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Engagez-vous

Publié le par Dimitry Queloz

DUFOURCQ, Jean, Engagez-vous. La relance stratégique de la France, Panazol, Lavauzelle, 2015, 136 pages

Le dernier ouvrage de l’amiral Jean Dufourcq, ancien rédacteur de la Revue Défense Nationale et actuellement co-animateur de la lettre bimensuelle d’analyse stratégique La Vigie, est un condensé de réflexion du plus haut intérêt. De plus, l’auteur n’hésite pas à mettre en évidence, dans un discours clair et cohérent, les raisons fondamentales des difficultés européennes et françaises actuelles, comme les problèmes de société, l’échec (irrémédiable) de la construction européenne actuelle, l’inféodation aux Etats-Unis, la prédominance des forces des marchés… Même si nous n’en partageons pas tous les points de vue – par exemple en ce qui concerne la thèse très optimiste relative à la complémentarité entre les trois pôles du monde méditerranéen: Europe (savoir-faire technologique), Afrique (force de travail) et Moyen-Orient (moyens financiers) –, nous ne pouvons que recommander très vivement la lecture d'Engagez-vous.

Bien que relativement court, le livre ne peut être présenté de manière synthétique tant le texte est dense et les thèmes abordés variés. L’auteur appréhende en effet les questions de sécurité et de défense en les traitant sous toutes leurs facettes, géopolitique, économique, culturelle, sociale, militaire… Nous nous contenterons donc, dans cette brève présentation, de parler de deux aspects seulement: le danger intérieur en tant que menace principale et la construction européenne.

Une priorité: le plan intérieur

Pour l’auteur, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y a pas de danger majeur au point de vue extérieur. Depuis la fin de la Guerre froide, il n’y a plus de menace militaire à proximité des frontières françaises. Le récent retour de la Russie sur la scène international n’en fait pas pour autant un ennemi de l’Europe. Quant à l’Etat islamique, il n’est pas en mesure, en dépit de ses déclarations, de nuire à la France d’une manière décisive. Le vrai danger est intérieur et relève essentiellement du domaine des forces morales: il s’agit de la triple perte de l’"instinct vital de défense", de l’"instinct de conservation collective" et de la "volonté d’assumer [par soi-même la destiné de la France]".

Depuis plusieurs décennies, la France connaît une double évolution politique et sociale qui entraîne un affaiblissement, un recul sur la scène internationale qui est encore accentué du fait de la mondialisation. Au point de vue politique, l’auteur souligne la "défaillance collective" générale à tous les niveaux et dans tous les partis. Depuis la fin de la période gaullienne, il n’y a plus de grand projet pour la France. La politique a de la peine à se faire une place dans une période où médias et marchés dominent l’espace public. Le peuple s’est dissocié de la politique en général et de la défense en particulier. Un phénomène identique s’est produit dans le domaine social. Le sentiment national est en retrait. L’individualisme, le corporatisme et le communautarisme se développent. La liberté et l’égalité priment sur la fraternité.

Avec de forts accents gaulliens, l’amiral Dufourcq propose, comme remède, tout d’abord de relancer le récit national de manière à ce que la France, forte et consciente de ses nombreux atouts, de son prestige et de ses traditions politiques et diplomatiques, joue à nouveau sa propre partition sur la scène internationale. Ensuite, il préconise de "réengager les Français dans la sécurité de la France et les remobiliser pour la défense d’avantages acquis au cœur desquels la sécurité publique et la convivienza, le vivre ensemble, doivent désormais prévaloir sur tous les dispositifs d’équité sociale ou d’engagement juridique international". Cette proposition, forte, montre la volonté d’un retour à la primauté du collectif sur l’individuel, de la souveraineté nationale sur la communauté internationale.

Une Europe plus étendue, mais moins intégrée

En ce qui concerne les relations internationales, l’auteur fait un double constat. D’une part, l’"échec militaire européen [est] patent". D’autre part, le retour de la France au sein de l’OTAN s’est fait "à contretemps, et contrepied de l’histoire". Dans le cadre de cette double impasse politique, il préconise de développer une nouvelle approche en matière de construction européenne. Cette dernière ne peut être rejetée comme le font certains, le projet européen étant le seul capable de donner à la France le moyen de peser dans le monde futur qui comprendra 10 milliards d’habitants.

