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Articles avec #fiches de lecture tag

Le faux scandale de la P-26

Publié le par Dimitry Queloz

MATTER, Martin, Le faux scandale de la P-26 et les vrais préparatifs de résistance contre une armée d’occupation, Genève, Slatkine, 2013, 240 pages (traduction de Jean-Jacques Langendorf)

Cet ouvrage de Martin Matter – publié en 2012 chez hier + jetzt sous le titre P-26 – Die geheime Armee, die keine war – revient sur l’affaire de la P-26 qui a fait scandale en 1990. Basé sur divers documents et, surtout, les témoignages de certains acteurs, notamment celui du chef de la P-26, Efrem Catellan alias Rico, le livre nous présente une analyse dépassionnée des événements, ainsi qu’une intéressante description de cette organisation secrète dont la mission était de mener la résistance contre l’occupant en cas d’invasion de la Suisse.

L’auteur donne au lecteur une présentation synthétique des différents projets, plus ou moins élaborés et réalistes, des organisations de résistance depuis la Seconde Guerre mondiale. Durant la Guerre froide, trois "services spéciaux" se succèdent jusqu’au milieu des années septante. Toutefois, ce n’est qu’à la fin de la décennie qu’une véritable organisation commence à être mise en place avec la P-26. Celle-ci n’est pas encore totalement opérationnelle lorsque son existence est rendue publique en 1990. La nécessité du secret, les contraintes liées au recrutement, l’acquisition d’un savoir-faire spécifique et la formation des membres expliquent la "lenteur" des réalisations.

Pourquoi la révélation de l’existence de la P-26 a-t-elle conduit à un scandale politique? Pour l’auteur, les raisons sont multiples. Tout d’abord, au lendemain de la Guerre froide, la Suisse connaît trois affaires politiques successives en peu de temps: l’affaire Kopp, celle des fiches et celle de la P-26. Cela est d’autant plus grave que ces trois affaires sont liées entre elles. Elles conduisent naturellement à un climat de suspicion envers certaines institutions étatiques. Ensuite, la chute du mur de Berlin et le début du rapprochement Est-Ouest font vite oublier les conditions particulières de la Guerre froide. L’existence d’une organisation telle que la P-26 n’est plus comprise par les politiciens et la presse. Enfin, en raison du secret qui l’entoure, d’importants soupçons pèsent sur l’organisation. Qui contrôlait réellement la P-26 et ne constituait-elle pas un danger pour la démocratie, d’autant qu’elle possédait des stocks d’armes et d’explosifs? Ne serait-elle pas entrée en action en cas de victoire électorale de la gauche? Quels étaient les éventuels liens avec les différentes formations Stay Behind de l’organisation Gladio de l’OTAN?

L’auteur insiste sur le fait que la P-26 n’avait rien d’illégal au point de vue pénal, même s’il lui manquait une base juridique administrative. Il montre par ailleurs qu’elle était contrôlée par le chef de l’Etat-major général et qu’une entrée en action n’aurait pu être déclenchée sur l’initiative du chef de l’organisation ou d’un de ses membres. Enfin, en se basant sur une solide argumentation tenant compte de la mission, de la structure et des effectifs, de la personnalité des membres et de l’instruction qui leur était donnée, il démontre que la P-26 n’était pas une armée secrète et qu’elle n’aurait en aucun cas pu mener un coup d’Etat. Sa fonction aurait consisté, le cas échéant, avant tout à mener des actions destinées à soutenir la volonté de résistance de la population et à faire comprendre à l’occupant que celle-ci n’était pas soumise.

A propos du secret entourant l’existence de la P-26 et de l’absence de contrôle politique dénoncés par les parlementaires, surtout à gauche, la presse et divers autres politiciens, l’auteur rétablit certaines vérités. Outre le fait déjà mentionné du contrôle par le chef de l’Etat-major général, il montre que les autorités politiques étaient au courant de l’existence de l’organisation. Au sein du Gouvernement, non seulement les différents chefs du Département militaire fédéral connaissaient les détails de l’organisation, mais d’autres conseillers fédéraux en étaient également informés. Quant au Parlement, certains de ses membres – notamment ceux du Groupe 426, le président de la Délégation des finances des Chambres fédérales, le secrétaire des Commissions des finances des Chambres fédérales – avaient connaissance de l’existence de l’organisation même s’ils n’en connaissaient pas tous les détails. Enfin, l’auteur souligne que, depuis la publication du rapport du groupe de travail de la Commission de gestion du Conseil national présidé par le futur conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz en 1981 suite à l’affaire Bachmann-Schilling, l’existence d’une telle organisation avait été dévoilée aux Chambres fédérales!

