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L'Acte de Médiation

Publié le par Dimitry Queloz

ANDREY, Georges, TORNARE, Alain-Jacques, L’Acte de Médiation. Socle d’une nouvelle Suisse, Bière, Divonne-les-Bains, 2017, 104 pages

 

L’ouvrage contient deux des principales interventions présentées lors de la 9e journée d’études napoléoniennes organisée par le Souvenir napoléonien en 2016 à Morges. La première, écrite par Alain-Jacques Tornare, spécialiste de la période napoléonienne à laquelle il a consacré de nombreux travaux, présente la genèse de l’Acte de Médiation. La Médiation, qui peut être comparée avec la Consulta de Lyon qui conduira à la première unité italienne, s’inscrit dans le cadre du Consulat et de ses nombreuses réalisations sous la houlette de Napoléon Bonaparte.

 

Alain-Jacques Tornare montre les spécificités de la Médiation, ainsi que ses aspects positifs – parmi lesquels une période de dix ans de paix et de prospérité économique alors que l’Europe est ravagée par la guerre – qui seront à l’origine de la mise en place de la Suisse moderne et démocratique en 1848. Il souligne également l'attitude paradoxale des Radicaux au milieu du XIXe siècle. Alors qu'ils doivent beaucoup à la Médiation, ils préfèrent se référer à l’ancienne Confédération.

 

Après l’échec de la République helvétique, Bonaparte renonce à une organisation unitaire qui ne correspond pas aux traditions suisses. De plus, contrairement à ce qui est souvent prétendu, le Premier Consul n’impose pas le régime de la Médiation, mais le discute longuement entre novembre 1802 et février 1803 avec les délégués suisses qui ont leur mot à dire. Par ailleurs, Bonaparte laisse une large marge de manœuvre au nouveau régime dont les institutions comprennent une Diète fédérale disposant du pouvoir législatif, ainsi qu’un landamman.

 

La seconde partie de l’ouvrage est de Georges Andrey, professeur émérite de l’université de Fribourg. L’auteur montre comment fonctionnent les institutions de la période de la Médiation et répond à la question, plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord, de savoir qui gouverne la Suisse. Pour lui, la réponse est quadruple. Dans une vision "classique" mais superficielle et pas toujours en accord avec les faits, il est possible d'affirmer tout d'abord: le Premier Consul, qui gouverne depuis Paris par l’intermédiaire d’un préfet, le landamman.

 

La deuxième réponse est "sociologique". Dans la Suisse de la Médiation, le pouvoir fédéral est relativement faible et les cantons sont souverains. Or, les constitutions de ces derniers instaurent un système politique basé sur le cens, ce qui fait dire à Georges Andrey que le régime de la Médiation est une ploutocratie. Le cens régit en effet les possibilités d’élire et d’être élu, mais aussi celles d’accéder aux fonctions publiques, le tout dans un système à plusieurs étages fort complexe, intégrant diverses modalités d’élections (tirage au sort, élection à vie…).

 

La troisième réponse est "idéologique". La Suisse est officiellement apolitique – "Nous ne sommes ni aristocrates, ni libéraux" selon la formule du premier landamman Louis d’Affry, pourtant "aristocrate libéral" –, les partis étant interdits et la presse étroitement contrôlée, comme elle l’est d’ailleurs aussi en France. Cette neutralité idéologique s’établit "au nom d’une conciliation générale censée mobiliser toutes les énergies du pays au service du nouveau régime".

 

La dernière réponse est "politique". Georges Andrey montre que, dans la réalité, le landamman n’est pas seul à détenir le pouvoir au niveau fédéral. Un "triumvirat informel" se met en place, qui comprend les trois plus importants landammans de la période, à savoir le Fribourgeois Louis d’Affry (1803, 1809), le Bernois Nicolas Rodolphe de Watteville (1804, 1810) et le Zurichois Hans von Rheinhard (1807, 1813). Tous trois s’entendent et coopèrent discrètement pour diriger au mieux la Suisse dans un contexte européen marqué par la toute-puissance napoléonienne et les guerres de l’Empire. Ce triumvirat est par ailleurs fort habilement secondé par le chancelier fédéral, en la personne du Vaudois Marc Mousson dont les compétences seront reconnues à l’échelle européenne.