La "formule actuelle semble épuisée; elle est même probablement irréparable". C’est donc sur une base géopolitique différente celle de l’Union européenne que la construction européenne doit s’effectuer dans le futur. En raison de sa géographie et de son histoire, les véritables limites de l’Europe vont au-delà de celles définies actuellement et son territoire s’étend "de l’Atlantique à l’Oural et du Cap Nord au Sahel". Cet espace permettrait de donner à l’Europe sa véritable "centralité" entre les espaces culturels africains et asiatiques. Toutefois, ce nouvel espace européen n’étant pas uniforme, il est nécessaire de lui accorder la "souplesse" nécessaire, c’est-à-dire une moindre intégration et une forte décentralisation. Ce nouveau paradigme doit permettre régionalement aux diverses composantes de cette plus grande Europe qui le peuvent et le veulent de s’"agréger plus étroitement en noyaux homogènes", de collaborer ensemble comme c’est déjà, par exemple, le cas en matière militaire entre la France et le Royaume-Uni depuis les accords de Lancaster House.

(© Lavauzelle)

(© Lavauzelle)

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Au front et à l'arrière

Publié le par Dimitry Queloz

An der Front und hinter der Front. Der Erste Weltkrieg und seine Gefechtsfelder. Au front et à l’arrière. La Première Guerre mondiale et ses champs de bataille, Baden, Hier und Jetzt, 2015, 320 pages

Les éditions Hier und Jetzt viennent de publier dans la collection Serie Ares les actes du colloque 2014 organisé conjointement par l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires et l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Nous avions eu le plaisir de vous annoncer l’événement et, surtout, celui d’y participer en tant que conférencier. L’ouvrage, dirigé collectivement par Rudolf Jaun, Michael Olsansky, Sandrine Picaud-Monnerat et Adrian Wettstein, est trilingue – allemand, français et anglais – et regroupe les 17 présentations de la manifestation qui a réuni des spécialistes d’histoire militaire de renom provenant de 6 pays différents.

Les contributions sont regroupées en six grandes thématiques. La première s’intéresse à la conduite de la guerre. Après l’échec des offensives initiales menées par les principaux belligérants, une longue période de guerre de siège s’est installée avec le développement de la guerre des tranchées. Ni la stratégie d’attrition employée par les deux camps, ni la stratégie périphérique alliée, ni la guerre totale en Allemagne n’ont réussi à faire évoluer la situation et à donner la victoire. Il a fallu attendre la fin de l’année 1917 pour que la guerre reprenne un caractère mobile et manœuvrier, que l’offensive l’emporte à nouveau sur la défensive. En Allemagne, la grande innovation a été avant tout tactique. L’infanterie a adopté une nouvelle conception offensive – l’"esprit de Riga" – consistant à progresser rapidement après un bombardement intense et bref, sans s’attarder sur les points de résistance, selon le principe de "l’eau courante". Côté Allié, l’emploi de l’aviation et des chars, dans une conception plus méthodique, a fini par donner la victoire. Georges-Henri Soutou note à ce propos que les Allemands ont su opérer la synthèse entre les deux innovations pour développer la Blitzkrieg qui leur a apporté tant de succès au cours de la Seconde Guerre mondiale.

La deuxième thématique traite des forces armées et de leur évolution au cours de la guerre. Günther Kronenbitter montre que l’organisation militaire austro-hongroise a mieux résisté que prévu aux difficultés de la guerre. Tenant compte d’un budget militaire relativement faible, des différentes nationalités composant l’empire, ainsi que du principe de la double monarchie, cette organisation présentait, en théorie du moins, des faiblesses qui pouvaient conduire à une désagrégation rapide. Finalement, celle-ci n’a pas eu lieu – certes des réorganisations ont été nécessaires, notamment en raison des pertes élevées parmi les officiers au début des hostilités – et les problèmes de ravitaillement ont joué un rôle bien plus important dans la défaite austro-hongroise. L’armée britannique a connu, de son côté, une organisation très différente. Petite armée de professionnels, elle a cependant évolué d’une manière spectaculaire en rompant avec ses traditions en matière d’effectifs et de recrutement. Le rappel des réservistes et le volontariat ont rapidement été employés pour combler les pertes et augmenter le nombre des divisions – le nombre des grandes unités engagées sur le continent a été multiplié par dix. Cela n’étant pas suffisant, on a fini par introduire la conscription, mais de manière beaucoup moins rigoureuse que dans les autres armées.

La troisième thématique aborde la question de la conduite des combats. Outre notre contribution sur les facteurs et les processus de changement dans la doctrine et la pratique de l’armée française, deux conférenciers se sont penchés sur les cas allemand et suisse. Gerhard Gross présente un tableau sans concession de la pensée opérative allemande au cours de la guerre, qui présentait de graves lacunes et n’a que rarement atteint les objectifs qu’elle se fixait, à savoir l’encerclement et l’anéantissement de l’adversaire. Quant à la Suisse, ne participant pas directement à la guerre, elle a envoyé des missions d’observation auprès des belligérants pour tenter de suivre les évolutions tactiques et opératives. En raison de la diversité et de la complexité de ces dernières, l’armée suisse a eu de la peine à tirer des enseignements probants et à s’adapter. Finalement, ce n’est que durant les années 1920-1930 que l’adaptation a eu lieu.

