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Articles avec #allemagne tag

La grande illusion

Publié le par Dimitry Queloz

SOUTOU, Georges-Henri, La grande illusion. Quand la France perdait la paix. 1914-1920, Paris, Tallandier, 2015, 484 pages

Cet ouvrage de Georges-Henri Soutou, remarquable en tout point et dont nous recommandons chaleureusement la lecture, s’intéresse aux buts de guerre et à la politique extérieure de la France au cours de la Première Guerre mondiale et des mois de négociations qui l’ont suivie et qui ont abouti aux cinq traités de la banlieue parisienne dont le plus connu est celui Versailles signé avec l’Allemagne. Le point de vue adopté est celui de l’"histoire vue d’en haut" – on ne peut que vivement saluer cette approche dans une période où domine l’"histoire vue d’en bas", fragmentée, vue par le petit bout de la lorgnette individualiste ou communautariste. Comme le rappelle l’auteur, "ce sont les dirigeants qui ont pris les grandes décisions, de l’entrée en guerre aux traités de paix, à travers les différentes phases du conflit", c’est cette histoire-là qui a façonné l’histoire ultérieure de l’Europe, de la Deuxième Guerre mondiale aux récentes tensions dans les Balkans et en Ukraine.

Divisé en huit chapitres, l’ouvrage aborde de nombreux thèmes: buts de guerre de la France, que l’on met du temps à définir et qui varient au fil du temps, qui sont assez largement atteints lors de la signature du traité de Versailles, mais qui ne connaissent pas une application durable du fait de la désintégration rapide du système international mis en place en 1919-1920; contacts avec les puissances adverses en vue de négociations au cours du conflit, parmi lesquels il faut mentionner tout particulièrement ceux de l’automne 1917 – affaire Briand-Lancken – qui auraient pu conduire à une paix négociée reposant sur le retrait allemand de Belgique et d’Alsace-Lorraine en échange de compensations coloniales en Afrique et territoriales à l’Est au détriment de la Russie; alliances et relations avec les Etats alliés et de l’Entente…

Du fait de l’approche adoptée, l’auteur met en exergue l’importance du rôle des individus qui agissent en fonction de leur personnalité, de leurs convictions et de leur appréciation de la situation du moment. Nous retiendrons, dans cette perspective, plus particulièrement l’influence prépondérante du trio Poincaré-Delcassé-Paléologue en politique étrangère. Tous trois se connaissent bien, œuvrent durant de longues années en politique ou en diplomatie et partagent une vision commune en matière de sécurité, basée sur l’alliance russe. Un autre épisode des plus intéressants est la gestion de la crise de juillet 1914. Durant une partie de celle-ci, les instances dirigeantes françaises sont séparées en plusieurs pôles mal reliés entre eux. En effet, le Président Poincaré, le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Viviani et le directeur politique du Quai d’Orsay, Pierre de Margerie, naviguent sur les eaux de la Baltique et de la Manche, de retour de leur voyage à Saint-Pétersbourg. En raison des problèmes de communication liés à la technique de l’époque, ils sont difficilement joignables et sont largement hors-jeu jusqu’au 29 juillet, date de leur arrivée à Dunkerque. La gestion de la crise repose donc beaucoup sur le directeur politique adjoint, Philippe Berthelot, qui conseille à Belgrade d’accepter l’essentiel de l’ultimatum autrichien, à l’exception de la clause autorisant la police impériale à enquêter en Serbie. Mentionnons encore les divergences de vue entre, d’une part, Poincaré et Pétain et, d’autre part, Clemenceau et Foch à propos de la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Les premiers, comprenant que l’Allemagne devait être vaincue militairement pour faire accepter la défaite par son peuple, souhaitent une poursuite des opérations de manière à donner aux Allemands la preuve de leur défaite. Les seconds, dans une appréciation politique à plus court terme de la situation (mais plus réaliste), défendent l’idée qu’il n’est plus possible de poursuivre les hostilités après plus de quatre années d’une guerre effroyable alors que l’adversaire demande la paix.