 

En résumé, un très bel ouvrage, court, précis et détaillé, tout en étant très accessible, qui permet de (re)découvrir et mieux comprendre une période fondatrice et controversée de la Suisse moderne.

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Un silence religieux

Publié le par Dimitry Queloz

BIRNBAUM, Jean, Un silence religieux. La gauche face au djihadisme, Paris, Seuil, 2016, 240 pages

 

Comme l’écrivait récemment Olivier Kempf à propos d’une biographie historique de Jésus, la "religion est communément comprise comme un facteur géopolitique". Surtout depuis quelques années avec la montée en puissance de l’islamisme. Pourtant, au lendemain des différents attentats qui ont ensanglanté la France et d’autres pays d’Europe, beaucoup parmi les élites de gauche ont développé un discours pour le moins surprenant: "Ces attentats n’ont rien à voir avec l’islam".

 

Jean Birnbaum s’interroge sur cette attitude, ce discours qui a rapidement imposé un véritable "interdit" dans la réflexion sur le phénomène djihadiste et sa compréhension. Comment peut-on rejeter tout lien entre les attentats et l’islam, alors que les différents terroristes n’ont cessé de proclamer qu’ils agissaient au nom de l’islam? Une première réponse, simple, est d’ordre politique. Les élites de gauche, au pouvoir ou non, veulent éviter les problèmes avec les communautés musulmanes installées en Occident. D’où le fameux "pas d’amalgame".

 

L’auteur va cependant plus loin dans la réflexion en s’intéressant à la place de la religion dans la pensée de gauche. Il montre que celle-ci met systématiquement de côté les phénomènes religieux. Dans le cas des attentats islamistes, les explications se sont en effet concentrées, selon la tradition marxiste, sur les questions sociales et économiques, mais, aussi, sur les aspects psychiatriques. Alors que nombre d’entre eux étaient issus de familles aisées ou de la classe moyenne et beaucoup parmi eux avaient fait des études, les terroristes étaient toujours présentés soit comme des gens de banlieue victimes de la non-intégration, des déshérités au parcours scolaire chaotique, soit comme des personnes ayant des problèmes mentaux. Cette interprétation a d’ailleurs conduit le gouvernement à mener une politique de déradicalisation qui a été un véritable échec.

 

Ce phénomène d’incompréhension et de négation du religieux est récurrent dans le discours de la gauche. Pour l’auteur, ce n’est en effet pas la première fois que les élites de ce bord politique séparent complètement les événements de leurs liens avec la religion. Ainsi de la guerre d’Algérie durant laquelle elles ont, à de rares exceptions près comme l’historien Pierre Vidal-Naquet, été incapables de saisir l’importance de l’islam dans le nationalisme algérien, en dépit des nombreux indices visibles, ou de la révolution iranienne de 1979, pour laquelle Michel Foucauld a été une exception.

 

Cette incapacité de la gauche à saisir la réalité du phénomène djihadiste et à le comprendre a, selon Birnbaum, diverses origines. D’une part, les élites de gauche se montrent bienveillantes pour le djihadisme car elles le mettent en parallèle avec ce que l’on peut appeler les "engagements brigadistes" durant la guerre d’Espagne ou les révolutions en Amérique du Sud. Tout comme le militant d’extrême gauche partait naguère combattre le fascisme, le djihadiste actuel va lutter contre l’impérialisme capitaliste! D’autre part, les élites de gauche sont également les héritières des Lumières. Ces dernières ont rejeté Dieu en dehors du Monde et opposé "la croyance zélée au savoir rationnel". Il n’y a donc pas de place pour une religion sincère et profonde dans la vie d’un homme instruit!

