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Faut-il enterrer la défense européenne?

Publié le par Dimitry Queloz

GNESOTTO, Nicole, Faut-il enterrer la défense européenne?, Paris, La Documentation française, 2014, 152 pages

Le dernier ouvrage de Nicole Gnesotto, titulaire de la chaire d’Union européenne au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), porte un titre provocateur qui reflète bien les interrogations – et sans doute aussi les convictions intimes de nombre d’Européens – par rapport à la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC). Dans le contexte politique, stratégique et économique actuel, la défense européenne semble en effet impuissante à gérer les crises de plus en plus graves qui touchent l’Europe depuis quelques années. De cette désillusion naît le sentiment d’inutilité et la tentation de s’en remettre aux institutions traditionnelles que sont l’OTAN, l’ONU et les Etats pour assurer la défense du Vieux Continent.

Dans la première partie de l’ouvrage consacrée à l’histoire de la défense européenne, l’auteur montre que la mise en place de cette dernière a été longue et difficile. Après le rejet de la Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954, il faut attendre le traité de Maastricht pour voir l’Europe se doter d’une Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) comprenant un article fort ambigu (art. J.4.1) sur une éventuelle future défense européenne. La formulation permettant les interprétations les plus diverses, aucune réalisation concrète ne voit le jour dans les années suivantes tandis que trois pays neutres – l’Autriche, la Finlande et la Suède – rejoignent l’Union européenne, ce qui vient encore compliquer une situation déjà fort complexe. La guerre en Ex-Yougoslavie crée cependant un véritable électrochoc dans la seconde moitié des années 1990. La Grande-Bretagne de Tony Blair opère alors un virage à 180° et se joint à la France pour créer à Saint-Malo les bases de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD). Celle-ci connaît un développement politique et institutionnel rapide par le biais de nombreux accords qui sont repris dans les deux traités européens de Nice en 2001 et de Lisbonne en 2009. A partir de 2003, la PESD remporte par ailleurs également des succès opérationnels, avec l’engagement d’une vingtaine de missions civiles et militaires. Cependant, au début de la décennie 2010, une "déception stratégique" s’installe dont les causes sont diverses et nombreuses: crise économique, réduction des effectifs des armées, complexité des systèmes de financement des opérations, absence de structures de commandement, divergences en matière de politique extérieure... Dès lors, l’Europe se montre absente de la plupart des grandes crises de ces dernières années: printemps arabes, Libye, Mali et Centrafrique.

La deuxième partie du livre analyse les raisons de cet échec. Pour l’auteur, la défense européenne est marquée par "l’ambiguïté et les divisions" et deux problèmes fondamentaux sont à l’origine des nombreuses difficultés actuelles et des divergences sur le rôle et le futur de la PSDC. Tout d’abord, la délicate question de la relation avec l’OTAN. La notion de défense européenne est ambiguë car elle se compose de deux volets distincts relevant de compétences institutionnelles différentes. En ce qui concerne son aspect "classique", la défense des pays européens relève soit de l’article 5 du traité de l’Atlantique nord pour les membres de l’alliance, soit de la compétence nationale pour les Etats neutres. Dès lors, seules les opérations de gestion de crises extérieures au territoire européen relèvent de la PSDC, donc de l’Union européenne. La situation n’est pas près d’évoluer dans le sens d’un rapprochement entre les deux volets du fait de l’influence politique des Etats-Unis et de leur supériorité militaire qui donnent par ailleurs un confort certain à nombre de pays de l’Union européenne: "… l’OTAN demeure la limite politique de la défense européenne: la question de l’autonomie stratégique de l’Europe reste (…) une question à éviter". Le deuxième problème est celui des institutions européennes elles-mêmes. Contrairement aux autres politiques européennes, la PSDC est faiblement intégrée et "purement et totalement intergouvernementale". Si le Parlement et la Commission sont associés, et si cette dernière a tendance à avoir une influence croissante, la PSDC est "une coopération entre Etats souverains, seuls décisionnaires de cette politique, chacun gardant son droit de veto sur telle ou telle proposition", et relève donc essentiellement du Conseil.