L’auteur revient également sur la question de la responsabilité dans le déclenchement de la guerre. S’il est maintenant couramment admis que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont largement responsables du conflit, la Russie et la France ne sont pas exemptes de tout reproche. L’alliance franco-russe prend à la veille de la guerre une nouvelle dimension. Elle se renforce et le rôle joué par la Russie dans une guerre contre l’Allemagne gagne en importance, avec la promesse d’une attaque rapide en Prusse orientale. Cela ouvre, pour la France, de nouvelles perspectives opératives et politiques, d’où la fermeté française interprétée comme un "chèque en blanc" par Saint-Pétersbourg au moment de la crise de juillet 1914. Enfin, la Russie ment sciemment en ce qui concerne la mobilisation de ses troupes. Alors que celle-ci est déjà en cours depuis plusieurs jours, elle continue de proclamer n’avoir pris aucune mesure. Comme le souligne Soutou qui reprend la formule d’Alfred Fabre-Luce: "L’Allemagne et l’Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient certaine."

Retenons encore brièvement un dernier thème de l’ouvrage, celui traitant du système international de l’époque. Le Concert européen mis en place en 1815, basé sur l’équilibre et la concertation entre les grandes puissances, est malmené dès les années 1870 par l’Allemagne de Bismarck puis la France de Delcassé qui développent des systèmes d’alliances dès le temps de paix. Il ne disparaît toutefois pas complètement en dépit de nombreux accrocs au cours de la guerre et la période des négociations: volonté de démanteler l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, absence de l’Allemagne lors des négociations, nouvelle diplomatie wilsonienne… Finalement, les traités de 1919-1920 restent à mi-chemin entre l’ancien Concert et le wilsonisme qui ne parvient pas à écarter tout réalisme politique. Ainsi, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a été que partiellement appliqué dans la restructuration géographique de l’Europe centrale. On ne pouvait pas laisser l’Allemagne s’agrandir en l’appliquant, ni créer des Etats non-viables pour la contenir à l’Est en remplacement de l’alliance russe disparue avec la révolution bolchevique!

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

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"L’archéologie s’en va-t-en guerre!"

Publié le par Dimitry Queloz

Jeudi dernier 16 octobre, nous avons eu le plaisir d’assister à une conférence de M. Michaël Landolt, du Pôle d’Archéologie Interdépartemental Rhénan (PAIR) de Sélestat. Intitulée "L’archéologie s’en va-t-en guerre! Des apports à la connaissance de la Grande Guerre aux limites des interprétations archéologiques", la conférence traitait de l’archéologie contemporaine, de ses apports méthodologiques à l’archéologie en général et de sa contribution à l’étude de la Première Guerre mondiale.

L’étude archéologique de la Première Guerre mondiale est récente. Elle a commencé à la fin des années 1980 en France et présentait alors un caractère opportuniste. Un bel exemple de fouilles de cette époque est celui du lieu de sépulture du lieutenant Alain-Fournier, l’auteur du Grand Meaulnes, pour connaître plus précisément les circonstances de sa mort survenue le 22 septembre 1914 à Saint-Rémy-la-Calonne. Ces fouilles ont permis de démontrer qu’il était bien mort au combat aux côtés de vingt de ses compagnons et que les Allemands les avaient enterrés dans une fosse commune.

Depuis, l’archéologie de la Grande Guerre a évolué. Elle est maintenant programmée et connaît un développement important depuis 2005, notamment en Alsace. Un des principaux sites est celui de Carspach, première fouille archéologique préventive en Alsace et peut-être même en France. Il s’agit d’une galerie, vestige d’un abri souterrain allemand construit en 1915-1916 baptisé Kilianstollen. Cette galerie a été partiellement détruite le 18 mars 1918 au cours d’une préparation d’artillerie alliée. Les fouilles ont permis de retrouver les corps des 21 soldats du 94e Régiment d’infanterie de réserve allemand qui n’avaient pu être retirés de l’abri à l’époque, en dépit d’une opération de sauvetage. La nature du site et son importance ont conduit certains archéologues à le comparer à Pompéi!

Pour le conférencier, l’archéologie contemporaine n’apporte pas seulement des connaissances nouvelles – connaissances à propos desquelles les sources classiques ne donnent que peu d’informations – à l’histoire de la Grande Guerre. Elle permet également de réfléchir plus globalement sur l’archéologie classique, ses concepts et ses méthodes: compréhension de l’usage d’un objet dont l’emploi est éphémère et l’existence-même très vite oubliée; récupération et réemploi des objets dans un usage totalement différent de celui prévu initialement; nécessité de distinguer pratiques exceptionnelles et pratiques courantes...