 

Toutefois, pour l’auteur, la cause principale de cette incompréhension provient de l’idéologie marxiste, qui entretient un rapport ambigu avec la religion. Selon la fameuse expression, cette dernière est l’"opium du peuple". Dieu n’existant pas, la religion ne serait qu’une drogue aidant les opprimés "à supporter l’exploitation dont ils sont victimes. Que le mal soit guéri, et le remède devient inutile. Que les travailleurs se libèrent de la domination bourgeoise, et ils n’auront plus besoin de se réfugier dans les nuées de la spiritualité".

 

Cependant, la position de Marx par rapport à la religion est plus complexe et elle comprend un second aspect. La religion est en effet aussi une "protestation" contre la détresse humaine. Elle n’est donc pas toujours une idéologie au service des pouvoirs en place, elle est aussi capable de jouer un rôle révolutionnaire – Engels, par exemple, a comparé le christianisme primitif avec le socialisme. En ce sens, elle peut donc être une alliée de la gauche et de ses idéaux révolutionnaires. L’ouvrage du théoricien britannique Chris Harman, Le Prophète et le Prolétariat (1994) est à cet égard emblématique puisqu’il préconise de s’allier avec les islamistes pour lutter contre celle qui reste l’ennemie principale, la société bourgeoise et capitaliste. Bien sûr, Harman reconnaît qu’il y a un risque dans cette attitude, celui de se faire battre au final par cet allié de circonstance avec lequel on ne partage idéologiquement pas grand-chose et dont les buts à long terme sont radicalement différents. Cependant, convaincu que la gauche incarne le sens de l’histoire et qu’elle détient le seul réel universalisme, Harman se montre plutôt serein face à ce danger potentiel. Pour lui, la religion n’ayant aucun fondement sérieux, les islamistes ouvriront tôt ou tard les yeux, perdront leur prétendue foi et se rangeront aux côtés des forces de gauche si elles savent prendre quelques précautions pour éviter d’être débordées.

 

Terminons cette brève présentation d’un ouvrage très intéressant qui permet de mieux comprendre les ressorts qui ont conduit au développement de l’islamo-gauchisme en soulignant un de ses points forts, dont certains feraient bien de retenir la leçon. Les nombreux exemples d’alliance entre gauche et islamisme montrent que Harman s’est bel et bien trompé. Les islamistes ont généralement réussi à écarter leurs alliés d’un moment et à les supplanter. On ne soupe pas impunément avec le Diable, même si on pense avoir une très longue cuillère!

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Leclerc. Le croisé de la France libre

Publié le par Dimitry Queloz

NOTIN, Jean-Christophe, Leclerc. Le croisé de la France libre, Paris, Perrin, 2015, 224 pages
 

Auteur d’une biographie de Leclerc publiée en 2005 qui fait autorité, Jean-Christophe Notin avait toutes les qualités pour réaliser ce volume de la collection "Maîtres de guerre" des éditions Perrin. Fort bien écrit, agréable à lire et richement illustré, il représente une belle synthèse qui ravira celui qui veut découvrir la vie de Leclerc et son rôle militaire et politique au cours la Deuxième Guerre mondiale.

 

Né en 1902 dans une famille de la vieille noblesse picarde, Philippe de Hauteclocque est un pur produit de son milieu social, dont les deux fondements sont le service de Dieu et celui de la France. Il en a les valeurs, lisant l’Action française, en dépit de l’interdiction du Pape, et souhaitant une certaine forme de révolution nationale au cours de la Deuxième Guerre mondiale, même si sa position a évolué au cours des trois années passées en Afrique. L’auteur ne cache par ailleurs pas le caractère insupportable du personnage – apanage des grands hommes selon Churchill! –, qui apparaît presque à chaque page du livre, ainsi que ces zones d’ombre – voir notamment l’épisode de l’exécution sans jugement de douze prisonniers à Bad Reichenhall à la fin de la guerre, sans que l’on sache exactement quel rôle il a joué.