Si le constat est sans concession, l’auteur se montre malgré tout optimiste: la défense européenne ne doit pas être enterrée tout de suite. Elle est à la croisée des chemins et une réflexion est en cours dont les résultats seront présentés au Conseil européen de décembre 2015. La relance de la PSDC doit toutefois tenir compte de plusieurs conditions si elle veut sortir de l'impasse actuelle: prendre en considération la position spécifique du Royaume-Uni, résoudre les problèmes institutionnels en clarifiant les relations entre le Conseil et la Commission, définir clairement le rôle que veut jouer l’Union européenne sur la scène internationale.

Soulignons encore une autre qualité de cet ouvrage clair, précis et très didactique: l’insertion au fil du texte de nombreux encadrés répartis en quatre rubriques: "Retour en arrière" qui présente de manière synthétique et sous forme de chronologies l’histoire et les opérations de la PESD/PSDC; "Ce que disent les textes" qui cite de larges extraits des principaux documents sur le sujet; "Gros plan sur" qui donne des synthèses sur des sujets spécifiques; "Points de vue" qui laisse la parole à divers auteurs notamment Hubert Védrine et Jean-Dominique Merchet.

(© blogdefense.overblog.com)

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Essai nucléaire

Publié le par Dimitry Queloz

WODKA-GALLIEN, Philippe, Essai nucléaire. La force de frappe française au XXIe siècle: défis, ambitions et stratégie, Panazol, Lavauzelle, 2014, 218 pages

Cet ouvrage de Philippe Wodka-Gallien, membre l’Institut français d’analyse stratégique et auteur d’un Dictionnaire de la dissuasion, donne au lecteur un très intéressant tour d’horizon de la force de dissuasion nucléaire française qui célèbre cette année un double anniversaire: le soixantième de la décision de Pierre Mendès-France de développer officiellement un programme nucléaire militaire et le cinquantième de la création des Forces aériennes stratégiques. En dix chapitres, le livre s’intéresse à tous les domaines relatifs au sujet: histoire, technique, politique et stratégie, recherche scientifique, désarmement et lutte contre la prolifération… Facile à lire et accessible à un large public, nous le recommandons tout particulièrement à ceux qui voudraient rapidement se faire une bonne idée globale sur ces questions complexes.

L’auteur montre que la dissuasion nucléaire bénéficie aujourd’hui d’un très large consensus dans les partis politiques, la population – en 2013, 59% des Français montraient leur adhésion – et même l’Eglise. Les partis de droite, héritiers de la tradition gaulliste, ont toujours soutenu la force nucléaire et sa souveraineté par rapport aux autres puissances, même si Alain Juppé a pu montrer une position plus nuancée. Au centre, si le principe de la dissuasion n’est pas contesté, c’est son ampleur et son caractère national qui sont fréquemment remis en cause, avec l’idée, difficile à mettre en œuvre, d’un partage avec les alliés de l’OTAN ou de l’Union européenne. A gauche, la position est aussi plus complexe. Chez les socialistes, il faut attendre l’influence de Charles Hernu et d’Hubert Védrine et, surtout, le changement de position de François Mitterrand pour que le parti se prononce majoritairement en faveur de la dissuasion. Cette évolution s’opère lentement, une fois le général de Gaulle disparu et s’explique peut-être par le fait qu’il n’y a plus la nécessité de s’opposer à ce grand rival – nous ne pouvons nous empêcher de faire un parallèle avec l’attitude par rapport aux institutions de la Ve République. Un courant anti-nucléaire continue toutefois d’exister au PS, emmené par Michel Rocard dont le père a été responsable scientifique des programmes ayant conduit à la réalisation de la bombe atomique. Même à l’extrême gauche, il est difficile de s’opposer à la dissuasion. Le parti communiste a dû tenir compte des syndicats qui défendaient les nombreux emplois liés à l’atome. Jean-Luc Mélanchon est favorable au maintien d’une force de frappe. Quant aux Verts, ils n’osent trop affirmer leur opposition au nucléaire, sans doute par prudence électoraliste.