Parmi les nombreux apports relatifs à la Première Guerre mondiale développés par M. Landolt, quatre ont plus particulièrement retenu notre attention. Le site de Carspach a notamment montré qu’il existait des différences notables entre les fortifications réalisées et les plans conservés dans les archives. L’archéologie s’avère donc indispensable pour mieux comprendre l’évolution de l’organisation du front, des systèmes de tranchées et du renforcement des infrastructures. Elle permet également de mieux comprendre la fortification bétonnée: types de bétons et de systèmes de coffrage utilisés, emploi d’éléments préfabriqués, techniques de camouflage intégrées aux surfaces extérieures…

Les fouilles archéologiques ont également conduit à s’interroger sur les pratiques funéraires des troupes au cours de la guerre. Les sépultures et les rituels étaient plus ou moins organisés, en fonction du temps à disposition, du nombre de morts, de la situation tactique du moment… Les inhumations fortuites – c’est-à-dire les ensevelissements de soldats du fait des bombardements – ont montré des pratiques différentes des normes réglementaires en ce qui concerne le port des plaquettes d’identité. Celles-ci étaient fréquemment protégées dans de petits étuis et non pas simplement portées autour du cou. Certaines fosses communes montrent la volonté de rappeler la camaraderie des soldats ayant vécu côte à côte dans leurs souffrances quotidiennes avant de mourir ensemble.

Toujours à Carspach, les archéologues ont découvert une certaine variété en matière de tenues. Au printemps 1918, des soldats portaient encore l’uniforme modèle 1907/10 et n’avaient toujours pas été équipés de la veste modèle 1915/16. Ces découvertes sont la preuve du temps nécessaire pour équiper une armée de plusieurs millions d’hommes. Elles montrent également peut-être aussi les difficultés à produire les nouveaux équipements et la nécessité d’habiller les nouvelles recrues avec les tenues en stock. Ajoutons qu’elles corroborent certains faits bien connus des historiens militaires relatifs à d’autres guerres: tenues diversifiées des soldats de l’armée confédérée, elle aussi largement frappée par la pénurie, au cours de la guerre de Sécession; état vestimentaire déplorable de l’armée du général Bourbaki au moment de son internement aux Verrières au début de 1871…

Enfin, l’archéologie a permis une meilleure compréhension de la vie quotidienne des soldats. Des objets récupérés dans les maisons abandonnées des alentours, notamment de la vaisselle, apportaient un certain confort ou servaient à décorer les fortifications bétonnées. Les squelettes d’animaux retrouvés dans les dépotoirs – c’est-à-dire les "poubelles" contenant les déchets qui n’étaient pas récupérés en vue d’une revalorisation par l’industrie de guerre – ont donné de précieuses indications sur le régime alimentaires des soldats. Les troupes élevaient des animaux, notamment des chèvres, dans le but de parvenir à une certaine autonomie alimentaire. La consommation de chien est également attestée. Ce phénomène est à mettre en relations avec la présence de boucheries canines dans les villes européennes jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale. Enfin, certaines fêtes, comme Noël, étaient l’occasion de repas "gastronomiques" avec la consommation d’huitres et d’escargots!

Pour davantage d’informations:

- Site web du Kilianstollen

- Site web du musée archéologique de Strasbourg, exposition "A l’Est du nouveau!"

Vue aérienne de la galerie du Kilianstollen à Carspach. (© Jürgen Ehret)

Vue aérienne de la galerie du Kilianstollen à Carspach. (© Jürgen Ehret)

Tronçon effondré de la galerie. Les techniques de construction sont comparables à celles employées dans les mines avec assemblage de pièces de bois au moyen de tenons et de mortaises. (© Mathias Higelin, PAIR)

Tronçon effondré de la galerie. Les techniques de construction sont comparables à celles employées dans les mines avec assemblage de pièces de bois au moyen de tenons et de mortaises. (© Mathias Higelin, PAIR)

Vestiges de l’opération de sauvetage. (© Michaël Landolt, PAIR)

Vestiges de l’opération de sauvetage. (© Michaël Landolt, PAIR)

Fouille de la galerie et mise à jour de squelettes et de divers objets.  (© Michaël Landolt, PAIR)