 

Notin retrace chronologiquement la carrière militaire intense et mouvementée du Picard, qui prend le pseudonyme de Leclerc au moment où il rejoint la France libre au lendemain de la débâcle de juin 1940. Après le ralliement du Cameroun, puis du Gabon, Leclerc est envoyé au Tchad où il prépare l’attaque contre Koufra qui a lieu en février 1941. Les moyens engagés sont faibles, la position sans réelle valeur stratégique – qualifiée de "tas de cailloux sans intérêt" par Larminat, elle est remise aux Britanniques peu de temps après. Pourtant, la propagande transforme ce maigre succès en une victoire de premier ordre. L’impact moral est important pour la France libre qui remporte une de ses premières victoires militaires. Surtout, il y a le serment qui fait entrer Leclerc et ses hommes dans la légende.

 

Après cette victoire, Leclerc poursuit son aventure africaine par une longue pause entrecoupée, au début de 1942, par quelques opérations dans le Fezzan. Le grand acteur militaire des FFL au cours de cette période est le général Koenig qui se couvre de gloire à Bir Hakeim. Au lendemain de l’opération Torch, Leclerc peut enfin lancer sa deuxième campagne du Fezzan puis participer à la reconquête de l’Afrique du Nord. Quatre mois durant lesquels il fait preuve de talents.

 

Au cours de l’été 1943, les troupes de Leclerc sont transformées en une "division politique". D’une part, elles sont totalement équipées, grâce à l’aide américaine, pour constituer une division blindée. La 2e DB est née. D’autre part, la nouvelle grande unité est prévue pour être engagée en France dans le cadre du débarquement prévu dans les mois futurs. Sa mission: la libération de Paris. C’est ainsi que la 2e DB participe au débarquement en Normandie, après moult péripéties. Leclerc doit se battre, notamment contre les Américains, pour entrer en premier dans la capitale.

 

La libération de l’Est de la France est tout aussi compliquée. En plus des divergences de vue avec les Américains, Leclerc doit faire face à la concurrence de De Lattre, qu’il déteste. Finalement, la 2e DB parvient à libérer Strasbourg, autre lieu hautement symbolique de la lutte contre l’Allemagne. Le serment de Koufra est accompli! Durant les derniers mois de la guerre, Leclerc et ses troupes sont engagés dans le Sud de l’Allemagne, avec, toujours, la crainte de ne jouer qu’un rôle secondaire. Finalement, la 2e DB ajoute un dernier exploit à la liste de ses hauts faits: si les Américains sont les premiers à entrer dans Berchtesgaden, les hommes de Leclerc les devancent au Berghof et au Nid d’Aigle.

 

Le dernier chapitre aborde de manière très brève la carrière de Leclerc après la capitulation allemande. Engagé en Extrême-Orient, il représente la France lors de la capitulation japonaise, puis commande le corps expéditionnaire chargé de reprendre l’Indochine. Pour l’auteur, les divergences entre Leclerc et l’amiral d’Argenlieu, nommé haut-commissaire, au cours de cette opération relèvent davantage de la forme que du fond.

 

Notin termine son ouvrage avec l’épisode tragique de la mort de Leclerc survenue le 28 novembre 1947 alors qu’il se rend en avion à Colomb-Béchar. Pour lui, la thèse de l’accident est certaine. L’appareil, un B-25 modifié pour le transport de passagers, connaît des problèmes de centrage qui le rendent très instable dans certaine situations de vol. A la suite d’une manœuvre trop brusque du pilote, il est tombé en vrille et s’est écrasé au sol.