La quatrième thématique s’intéresse à la guerre totale et aux raisons de la défaite allemande. Le concept de guerre totale est remis en cause par Roger Chikering qui en souligne les contradictions qui lui sont inhérentes. Selon lui, tous les Etats ont pratiqué à un moment ou un autre et à des degrés divers une guerre totale. La légende du "coup de poignard dans le dos" et la thèse selon laquelle l’armée allemande était invaincue sur le terrain sont une fois de plus battues en brèche. En 1918, l’armée allemande était au bord du gouffre après les offensives du printemps et ne pouvait plus faire face à la double supériorité matérielle et en effectifs des Alliés.

La cinquième thématique analyse les leçons tirées par les armées européennes au cours de l’entre-deux-guerres. Les cas suisse, hollandais, français, anglais et allemands sont présentés.

Enfin, la dernière thématique traite du souvenir et de la mémoire liés aux événements de la Première Guerre mondiale, qui ont pris des formes très différentes chez les vaincus (légende du "coup de poignard dans le dos", volonté de revanche, amertume et récupérations politiques), chez les vainqueurs (assurance d’être dans son bon droit, unité national autour des commémorations, intégration dans la mémoire collective, pérennité des manifestions du souvenir) et chez les neutres comme la Suisse.

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

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Joyeux Noël et Bonne Année!

Publié le par Dimitry Queloz

Nous vous souhaitons un Joyeux Noël, de belles Fêtes et vous présentons nos meilleurs vœux pour 2016!

Au plaisir de vous retrouver en janvier après quelques jours de vacances!

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Rapport sur la politique de sécurité (4 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Migrations, islamisme et djihadisme

Le rapport envisage le développement des phénomènes migratoires en direction des Etats développés comme un fait certain, voire inéluctable. La mondialisation, les divergences d’évolution démographiques entre les pays, les écarts de richesse, l’instabilité politique et, à plus long terme, les évolutions climatiques pousseront un nombre croissant de personnes à migrer. Cette migration n’est pas perçue "en soi" comme une menace et représenterait même une solution, certes partielle, aux problèmes économiques découlant du vieillissement de la population. Cependant, le document souligne que ces mouvements migratoires peuvent également engendrer des problèmes sociaux et politiques.

C’est ici que le rapport présente réellement le flanc à la critique. Certes, le document évoque plusieurs dangers et menaces découlant d’un afflux de migrants dans le contexte international actuel. D’intéressantes questions sont posées – "Comment stabiliser et reconstruire les Etats touchés?" "Comment lutter contre les filières de passeurs?" "Comment filtrer les flux migratoires pour déceler des terroristes parmi les réfugiés et les migrants?" "Dans quelle mesure l’immigration se répercute-t-elle sur le développement de l’extrémisme et de la criminalité de base?" – mais aucune analyse réelle et, surtout, aucune réponse n’apparaissent dans le texte. De plus, certains aspects de la question ne sont absolument pas abordés.

On peut tout d’abord reprocher au rapport de se focaliser essentiellement sur les aspects économiques. Les migrants sont perçus avant tout en tant qu’acteurs économiques contribuant à résoudre les problèmes de vieillissement de la population autochtone. Les aspects politiques, sociaux et culturels au sens large du terme sont en revanche largement mis de côté, et ce en dépit des interrogations mentionnées ci-dessus.

Un autre problème est celui de la compréhension du phénomène "immigration". Celui-ci est présenté de manière neutre, un peu comme un simple rajeunissement et une simple augmentation de la population autochtone. Or, la nature du phénomène est différente. Si l’on quitte le domaine restreint de l’idéologie et des exemples, sans doute trop spécifiques, de la migration intra-européenne des Trente Glorieuses et des élites mondialisées actuelles, on remarque que les mouvements migratoires massifs sont fréquemment sources de tensions et de conflits entre populations migrantes et autochtones, surtout si les différences culturelles sont importantes. Du fait de ces "chocs" qui peuvent aller jusqu'aux affrontements les plus violents, nombre de peuples et de civilisations ont connu une (quasi-) disparition ou ont été contraints à fuir sous la pression de la population adverse. Pensons aux peuples amérindiens, aux Palestiniens, aux colons français en Algérie…

