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Servir

Publié le par Dimitry Queloz

VILLIERS, Pierre de, Servir, Paris, Fayard, 2017, 256 pages

 

Best-seller de ces derniers mois – on a pu lire en fin d’année passée que l’ouvrage avait été vendu à 150'000 exemplaires –, le livre du général Pierre de Villiers mérite d’être lu à plus d’un titre. Ecrit à chaud au lendemain de sa démission du poste de Chef d’Etat-major de l’Armée (CEMA), l’ouvrage n’est pas un brûlot dirigé contre le président de la République, mais plutôt le témoignage d’un homme de convictions qui s’exprime avec sincérité, mais sans rancœur.

 

Certains lecteurs, qui soulignent n’avoir rien appris sur la situation géopolitique du moment, sur l’état de l’armée française et les grandes orientations de son futur, ont été déçus par le manque de profondeur de la réflexion sur ces sujets. S’ils ont raison dans un certain sens, il faut cependant se rappeler que l’ancien CEMA a un devoir de réserve et qu’il ne peut, ni ne veut sans doute, étaler au grand jour certains débats ou projets en cours. De plus, le général de Villiers s’adresse à un large public et, par conséquent, dans une volonté de vulgarisation, ne peut que se montrer synthétique. Enfin, selon nous, l’important dans ce livre, qui, comme son titre l’indique, n’est pas un ouvrage de géopolitique ou un livre blanc, se situe ailleurs, dans les valeurs mises en exergue.

 

Les relations entre le CEMA et l’autorité politique constituent l’un des principaux points forts de l’ouvrage. La problématique, qui a d’ailleurs été à l’origine de la démission du général de Villiers, ne se limite pas à la seule question de la subordination du pouvoir militaire au pouvoir politique. Elle est également en liens avec la conception de la loyauté envers l’autorité supérieure et, aussi, avec la capacité du chef à accepter la divergence d’opinion de ses subordonnés. En parfait républicain respectueux des institutions, le général de Villiers ne conteste pas la subordination du CEMA au président de la République et au Parlement. Il ne conçoit cependant pas cette subordination comme une obéissance servile. "(…) la loyauté n’est pas l’esprit de cour ni l’assentiment permanent à ce qui peut être utile pour se faire bien voir. Le silence est parfois proche de la lâcheté." La loyauté envers son chef consiste donc à lui dire la vérité, même si cette vérité déplait et n’est pas forcément facile à dire ou à entendre: "Et je sais qu’il est parfois aussi difficile de dire les choses franchement, les yeux dans les yeux, que de savoir les entendre." Cela est d’autant plus vrai pour le CEMA, qu’il est le seul représentant des armées devant le pouvoir politique puisque celles-ci ne sont pas syndiquées. Dans le cas présent, l’ancien CEMA se devait de montrer les contradictions entre les discours et les faits, entre les engagements toujours plus importants des armées et les moyens à disposition, entre les promesses d’augmentation future des budgets et les économies de 850 mio d’Euros imposées dans l’immédiat. Il l’a fait dans un cadre approprié, celui des commissions parlementaires, qui lui assurait, en principe, la liberté de parole.

 

Cette conception de la loyauté n’est visiblement pas celle du président de la République qui a fait payer au CEMA le prix de sa sincérité en l’humiliant publiquement lors d’un discours de commémoration du 14 Juillet, le forçant ainsi à jouer les courtisans ou à démissionner de ses fonctions. L’épisode n’est pas sans rappeler celui du général Soubelet qui a lui aussi connu la disgrâce pour avoir dit sincèrement ce qu’il pensait.

 

L’ouvrage montre également que l’homme Pierre de Villiers est un humaniste qui fait preuve d’une belle culture transparaissant dans les nombreuses citations de militaires et d’écrivains. Mais le plus important à nos yeux réside dans le fait qu’il met l’homme au centre de ses préoccupations et se montre optimiste, notamment dans le chapitre 10 où il parle de la jeunesse. Cette humanité apparaît au détour de chaque page, ou presque, que ce soit lorsqu’il raconte ses discussions avec les militaires du rang et les cadres inférieurs ou lorsqu’il décrit les conséquences dramatiques engendrées par le logiciel Louvois. Cette attitude lui a valu une haie d’honneur et de nombreux témoignages d’estime lors de son départ. Même les lecteurs critiques ont été touchés par les qualités humaines du général de Villiers, beaucoup d’entre eux avouant dans leurs commentaires qu’ils auraient aimé servir sous ses ordres!

 

S’il ne peut être comparé au Servitudes et grandeurs militaires de Vigny, le livre de l’ancien CEMA présente une réflexion personnelle pertinente sur l’armée française, sa situation actuelle et ses défis, sur les valeurs militaires et les qualités humaines nécessaires aux hommes du rang et aux cadres des armées. Il montre également l’écart, peut-être croissant mais pas forcément insurmontable, entre ces valeurs et celles de la société civile ou des politiciens qui sont pourtant en charge des choix politiques et des arbitrages financiers qui déterminent les cadres dans lesquels doivent ensuite évoluer et se battre les armées. Il montre enfin la profonde humanité du général Pierre de Villiers et sa loyauté envers la République et ses institutions.

(© blogdéfense)

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