 

L’ouvrage n’est cependant pas qu’une biographie de Leclerc. Le lecteur y trouvera également des éléments fort intéressants concernant l’armée française en général, notamment sur les relations entre les hommes de l’armée d’Afrique et ceux de la France libre. Les rivalités entre les deux camps ne sont pas seulement d’ordre personnel, elles sont aussi et surtout idéologiques. Elles perdureront deux décennies après la fin des hostilités, d’autant que nombre d’anciens de Vichy occupent les plus hautes fonctions au sein de l’armée d’après guerre. En 1943, l’amalgame entre, d’une part, les ex-troupes de Vichy ralliées difficilement et en raison des circonstances particulières de la fin de l’année 1942 et, d’autre part, les FFL de la première heure est donc difficile, comme en témoignent les expressions employées pour désigner certaines formations issues de l’autre camp. C’est ainsi que le 12e régiment de cuirassiers est taxé de "12e nazi" par les ex-FFL, tandis que les hommes de l’ancienne armée de Vichy parlent du 1er régiment de Spahis marocains en l’affublant du surnom de "royal voyou"!

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La Russie entre peurs et défis

Publié le par Dimitry Queloz

RADVANYI, Jean, LARUELLE, Marlène, La Russie entre peurs et défis, Paris, Armand Colin, 2016, 240 pages

 

Depuis la fin de l’Union soviétique, la Russie a connu de profonds changements. Comme le soulignent les auteurs dans leur conclusion, "les frontières, le régime politique, l’économie, la vision du monde, les valeurs culturelles ont été transformés brutalement". Ces transformations sont présentées et analysées de manière synthétique dans sept chapitres courts mais denses qui mettent en lumière les forces, mais surtout les faiblesses et les défis d’une Russie qui cherche, depuis l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, à retrouver son rang de puissance mondiale.

 

L’ouvrage n’est pas seulement historique. Il intègre en effet les événements jusqu’en 2015, comme la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée, les sanctions occidentales qui ont suivi et la crise économique de cette année-là, très largement due à la baisse des prix du pétrole. Dans une actualité riche en rebondissements, on ne peut que regretter que les auteurs ne puissent nous livrer leurs analyses à propos de ses derniers développements, notamment en ce qui concerne l’intervention militaire en Syrie.

 

Le premier chapitre est consacré au territoire de la Russie. Celle-ci rencontre de grandes difficultés à en assurer la maîtrise en raison de sa colossale superficie. Le problème numéro un est démographique. La Russie a perdu plus de 6 millions d’habitants entre 1992 et 2009, tandis que la fécondité baissait de manière drastique. Si la situation s’améliore depuis 2010, le phénomène de baisse démographique constitue une tendance à moyen-long terme. De plus, certaines régions, déjà relativement moins peuplées, sont davantage touchées, comme la Sibérie et l’extrême orient, au point que l’on peut parler de désertification.

 

A propos du territoire, les auteurs soulignent encore que les frontières russes n’ont guère connu de stabilité au cours des siècles et que le pays est, traditionnellement et par essence, un pays impérialiste. Cette vision est encore largement cultivée chez certaines élites, d’autant que beaucoup regrettent les pertes territoriales des années 1990, ainsi que la fin de l’influence sur le glacis protecteur en Europe centrale. On comprend mieux la remise en cause, à deux reprises au cours de ces dernières années, de l’intangibilité des frontières garantie aux Etats de l’ex-URSS!

 

L’identité fait l’objet du deuxième chapitre. Tout comme l’URSS, la Russie est un Etat multiethnique, multiculturel et multireligieux. Sous le régime soviétique, ces aspects étaient cependant largement mis de côté en raison de l’universalisme de l’idéologie communiste et de son rejet de la religion. Après 1991, un débat identitaire est né qui oppose, d’une part, les partisans d’une nation basée sur une conception civique qui regroupe les "Russiens" et, d’autre part, les adeptes d’une conception ethnico-culturelle pour qui la nation s’articule autour du peuple russe. Cette deuxième conception a le vent en poupe depuis quelques années, comme le montrent l’importance accordée à l’Eglise orthodoxe, les discours nationalistes soulignant la dérussification du pays, le développement de la xénophobie...