Les flux migratoires actuels en provenance d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient sont et seront pour longtemps la source de problèmes. Des djihadistes en profitent pour pénétrer discrètement en Europe afin de commettre des attentats et, sans doute, aussi pour constituer des cellules dormantes. De plus, beaucoup de migrants présentent d’importantes différences culturelles et leur intégration – ne parlons pas d’assimilation! – posera des difficultés certaines. Même s’ils ne sont pas djihadistes, une forte proportion d’entre eux appartient à la mouvance islamiste quiétiste voire politisée, comme le montrent les nombreux refus de consommer de la nourriture non-hallal, l’imposition, parfois par la violence, à l’ensemble de la communauté musulmane, de la pratique du jeûne du ramadan dans certains centres d’accueil, les images où l’on voit une large majorité de femmes voilées... Ces migrants constitueront à n’en pas douter des foyers islamistes qui contribueront à un développement et à une implantation durable du phénomène en Europe, avec pour corolaire la certitude de voir l’islamisme djihadiste existant encore se renforcer.

La position du rapport quant aux phénomènes migratoires n’est pas en phase avec la situation actuelle. Elle se rapproche de celle de Berlin du début de la crise de cet été. Le résultat est connu et le revirement du gouvernement allemand, incarné par les récentes déclarations de Thomas de Maizière et les décisions de la chancelière Angela Merkel, aussi. Aux acteurs politiques et sociaux suisses, durant la phase de consultation, d’apporter les changements nécessaires dans l’analyse de la situation. (Fin)

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Rapport sur la politique de sécurité 2016 (3)

Publié le par Dimitry Queloz

Dans le contexte des attentats de Paris, intéressons-nous plus particulièrement à l’une des trois menaces principales définies dans le rapport, à savoir le terrorisme djihadiste – les deux autres sont la "relation entre l’ouest et l’est" et les "risques dans le cyberespace". L’analyse de la situation est réaliste et tient compte des nombreux facteurs influençant le phénomène. Il est toutefois regrettable de trouver un certain angélisme en ce qui concerne le lien avec les questions migratoires, preuve que l’on n’est pas encore sorti d’une posture soixante-huitarde idéaliste, comme le montre d’ailleurs d’une manière très concrète la récente décision d’installer un centre d’accueil de migrants dans les infrastructures de la place d’armes de Thoune qui constitue pourtant un site sensible.

 

Une menace qui s’inscrit dans la durée

Le rapport souligne à juste titre que le terrorisme djihadiste représente une menace depuis plusieurs années déjà. Celle-ci s’est par ailleurs récemment renforcée avec l’émergence en 2014 de l’Etat islamique qui a remplacé Al-Qaïda en tant qu’organisation djihadiste phare. Si l’Etat islamique paraît quelque peu sous-estimé – il n’est présenté qu’en tant que groupe terroriste alors qu’il constitue un véritable proto-Etat –, le rapport considère que la menace restera au premier plan durant la prochaine décennie, de nombreux facteurs, notamment l’instabilité et l’insécurité régnant au Maghreb et au Moyen-Orient, contribuant à nourrir le phénomène.

Une menace multiforme qui n’épargne pas la Suisse

Le Conseil fédéral se montre également très réaliste en écrivant que la Suisse constitue une cible pour les djihadistes. D’une part, notre pays fait partie du Monde occidental et, en tant que tel, il appartient au camp ennemi. D’autre part, si la Suisse n’a, jusqu’à présent, pas été une cible privilégiée – aucun attentat n’a encore frappé directement la Suisse –, la situation peut rapidement changer. En effet, les djihadistes ciblent fréquemment leurs victimes en fonction du contexte international et d’événements nationaux particuliers. De ce fait, certaines décisions politiques – pensons aux initiatives en cours actuellement visant à interdire le port du voile intégral – pourraient être perçues comme hostiles à l’islam et notre pays devenir une cible prioritaire des djihadistes.

Quant à la forme de la menace, le rapport en souligne le caractère multiforme. Elle peut aller des atteintes à des intérêts suisses à l’étranger à l’acte terroriste sur le territoire helvétique en passant par la prise en otages de ressortissants dans diverses régions du Monde. Dans ce cadre, l’apparition d’un "terrorisme endogène" – "homegrown" – constitue une nouveauté face à laquelle la Suisse n’a que peu d’expérience selon l’aveu du Conseil fédéral. Si la situation socio-économico-historique en Suisse ne favorise pas autant le développement du djihadisme que dans d’autres Etats européens, des personnes vivant dans notre pays se radicalisent, avec ou sans l’influence directe de groupes terroristes étrangers. Elles peuvent passer à l’acte sur le territoire suisse, partir faire le djihad à l’étranger et revenir en Suisse, représentant ainsi un risque évident, à l’instar des terroristes qui ont frappé la France au cours de ces dernières années. (A suivre)

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