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Introduction à la Cyberstratégie

Publié le par Dimitry Queloz

KEMPF, Olivier, Introduction à la Cyberstratégie, Paris, Economica, 2012, 176 pages

Ce très intéressant ouvrage d’Olivier Kempf sur la cyberstratégie est une excellente introduction – même s’il est bien plus que cela – à ce sujet relativement nouveau, encore largement en friche. Synthétique, structuré, écrit dans une langue qui le rend accessible aux non-initiés, nous le recommandons vivement à tous ceux qui voudraient mieux comprendre cette "discipline en expansion" dont on entend beaucoup parler, mais souvent avec un dilettantisme qui en montre la méconnaissance, notamment chez certains politiciens suisses.

Pour Olivier Kempf, le domaine cyber doit être appréhendé avec de nouveaux paradigmes stratégiques. Il n’est en effet pas possible de reprendre directement les concepts développés en matière de stratégie classique, qu’ils soient liés à la guerre conventionnelle, révolutionnaire ou nucléaire, et ce pour de nombreuses raisons.

La première découle du fait que le cyberespace comprend plusieurs "lieux" et se compose de trois couches superposées de natures différentes, dans lesquelles les actions stratégiques sont elles aussi de natures différentes: une couche matérielle (les ordinateurs, les systèmes informatiques et les infrastructures de connexion), une couche logique (les programmes) et une couche sémantique ou informationnelle (les informations circulant dans le cyberespace).

La deuxième raison invoquée par l’auteur est la multiplicité des acteurs. Alors qu’en stratégie classique l’affrontement consiste généralement en un duel basé sur le principe de la dialectique – selon la définition bien connue du général Beaufre pour qui la stratégie est "l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit" –, en cyberstratégie, les acteurs sont multiples et peuvent être regroupés en trois grandes catégories: acteurs individuels (internautes, consommateurs, travailleurs, opineurs…), acteurs collectifs (sociétés, médias, partis politiques, groupes idéologiques…), acteurs étatiques (gouvernements, administrations, polices, armées…). Il en découle que le principe dialectique n’est pas adapté et doit donc être remplacé par celui de "polylectique".

Le principe d’inattribution vient par ailleurs encore complexifier la question. Dans le cyberespace, les actions sont généralement anonymes; il est en effet très difficile, voire impossible, de les attribuer à un acteur précis. Cet anonymat ouvre bien sûr de nouvelles perspectives d’action. Il rend notamment à nouveau possible l’attaque contre un autre Etat, alors que seule la guerre défensive est considérée depuis des décennies comme légitime en droit international.

L’absence d’arme absolue et le caractère non-effrayant de l’action dans le cyberespace représentent d’autres caractéristiques propres qui différencient fondamentalement le domaine cyber du nucléaire. La notion de dissuasion est beaucoup plus difficile à théoriser et à mettre en œuvre, d’autant qu’il faut également tenir compte du principe d’inattribution et de la multiplicité des acteurs. Contrairement à l’atome, il n’y a, pour le faible, pas de "pouvoir égalisateur" dans le domaine cyber.

Enfin, et c’est là un point fondamental, le domaine cyber oblige le pouvoir politique à définir une politique et une stratégie précises, avec la désignation des adversaires, des cibles à attaquer et des effets à obtenir, et ce bien avant l’ouverture du conflit. L’action, surtout offensive, doit en effet être minutieusement préparée, chaque cible nécessitant la mise au point d’une arme spécifique soigneusement adaptée (virus, ver, cheval de Troie…). Comme cette mise au point demande du temps et une connaissance précise des cibles, il est indispensable, si l’on veut pouvoir agir rapidement à un moment donné, de se préparer suffisamment en amont, ce qui implique des choix politiques précis.

Liée à des domaines techniques en constante évolution, la cyberstratégie connaîtra un important développement dans le futur. Une autre des qualités de l’ouvrage est de sensibiliser le lecteur à ce problème et de présenter, notamment dans la conclusion, quelques pistes concernant ces évolutions futures.