 

Ce problème identitaire, qui fragilise la cohésion de la société russe, est aggravé par la fragmentation sociale, analysée dans le troisième chapitre. Les inégalités sociales sont nombreuses et vont en s’accentuant. Aux deux extrémités de la société se sont développées, d’une part, une minorité d’ultra-riches et, d’autre part, une population très pauvre. Entre les deux, une classe moyenne, représentant 25 à 40% de la population, peine à émerger. Ces inégalités sont renforcées par les disparités régionales. Moscou et sa région, qui représente 25% du PIB russe, ainsi que Saint-Pétersbourg, se détachent de plus en plus des autres régions, consommant la double fracture villes – campagnes et régions centrales – régions périphériques.

 

Le régime politique est analysé dans le chapitre 4, dont les grands déterminants sont mis en exergue par les auteurs: échec des réformes politiques et économiques de Boris Eltsine, velléités d’autonomie des régions et coup de force du parlement de 1993-1994, crises économiques, guerres de Tchétchénie, nostalgie d’un passé de puissance, poids de l’histoire… A partir de 2000, Poutine a réussi un véritable tour de force en restaurant une autorité politique largement soutenue par la population. S’il jouit, au lendemain de l’annexion de la Crimée, d’une popularité qui fait sans doute envie à plus d’un dirigeant occidental, son pouvoir reste fragile. Pour les auteurs, l’idéologie nationaliste et l’image personnelle de Poutine ne suffiront pas à maintenir cette popularité dans le long terme si les difficultés économiques persistent.

 

Après un cinquième chapitre sur l’économie – on retiendra les nombreuses particularités de l’économie russe: redressement au cours des années 2000 en raison du contrôle de certains secteurs stratégiques par l’Etat; importance du rôle joué par les matières premières et notamment les hydrocarbures; gestion mêlant libéralisme, contrôle étatique et corruption; nécessité de diversification; faiblesse de la productivité, blocages structurels, disparités régionales –, les auteurs consacrent les deux derniers chapitres aux questions géopolitiques et diplomatiques. Après une série d’échecs (CEI, stratégie de l’étranger proche, partenariat avec l’Europe), la Russie explore de nouvelles voies pour restaurer sa puissance, dans le cadre d’une politique offensive et volontariste. Le rapprochement économique et politique avec la Chine en est un bon exemple, mais il s’inscrit aussi dans une tradition séculaire de politique orientale. Toutefois, la Russie est consciente de la différence de puissance entre les deux partenaires. D’où la volonté de développer d’autres partenariats, avec l’Organisation de Coopération de Shanghai ou les BRICS. Le caractère intégral et novateur de cette politique est à souligné, avec l’emploi notamment d’un soft power utilisant les nouveaux médias et la diaspora russe.

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La Grande Guerre vue d'en face

Publié le par Dimitry Queloz

BEAUPRE, Nicolas, KRUMEICH, Gerd, PATIN, Nicolas, WEINRICH, Arndt (dir.), La Grande Guerre vue d’en face. 1914-1918. Nachbarn im Krieg, Paris, Albin Michel, 2016, 304 pages

 

Ce livre, bilingue français et allemand, est une belle réussite. Réalisé en coopération par la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale et l’Institut historique allemand, il présente les points de vue français et allemands sur de nombreux aspects de la guerre articulés en six chapitres thématiques comprenant chacun trois à six contributions écrites par des spécialistes des deux pays:

 

- Le poids des alliances;

- Acteurs du conflit et personnages symboliques;

- Objets emblématiques;

- Montrer la violence, cacher la violence;

- Une longue sortie de guerre;

- Lieux symboliques, lieux de mémoire.