Fouille de la galerie et mise à jour de squelettes et de divers objets. (© Michaël Landolt, PAIR)

Position fortifiée allemande de Geispolsheim (Bas-Rhin) en cours de fouille. (© Michaël Landolt, PAIR)

Position fortifiée allemande de Geispolsheim (Bas-Rhin) en cours de fouille. (© Michaël Landolt, PAIR)

Abri de compagnie bétonné de la position de Geispolsheim. (© Michaël Landolt, PAIR)

Abri de compagnie bétonné de la position de Geispolsheim. (© Michaël Landolt, PAIR)

Abri allemand du Schoenholtz découvert à Heidwiller (Haut-Rhin). (© Michaël Landolt, PAIR)

Abri allemand du Schoenholtz découvert à Heidwiller (Haut-Rhin). (© Michaël Landolt, PAIR)

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Les jeux et l’histoire se rencontrent

Publié le par Dimitry Queloz

En cette année de centenaire, le Musée suisse du jeu de La Tour-de-Peilz (en Suisse, près de Lausanne) présente une très intéressante exposition intitulée Les jeux et l’histoire se rencontrent. La Première Guerre mondiale. Dès la fin du XIXe siècle, les jeux de guerre connaissent un succès commercial important. Ainsi, le Jeu d’échecs de guerre, basé sur la situation internationale de l’époque marquée par la fin du système bismarckien et le début de la mise en place du système Delcassé, gagne une médaille d’or lors de l’Internationale Ausstellung mit Wettstreit für Hygiene, Volksernährung, Armeeverpflegung, Sport und Fremdenverkehr de Baden-Baden en 1896. Une dizaine d’années plus tard, en pleine guerre russo-japonaise, un éditeur allemand inconnu met sur le marché un jeu dont le but est "de pénétrer la Mandchourie et d’occuper Moukden". Au cours de la Première Guerre mondiale, le marché des jeux de guerre, particulièrement florissant, est multiplié par quatre et représente 8% de la production totale de l'industrie des jeux.

Les jeux présentés dans l’exposition s’inspirent fréquemment de jeux traditionnels très populaires. Plusieurs reprennent le principe de celui de l’oie, comme le Jeu de la guerre 1914 proposé par Rojoux et Schaufelberger de Genève. Adoptant le point de vue français, le but est bien évidemment de parvenir le plus rapidement possible à Berlin! Les échecs et les dames représentent une autre source d’inspiration. Les jeux de cette catégorie sont plus novateurs et complexes. Ils constituent des jeux de tactique ou de stratégie que l’on peut présenter comme les ancêtres de nos wargames actuels. Enfin, d’autres jeux sont des jeux d’adresse, comme le jeu trilingue allemand Unsere Luftflotte/Notre Flotte Aérienne/De Luchtvloot où le joueur doit renverser les éléments d’un campement de l’armée britannique au moyen d’une boule, simulant ainsi un bombardement aérien.

A l’instar de ce qui se fait dans le domaine de la littérature de l’époque, nombre de jeux montrent une véritable fascination pour les nouvelles technologies. Les navires de guerre et les sous-marins, les avions et les dirigeables, l’artillerie sont mis en scène. Côté français, le fameux canon de 75, dont certains officiers disaient qu’il était à la fois "Dieu de père, le Fils et le Saint-Esprit", occupe ainsi une place de choix. Un éditeur allemand inconnu va jusqu’à proposer dès 1915 un jeu exclusivement consacré à la grenade (Hurra! Mit Handgranaten vor!), arme ancienne et presque totalement disparue des arsenaux mais qui reprend de l’importance avec la guerre des tranchées.

Si les jeux se veulent avant tout instructifs et ludiques, ils sont également fortement marqués par l’esprit de l’époque. Le nationalisme et la propagande sont omniprésents. Dans les jeux français, on parle souvent du Boche plutôt que de l’Allemand. Le Jeu de la guerre 1914 comprend des cases sur lesquelles le joueur qui s’arrête doit crier "Vive les Alliés!" sous peine de se retrouver en prison. Dans la perspective de l’Entente, l’Allemagne représente l’adversaire fondamental. Le plateau du Jeu de la guerre 1914 prend ainsi de grandes libertés avec la situation géopolitique de l’époque. Seule l’Allemagne est représentée en tant qu’adversaire. Le nom de l’Autriche-Hongrie n’apparaît pas et son territoire semble se confondre avec celui de la Suisse! Quant au Giroulette, s’il distingue trois adversaires, les Allemands constituent les cibles de choix à abattre puisqu’ils rapportent trois points à chaque coup au but tandis que leurs alliés austro-hongrois et turcs n’en rapportent respectivement que deux et un chacun!