Un autre aspect particulièrement intéressant de l’ouvrage concerne le continuum entre dissuasion nucléaire et forces conventionnelles. D’une part, la dissuasion nucléaire donne à la France la garantie de l’indépendance dans sa politique extérieure. Elle permet en effet une liberté d’action sur le plan international et un engagement de l’armée française sans risque de subir des pressions ou des menaces militaires majeures de la part des autres puissances. Dans ce cadre, l’auteur a raison de mentionner l’humiliant épisode de l’intervention de Suez comme un des chapitres fondamentaux de l’histoire de la politique nucléaire française. D’autre part, les forces de dissuasion contribuent largement au développement d’un outil militaire conventionnel de premier plan au point de vue technique et opérationnel. Les exigences en matière de qualité des programmes liés à la dissuasion – domaine spatial, électronique et communications, aéronautique, construction navale… – permettent aux différents fabricants de systèmes d’armes de faire bénéficier leurs programmes conventionnels des progrès technologiques les plus pointus. Ainsi du Rafale qui, prévu d’emblée pour le bombardement stratégique, dispose de capacités de pénétration à longue distance qui en font l’un des meilleurs bombardiers conventionnels au monde, comme l’ont bien montré les différents engagements, notamment en Libye et au Mali. Les forces stratégiques développent également un savoir-faire opérationnel de premier plan qui est largement diffusé au sein des forces conventionnelles. Enfin, les moyens des forces stratégiques sont fréquemment employés dans le cadre des engagements conventionnels: plus de 90% des missions des avions de ravitaillement de la force de dissuasion se font au profit de l’action conventionnelle et 25% des frappes aériennes de l’opération Harmattan ont été effectués par des Rafales et des Mirage 2000 des Forces aériennes stratégiques.

Défenseur de la force de dissuasion sous sa forme actuelle, Philippe Wodka-Gallien se montre un partisan du maintien de la composante aérienne des forces stratégiques. La suppression de cette dernière n’entrainerait que de très faibles économies – quelques dizaines de millions d’euros – qui ne permettraient ni de renforcer de manière significative les autres composantes de la défense ni de contribuer de manière efficace à la diminution du déficit budgétaire de l’Etat. Elle priverait par ailleurs le pouvoir politique d’une certaine souplesse en matière de dissuasion nucléaire, la force aérienne étant seule capable de mener des frappes d’ultime avertissement. Enfin, un démantèlement unilatéral n’apporterait aucun gain politique à la France et réduirait sa marge de manœuvre dans le long terme. En temps que signataire du Traité de Non Prolifération (TNP), elle renoncerait définitivement à toute capacité nucléaire aérienne. Avec d’autres arguments, le livre de Philippe Wodka-Gallien contribue donc également au débat du moment sur le rôle de la dissuasion nucléaire, ses composantes et les moyens qui leur sont attribués.

(© blogdefense.overblog.com)

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Les jeux et l’histoire se rencontrent

Publié le par Dimitry Queloz

En cette année de centenaire, le Musée suisse du jeu de La Tour-de-Peilz (en Suisse, près de Lausanne) présente une très intéressante exposition intitulée Les jeux et l’histoire se rencontrent. La Première Guerre mondiale. Dès la fin du XIXe siècle, les jeux de guerre connaissent un succès commercial important. Ainsi, le Jeu d’échecs de guerre, basé sur la situation internationale de l’époque marquée par la fin du système bismarckien et le début de la mise en place du système Delcassé, gagne une médaille d’or lors de l’Internationale Ausstellung mit Wettstreit für Hygiene, Volksernährung, Armeeverpflegung, Sport und Fremdenverkehr de Baden-Baden en 1896. Une dizaine d’années plus tard, en pleine guerre russo-japonaise, un éditeur allemand inconnu met sur le marché un jeu dont le but est "de pénétrer la Mandchourie et d’occuper Moukden". Au cours de la Première Guerre mondiale, le marché des jeux de guerre, particulièrement florissant, est multiplié par quatre et représente 8% de la production totale de l'industrie des jeux.