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Novare (1513). Dernière victoire des fantassins suisses

Publié le par Dimitry Queloz

BANGERTER, Olivier, Novare (1513). Dernière victoire des fantassins suisses, Paris, Economica, 2011, 144 pages

Cet ouvrage synthétique d’Olivier Bangerter, auteur d’une thèse sur la pensée militaire d’Ulrich Zwingli, s’intéresse à la bataille de Novare, dernière victoire des Suisses, dont l’importance et le souvenir ont été totalement éclipsés par la défaite, deux ans plus tard, de Marignan. En cette année du cinquième centenaire, qui se souvient encore de Novare, cet ultime grand succès de l’infanterie confédérée, aussi considérée comme la dernière bataille du Moyen Age?

Olivier Bangerter consacre le premier chapitre de son livre à "l’art de la guerre au début du 16e siècle". Après un aperçu des trois grands traités militaires de la période – ceux de Philip von Seldeneck, Bérault Stuart d’Aubigny et Philippe de Clèves –, il se penche sur l’organisation, l’équipement et la discipline des armées. L’époque se caractérise par de profondes mutations. L’infanterie redevient la reine du champ de bataille, tandis que la cavalerie lourde perd de sa toute-puissante et est concurrencée par la cavalerie légère. De plus, l’artillerie se développe et devient une véritable arme du champ de bataille. Le perfectionnement des arquebuses renforce également l’importance grandissante du feu face auquel se développe la fortification de campagne. Ces évolutions conduisent à la nécessité d’un véritable engagement "interarmes", rendant la conduite de la bataille plus difficile.

Au cours de la bataille de Novarre, deux systèmes s’affrontent, comme cela avait déjà été le cas – nous l’avons vu – à Morat en 1476. D’un côté, les Suisses, qui conservent une organisation et un équipement de type ancien. Ce sont surtout des fantassins armés de la pique et de la hallebarde – la proportion d’arquebuses est nettement inférieure à 10%, en baisse depuis les années 1420! La cavalerie et l’artillerie sont quasi-inexistantes. Cette organisation, qui donne l’avantage de la mobilité stratégique, oblige cependant les Confédérés à mener des campagnes rapides et à se limiter à une tactique basée sur le choc. De l’autre côté, l’armée française, dont les deux principaux atouts sont la cavalerie lourde et l’artillerie. L’infanterie est en revanche faible – les milices locales sont généralement de mauvaise qualité du fait de la prépondérance de la noblesse dans le domaine militaire –, ce qui oblige à engager des mercenaires, notamment des lansquenets, grands rivaux des Suisses.

L’auteur insiste sur la confusion de la bataille de Novare. Les sources présentent nombre de divergences et il est difficile de la décrire dans le détail. Il est toutefois possible de définir les raisons de la victoire confédérée, qui sont multiples. Tout d’abord, l’armée française est désorganisée du fait de sa retraite après avoir levé, la veille, le siège de la ville de Novare. L’action de ses différentes troupes manque de coordination, ce qui en diminue l’efficacité. Par ailleurs, à l’exception des lansquenets, l’infanterie française s’enfuit sans combattre. Ensuite, les Suisses bénéficient de la chance. Ce qui paraît à certains acteurs de la bataille – et à certains historiens aussi – être une manœuvre définie dans le cadre d’un plan précis – attaque frontale menée conjointement à une attaque de flanc – n’est vraisemblablement que le résultat des circonstances particulières du début de l’engagement. Enfin, les Confédérés se montrent remarquablement aptes à la manœuvre dans un terrain difficile. Ils peuvent notamment faire face à une charge de la cavalerie lourde française sur leur flanc.

A Novare, l’armée française n’a donc pas pu engager ses moyens dans toute leur efficacité, faute de renseignements précis et de coordination. Il en ira différemment deux ans plus tard à Marignan et l’infanterie confédérée devra s’incliner face à l’action combinée des différentes "armes", notamment la cavalerie lourde et l’artillerie. La victoire de Novare représente donc l’apogée du système militaire des Confédérés. Elle constitue cependant un trompe-l’œil car ce système est vieillissant, sur le point d’être supplanté par le développement des armées "modernes" combinant l’action de l’infanterie, de la cavalerie et de l’artillerie.

Un autre aspect intéressant du livre est la présentation, synthétique et tout à fait accessible au non-spécialiste de la période, de la situation internationale complexe de cet épisode des guerres d’Italie que l’auteur inscrit dans la lutte plus générale que se livrent, d’une part, la France, Venise et l’Ecosse et, d’autre part, l’Empire, l’Espagne, l’Angleterre, la Papauté et les Confédérés.