 

Comme le rappellent les directeurs de l’ouvrage dans l’introduction, la Première Guerre mondiale n’a pas été perçue et vécue de la même manière en France et en Allemagne. Pour la France, la guerre est essentiellement un conflit franco-allemand, même si de nombreux alliés ont combattu à ses côtés et que le sort de la guerre s’est aussi joué sous d’autres cieux que ceux de la frontière du Nord-est. L’adversaire principal est l’Allemagne. C’est elle qui envahit son territoire, qui est à deux doigts de lui infliger une nouvelle défaite en août-septembre 1914, quatre décennies après celle de 1870-1871. C’est elle qu’il faut abattre au moment de la victoire et dont il faut empêcher le relèvement dans les années vingt. D’où la dureté du traité de Versailles et son importance, que ce soit lors des négociations de paix ou dans la mémoire qui met largement de côté les traités signés avec les autres Puissances centrales.

 

En Allemagne, la perception du conflit est très différente. La Première Guerre mondiale n’est pas simplement la "deuxième manche" du conflit de 1870-1871. Elle s’inscrit dans un autre cadre géopolitique et idéologique. Au début du XXe siècle, l’Allemagne, largement imprégnée des idées socio-darwiniennes, se perçoit comme isolée diplomatiquement et militairement, suite à la disparition du système bismarckien et à la mise en place du système Delcassé, et menacée par la Russie qui se relève rapidement de sa défaite contre le Japon en 1904-1905. La France ne représente donc qu’un adversaire parmi d’autres, le IIe Reich se battant également contre la Russie, l’Angleterre, les USA notamment.

 

L’après-guerre est également différent pour les deux pays. La France est dans le camp des vainqueurs, mais la victoire a coûté cher. De plus, il lui est difficile d’empêcher l’Allemagne de se relever, d’autant que les anciens alliés ne la soutiennent pas toujours dans sa volonté d’appliquer de manière rigoureuse les clauses du traité de Versailles. La France a ainsi souvent le mauvais rôle, alors que l’Allemagne redevient peu à peu un Etat fréquentable sur la scène internationale. Un autre point d’achoppement au lendemain des hostilités est celui de la responsabilité. Pour la France, il n’y a aucun doute: l’Allemagne est responsable du déclenchement de la guerre et cela est inscrit dans le marbre du traité de Versailles (article 231). De son côté, l’Allemagne ne se considère pas du tout comme responsable et les historiens et intellectuels allemands feront tout pour prouver le contraire.

 

La mémoire de la guerre se construit donc de manière différente dans les deux pays. Si la France peut se glorifier d’une victoire difficile contre un adversaire coupable du déclenchement des hostilités, l’Allemagne doit chercher à se justifier. Les événements ultérieurs, développement du nazisme et arrivée au pouvoir de Hitler en 1933, Deuxième Guerre mondiale et défaite française suivie de la mise en place du Régime de Vichy, renforcent encore la tendance. La mémoire française se focalise sur la Grande Guerre, celle qui a été gagnée, et le 11 novembre devient l’événement marquant en matière de commémoration. En Allemagne, on garde une certaine distance avec un passé douloureux dans lequel IIe et IIIe Reich sont reliés, d’autant que le pays est longtemps divisé. Si la réconciliation entre les deux adversaires est difficile, la conciliation des mémoires l’est sans doute encore plus!

 

Notons encore que les belles et nombreuses illustrations de l’ouvrage – photographies, articles de presse, affiches, caricatures, etc. – sont judicieusement choisies et servent souvent de point de départ aux textes.

 

Ce livre, dont nous recommandons vivement la lecture, sera particulièrement utile aux enseignants désireux de montrer les différences de point de vue entre les belligérants ou de traiter de la difficile question de la mémoire. Ils y trouveront de nombreux exemples à présenter en classe. Attention toutefois de ne pas l’utiliser avant le secondaire II!

 

(© blogdéfense)

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