Les jeux présentés dans l’exposition s’inspirent fréquemment de jeux traditionnels très populaires. Plusieurs reprennent le principe de celui de l’oie, comme le Jeu de la guerre 1914 proposé par Rojoux et Schaufelberger de Genève. Adoptant le point de vue français, le but est bien évidemment de parvenir le plus rapidement possible à Berlin! Les échecs et les dames représentent une autre source d’inspiration. Les jeux de cette catégorie sont plus novateurs et complexes. Ils constituent des jeux de tactique ou de stratégie que l’on peut présenter comme les ancêtres de nos wargames actuels. Enfin, d’autres jeux sont des jeux d’adresse, comme le jeu trilingue allemand Unsere Luftflotte/Notre Flotte Aérienne/De Luchtvloot où le joueur doit renverser les éléments d’un campement de l’armée britannique au moyen d’une boule, simulant ainsi un bombardement aérien.

A l’instar de ce qui se fait dans le domaine de la littérature de l’époque, nombre de jeux montrent une véritable fascination pour les nouvelles technologies. Les navires de guerre et les sous-marins, les avions et les dirigeables, l’artillerie sont mis en scène. Côté français, le fameux canon de 75, dont certains officiers disaient qu’il était à la fois "Dieu de père, le Fils et le Saint-Esprit", occupe ainsi une place de choix. Un éditeur allemand inconnu va jusqu’à proposer dès 1915 un jeu exclusivement consacré à la grenade (Hurra! Mit Handgranaten vor!), arme ancienne et presque totalement disparue des arsenaux mais qui reprend de l’importance avec la guerre des tranchées.

Si les jeux se veulent avant tout instructifs et ludiques, ils sont également fortement marqués par l’esprit de l’époque. Le nationalisme et la propagande sont omniprésents. Dans les jeux français, on parle souvent du Boche plutôt que de l’Allemand. Le Jeu de la guerre 1914 comprend des cases sur lesquelles le joueur qui s’arrête doit crier "Vive les Alliés!" sous peine de se retrouver en prison. Dans la perspective de l’Entente, l’Allemagne représente l’adversaire fondamental. Le plateau du Jeu de la guerre 1914 prend ainsi de grandes libertés avec la situation géopolitique de l’époque. Seule l’Allemagne est représentée en tant qu’adversaire. Le nom de l’Autriche-Hongrie n’apparaît pas et son territoire semble se confondre avec celui de la Suisse! Quant au Giroulette, s’il distingue trois adversaires, les Allemands constituent les cibles de choix à abattre puisqu’ils rapportent trois points à chaque coup au but tandis que leurs alliés austro-hongrois et turcs n’en rapportent respectivement que deux et un chacun!

Notons encore que plusieurs des jeux exposés ont été édités en Suisse. L’un deux – On ne passe pas!/Wir halten fest! des éditions SPES (Säuberlin et Pfeiffer Editions Suisses, Lausanne) – met en scène la situation particulière de notre pays et envisage deux scénarios différents. Le premier est une invasion par les Empires centraux: "L’un des deux joueurs fait avancer les armées d’Outre-Rhin au nombre de cinq, qui violent la neutralité suisse pour pénétrer en France, ou en Italie. L’autre fait manœuvrer une armée suisse, laquelle, dès qu’elle juge bon, peut appeler à son secours l’armée française qui attend à Frasne ou l’armée italienne qui est cantonnée à Côme." Le second scénario est basé sur une invasion des Alliés: "Les pions noirs deviennent cinq armées franco-italiennes qui envahissent la Suisse (…) L’armée allemande et l’armée autrichienne sont alors supposées alliées de la Suisse."

Cette très intéressante exposition est à voir jusqu’au 16 novembre 2014.

 (© Musée suisse du jeu)

(© Musée suisse du jeu)

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