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Morat (1476). L’indépendance des cantons suisses

Publié le par Dimitry Queloz

STREIT, Pierre, Morat (1476). L’indépendance des cantons suisses, Paris, Economica, 2009, 96 pages

Cet ouvrage de l’historien militaire Pierre Streit, directeur scientifique du Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM), est publié dans la collection Campagnes & Stratégies. Ayant pour ambition de faire (re)découvrir les batailles de l’histoire, celle-ci s’inscrit dans le cadre de l’"histoire des batailles", un courant historique relativement récent dont l’un des chefs de file est Laurent Henninger. Ce courant a la volonté de réhabiliter l’étude des campagnes, des batailles et des combats, notamment dans leurs aspects opérationnels et tactiques.

De petite taille – donc lu rapidement –, le livre de Pierre Streit est synthétique, bien construit et aborde de nombreux aspects différents de la bataille de Morat: géopolitiques, stratégiques, tactiques, artistiques... Il comprend également un très intéressant cahier d’illustrations et de cartes, ces dernières permettant de mieux comprendre la géographie du théâtre des opérations et la situation tactique de la bataille. Notons encore la présentation critique des sources, ainsi que le bref chapitre sur "Morat dans l’histoire et l’histoire militaire suisses".

La victoire de Morat représente une "étape décisive dans le développement politique et territorial de la Confédération suisse". Tout d’abord, la Paix perpétuelle signée en 1474 avec l’Autriche dans le cadre des négociations diplomatiques complexes de cette période marque la fin de deux siècles de guerres entre les signataires, ainsi que la reconnaissance de facto, par les Habsbourg, de la Confédération. Ensuite, cette dernière n’est désormais plus dominée par les cantons campagnards de la Suisse primitive dont l’intérêt géopolitique principal se situe sur l’axe du Gothard. Fribourg et Soleure, deux cantons-villes, entre dans la Confédération, tandis que commence la conquête du Pays de Vaud, qui se terminera en 1536, et qui représente le début de la constitution d’un territoire qui deviendra la Suisse romande.

En ce qui concerne plus particulièrement les aspects militaires, nous retiendrons le fait que le système qui est sorti vainqueur de la bataille est celui qui est le plus archaïque. En effet, l’armée du duc de Bourgogne est souvent considérée par les historiens comme la plus moderne de son temps, avec ses compagnies d’ordonnance, ses mercenaires Italiens et Anglais, son artillerie puissante et nombreuse, sa cavalerie. De l’autre côté, l’armée des Confédérés repose essentiellement sur une infanterie composée de piquiers et de hallebardiers peu protégés. La cavalerie est presque inexistante et l’artillerie peu nombreuse. Ce n’est donc pas la supériorité technique qui détermine l’issue de la bataille. D’autres facteurs ont joué un rôle bien plus important: le renseignement, la surprise, la fidélité des troupes et la volonté de se battre…

La victoire de Morat – selon l’auteur la bataille la plus célèbre de l’histoire suisse – est un événement d’importance capitale pour l’Europe de la fin du XVe siècle. Bataille décisive des guerres de Bourgogne, elle met fin à la puissance du Grand Duc d’Occident et à ses rêves de reconstituer l’ancienne Lotharingie, entre Royaume de France et Saint-Empire. Elle s’inscrit par ailleurs dans l’histoire longue de l’Europe, puisqu’elle représente un épisode marquant de la lutte entre France et Allemagne, commencée au milieu du IXe siècle, avec le partage de l’Empire de Charlemagne à la mort de Louis-le-Pieux, et terminée en 1945, date qui marque la fin de la longue lutte franco-allemande.

L’ouvrage a été réédité au début de cette année.

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La pensée militaire prussienne

Publié le par Dimitry Queloz

LANGENDORF, Jean-Jacques, La pensée militaire prussienne. Etudes de Frédéric le Grand à Schlieffen, Paris, Economica, 2012, 622 pages

Cet ouvrage, publié en collaboration avec le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM), la Commission Française d’Histoire Militaire (CFHM) et l’Institut de Stratégie Comparée (ISC), regroupe 28 articles de l’historien militaire Jean-Jacques Langendorf, pour beaucoup inédits ou publiés pour la première fois en français. Dès lors, il propose une grande diversité de thèmes (histoire de la marine prussienne ou de la presse militaire, études biographiques, comparaisons entre les pensées de plusieurs auteurs…) et nous fait (re)découvrir de nombreux penseurs militaires, dont certains "sont tombés dans les oubliettes de l’histoire" comme Georg Heinrich von Berenhorst, Adam Heinrich Dietrich von Bülow, Ernst von Pfuel ou Rühle von Lilienstern. Ce recueil est donc particulièrement le bienvenu, surtout pour les lecteurs francophones. Hervé Coutau-Bégarie le qualifie de "digne complément d’After Clausewitz d’Echevarria sur la pensée militaire allemande de 1871 à 1918".

