sont particulièrement éprouvantes. Les crevaisons de pneus sont ainsi régulières dans le désert, accentuées par la consigne de ne pas en changer, par souci d’économie, avant une usure complète.

 

Les relations humaines sont, bien entendu, au cœur de l’ouvrage. La camaraderie d’arme, de troupe et d’école occupe une place importante, soutenue par la tradition sur laquelle l’auteur insiste à de multiples reprises. Les retrouvailles avec d’autres militaires fréquentés antérieurement sont fréquemment un moment de plaisir que l’on célèbre, quand cela est possible, autour d’une bière ou d’un verre de vin. Les tensions entre troupes ne sont toutefois pas absentes, les marques de mépris et, peut-être, les jalousies non plus. On peut dire, par exemple, que le lieutenant Tencheni ne porte pas les forces spéciales dans son cœur!

 

L’auteur s’interroge aussi sur les questions de hiérarchie et d’obéissance – on aurait aimé en savoir davantage sur les relations compliquées avec le commandant d’unité, marquées par la méfiance, la distance et l’absence de cordialité. Le titre en dit d’ailleurs assez sur la place d’un lieutenant qui doit à la fois obéir aux ordres venant de ses supérieurs et les faire appliquer de manière très concrète à ses subordonnés, sans forcément connaître toutes les raisons qui ont conduit à ces décisions. Ne se cantonnant pas dans une obéissance aveugle, le lieutenant Tencheni laisse parfois paraître les tiraillements qui peuvent exister en son for intérieur: "… en tant que militaire, je reste discipliné et obéissant envers mes chefs et leurs décisions que je retransmets à mon niveau à mes subordonnés, mais en tant qu’officier, je garde un esprit critique autant envers mes choix que ceux des autres et en tant que Français, je revendique une liberté de pensée…"

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

Commenter cet article