Notons encore que plusieurs des jeux exposés ont été édités en Suisse. L’un deux – On ne passe pas!/Wir halten fest! des éditions SPES (Säuberlin et Pfeiffer Editions Suisses, Lausanne) – met en scène la situation particulière de notre pays et envisage deux scénarios différents. Le premier est une invasion par les Empires centraux: "L’un des deux joueurs fait avancer les armées d’Outre-Rhin au nombre de cinq, qui violent la neutralité suisse pour pénétrer en France, ou en Italie. L’autre fait manœuvrer une armée suisse, laquelle, dès qu’elle juge bon, peut appeler à son secours l’armée française qui attend à Frasne ou l’armée italienne qui est cantonnée à Côme." Le second scénario est basé sur une invasion des Alliés: "Les pions noirs deviennent cinq armées franco-italiennes qui envahissent la Suisse (…) L’armée allemande et l’armée autrichienne sont alors supposées alliées de la Suisse."

Cette très intéressante exposition est à voir jusqu’au 16 novembre 2014.

 (© Musée suisse du jeu)

(© Musée suisse du jeu)

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Alfred von Schlieffen

Publié le par Dimitry Queloz

BECHET, Christophe, Alfred von Schlieffen. L’homme qui devait gagner la Grande Guerre, Paris, Argos Editions, 2013, 212 pages

Ce deuxième ouvrage de la collection "Maîtres de la stratégie" des éditions Argos sur Alfred von Schlieffen est tout aussi réussi que le premier consacré au stratégiste britannique Julian Corbett dont nous avions parlé dans un article précédent. Il comprend cinq chapitres qui traitent des origines et de la carrière du général allemand, de son rôle à la tête du Grand Etat-major, de sa pensée militaire et, enfin, cœur de l’ouvrage, du plan qui porte son nom.

Parmi les nombreux aspects intéressants du livre, retenons en plus particulièrement deux. Tout d’abord, Christophe Bêchet montre l’influence exercée par le milieu dans lequel a baigné le jeune Schlieffen. Il est né en 1833 dans une famille aristocratique. Son père, officier au 2e Régiment de la Garde à pied, est un héros de la guerre de libération contre Napoléon. Surtout, sa mère, fidèle servante de l’Eglise de l’Unité des Frères Moraves, est fortement marquée par le piétisme, mouvement religieux qui a aussi exercé son influence sur Clausewitz – voir à ce sujet l’ouvrage de Jean-Jacques Langendorf sur la pensée militaire prussienne également présenté dans un article antérieur. Schlieffen a par ailleurs effectué ses classes primaires à Niesky, école fondée par l’Eglise en 1761, où l’éducation et les enseignements reçus le préparent à sa future vie militaire. A dix ans, il est notamment nommé sous-officier du "régiment Niesky" créé en 1840.

Dans les deux chapitres consacrés au plan Schlieffen, l’auteur donne au lecteur les principaux éléments à retenir à propos de la longue historiographie relative au sujet. Il présente ainsi les écrits de l’immédiat après-guerre des généraux Hermann von Kuhl et Hugo Freiherr von Freytag-Loringhoven, de l’archiviste Wolfgang Foerster et de l’ancien militaire et politicien Wilhelm Groener, qui visent à glorifier Schlieffen et à rendre Moltke le Jeune seul responsable de l’échec de l’offensive de 1914. Il poursuit avec les ouvrages classiques de Gerhard Ritter, Der Schlieffenplan. Kritik eines Mythos, publié en 1956, et Staatskunst und Kriegshandwerk. Das Problem des "Militarismus" in Deutschland (4 volumes publiés entre 1954 et 1958). Pour Ritter, "nostalgique de l’Allemagne wilhelmienne et désireux de dédouaner le IIe Reich de toute forme de responsabilité dans l’avènement du IIIe", les autorités civiles allemandes se seraient engagées en 1914 dans une guerre qu’elles ne désiraient pas en subissant la mécanique contraignante des plans militaires. Enfin, il termine avec la controverse initiée à la fin des années 1990 par l’historien américain Terence Zuber pour qui le plan Schlieffen n’est pas un plan de guerre, mais un "plaidoyer en faveur du renforcement des effectifs de l’armée allemande" destiné au monde politique.