En dépit de cette diversité, plusieurs axes se dégagent de l’ouvrage. Le premier est l’importance, tant qualitative que quantitative, de la pensée militaire prussienne au cours du premier tiers du XIXe siècle. Ce foisonnement intellectuel est l'œuvre de personnages marquants, traumatisés par l'humiliante défaite de 1806 et s'interrogeant sur les nouvelles pratiques militaires des guerres de la Révolution et de l’Empire. Il s'inscrit cependant aussi dans un cadre philosophique plus général, avec notamment l'influence du romantisme, du piétisme et de la philosophie de Hegel. Un deuxième axe du livre est constitué par le développement d’un courant de pensée qui conduit au plus grand penseur contemporain, Clausewitz, dont l'œuvre est élaborée à froid, après réflexion, contrairement aux écrits de certains de ses précurseurs (Ernst von Pfuel, Johann Friedrich Constantin von Lossau). Ce courant "clausewitzien" s'oppose à un autre courant, plus dogmatique et simpliste, inspiré de Jomini et de Bülow, dont le représentant le plus exemplaire est Willisen. A propos de Clausewitz, notons encore que Jean-Jacques Langendorf nous donne ici de très intéressants compléments par rapport aux grandes études publiées à son sujet – voir notamment "Clausewitz et la Suisse", "Clausewitz et la Vendée", "Schleiermacher, un inspirateur de Clausewitz?" et "Clausewitz, Paris 1814: la première traduction; l'unique étude signée".

Face à ce livre, nous sommes comme Madame de Sévigné devant son panier de cerises. Cependant, devant faire des choix, nous nous limiterons à parler plus particulièrement de deux articles qui concernent directement la Suisse.

Le premier est celui consacré au général Ernst von Pfuel. Outre son action militaire au cours des guerres napoléoniennes, Pfuel joue un rôle politique important dans la Prusse du premier XIXe siècle. Libéral, il se montre très habile dans des missions délicates, notamment lors de l’occupation de Paris après la défaite de l’Empereur ou en tant que premier commandant de Cologne en 1830. Commissaire du roi de Prusse à Neuchâtel au moment de la révolution de 1831, qu’il réprime avec succès, puis gouverneur jusqu’en 1849, il ne se montre pourtant pas attaché à la conservation de cette lointaine possession. Au cours de l’Affaire de Neuchâtel en 1856-1857, il est opposé à une intervention militaire qu’il considère par ailleurs comme hasardeuse en raison des insuffisances de l’armée prussienne et de la volonté de défense suisse. Les écrits de Pfuel sont relativement peu nombreux, mais fort intéressants. Passionné de sport (escrime, natation et patinage qu’il pratique avec une grande maîtrise jusque dans les dernières années de sa vie), il compare l’escrime et la guerre et parle de cette dernière en termes très proches de ceux de Clausewitz dont il est, nous l'avons dit, un précurseur (guerre conçue comme un duel, force de la défensive, importance des forces morales…).

Le second article, "Clausewitz et la Suisse" – Clausewitz a séjourné en Suisse et y a fréquenté Madame de Staël et Heinrich Pestalozzi – , s’intéresse plus spécifiquement à la guerre en montagne. Le penseur prussien étudie cette question dans deux de ses œuvres: Die Feldzüge von 1799 in Italien und der Schweiz et Vom Kriege. Contrairement à nombre de ses contemporains victimes d’un "fétichisme des Alpes", il en déduit que la possession des régions alpines ne permet pas de contrôler les plaines environnantes, que la défensive en montagne n’est avantageuse qu’au niveau tactique et que la bataille décisive ne peut avoir lieu qu’en plaine. Jean-Jacques Langendorf pose une question intéressante en se demandant dans quelle mesure Clausewitz a influencé la pensée militaire suisse du XIXe siècle dont les conceptions en matière de guerre en montagne et de réduit alpin présentent de fréquentes analogies avec celles du Prussien. Il ne peut malheureusement donner qu’une ébauche de réponse, la question n’ayant pas été traitée de manière approfondie jusqu'à présent.

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