A partir de ces controverses et d’une étude approfondie des sources, Christophe Bêchet tire la conclusion que le plan Schlieffen de 1905-1906 et celui de 1914 sont deux plans distincts, même si de nombreux points communs les relient. Le plan appliqué par Moltke le Jeune au début de la guerre est une adaptation de celui de son prédécesseur à la tête du Grand Etat-major, avec trois différences notoires. Contrairement à celui de Moltke, le plan Schlieffen était conçu pour une guerre sur un seul front. Il a été élaboré à un moment où la Russie ne pouvait soutenir la France en raison de la défaite subie dans le conflit avec le Japon. De plus, le plan Schlieffen prévoyait la violation de la neutralité des Pays-Bas alors que cette dernière est respectée en 1914. Enfin, Moltke diminue la force relative de l’aile droite par rapport au plan de son prédécesseur. En 1914, le chef du Grand Etat-major allemand doit en effet tenir compte de la Russie, à nouveau capable de soutenir son allié, et des offensives françaises en Alsace et en Loraine. Il est donc contraint de renforcer son centre et le front Est au détriment de son aile marchante.

(© blogdefense.overblog.com)

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"Au front et à l'arrière"

Publié le par Dimitry Queloz

La Première Guerre mondiale et ses champs de bataille militaires et sociétaux

En cette année 2014 de commémoration du centenaire de la Première Guerre mondiale, les manifestations ne manqueront pas. Ainsi, l’Association Suisse d’Histoire et de Sciences Militaires (ASHSM) et l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich organisent un colloque international sur le thème: "Au front et à l’arrière: La Première Guerre mondiale et ses champs de bataille militaires et sociétaux". Ce colloque, au cours duquel nous aurons le plaisir de présenter une communication sur la doctrine et les pratiques de l’armée française, se déroulera le vendredi 28 février et le samedi 1er mars prochain au bâtiment principal de l’Ecole polytechnique fédérale à Zurich.

L’approche choisie par les organisateurs du colloque est à la fois supranationale, avec notamment des communications sur les armées française, allemande et suisse, comparative et, surtout, multi-perspective. En ce qui concerne l’histoire militaire comprise dans son sens restreint, trois grands thèmes sont au programme: les changements dans la formation des forces armées, la motivation au combat des troupes, les défis tactiques et opératifs engendrés par la nouvelle forme de guerre - la guerre des tranchées - et les solutions adoptées pour y répondre.

Les problématiques ne se limitent toutefois pas au seul domaine de l’histoire militaire, mais concernent également l’histoire sociale et l’histoire culturelle. C’est ainsi que seront également traitées la question de la Première Guerre mondiale en tant que guerre totale et celle de son souvenir et de sa mémoire.

Organisation: Prof. Dr. Rudolf Jaun (Université de Zurich et ASHSM), Dr. Michael Olsansky (Académie militaire de l’EPF de Zurich et ASHSM).

Liste des intervenants: Béatrice Ziegler (Zurich), Sacha Zala (Genève), Georges-Henri Soutou (Paris), Adrian Wettstein (Zurich), Günther Kronenbitter (Augsburg), Ian Beckett (Canterbury), Nicolas Offenstadt (Paris), Markus Pöhlmann (Potsdam), Dimitry Queloz (Neuchâtel), Gerhard Gross (Potsdam), Stig Förster (Berne), Sönke Neitzel (Londres), Roger Chickering (Washington), Michael Epkenhans (Potsdam), Roman Rossfeld (Zurich), Gerd Krumeich (Düsseldorf), Martin Schmitz (Augsburg), Wim Klinkert (Amsterdam) et Michael Olsansky (Zurich).

Le colloque s’adresse à toutes les personnes intéressées par le sujet, même les non-spécialistes. La participation est gratuite pour les étudiants. Pour davantage de renseignements, consulter le site de l’ASHSM: www.militariahelvetica.ch/fr/ashsm.

(© ASHSM)

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