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Les Vaudois et leurs armées

Publié le par Dimitry Queloz

GEX, Nicolas (dir.), Les Vaudois et leurs armées. Regards sur l’histoire militaire d’un canton, Pully, Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM), 2016, 248 pages

Le titre du dernier ouvrage du Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM) publié sous la direction de Nicolas Gex nous paraît trop modeste, voire réducteur, même si le mot "armée", employé au pluriel, laisse entrevoir de plus vastes horizons. En effet, le livre n’est pas une simple "vaudoiserie". Les thématiques abordées, diverses et couvrant trois siècles, dépassent largement le cadre cantonal et s’intéressent à l’histoire militaire suisse et même mondiale pour certaines contributions.

En dépit de cette diversité, des fils conducteurs apparaissent. Le premier est celui du service étranger dont l’importance pour l’histoire de la Confédération suisse entre la fin du Moyen Age et le milieu du XIXe siècle est fondamentale, que ce soit au point de vue militaire, économique ou social. Les trois premières contributions, traitant toutes de l’Ancien Régime, sont en relation directe avec cette thématique. Edouard Hediger, dans un article intitulé "Pour ou contre le service étranger?", nous présente l’avis de Loys de Bochat, juriste vaudois du XVIIIe siècle. Au moment où celui-ci écrit, l’"âge d’or [du service étranger] est bel et bien révolu". Il est alors très contesté, notamment du fait de la diminution de sa rentabilité économique. D’autres critiques, d’ordre moral, ont cependant été développées, et ce dès le XVIe siècle. Ainsi, les théologiens protestants, et parmi eux surtout Zwingli, y sont opposés. Le texte de Loys de Bochat de 1738 est une réponse à la publication d’un anonyme dont le but est de protéger l’homme du péché. Proche des autorités bernoises – le canton de Berne est un des grands pourvoyeurs de soldats au service étranger –, Loys de Bochat se montre un défenseur de ce dernier. Il inscrit son argumentation dans le cadre du droit naturel, dont la source est Dieu, en faisant de nombreux emprunts aux deux célèbres juristes Grotius et Pufendorf.

Toujours dans la thématique du service étranger, Jean-Jacques Langendorf nous propose un article sur la "triade lémanique", à savoir Pesme de Saint-Saphorin, Henry Bouquet et Charles-Emmanuel Warnery. Tous trois font une brillante carrière militaire à l’étranger. Le premier devient "amiral d’eau douce" et commande dès 1697 la flotte impériale du Danube qui combat contre les Turcs. Après avoir rencontré Eugène de Savoie, il entame une carrière de diplomate au service des Habsbourg et est nommé représentant auprès des Cantons. Protestant d’origine genevoise, marqué par la politique ultra-catholique et absolutiste de Louis XIV, il déteste la France et les Bourbons auxquels il voudra toujours nuire. De son côté, Henry Bouquet est au service de la Hollande, puis de la Sardaigne et, enfin, de l’Angleterre. Il commande, dès 1754, le Royal American et participe à la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord. Après les hostilités, il remporte la bataille de Bushy Run en Pennsylvanie lors de la guerre contre les Indiens. Le jugeant grand tacticien, le célèbre penseur militaire J. F. C. Fuller lui consacre une large partie de son livre British Light Infantry in the Eighteenth Century publié en 1925. Enfin, Charles-Emmanuel Warnery sert également plusieurs Etats, la Sardaigne, l’Autriche, la Russie et, surtout, la Prusse. Il participe notamment aux guerres de Silésie et à celle de Sept Ans comme officiers dans les hussards.

Le deuxième fil conducteur est celui de la pensée militaire. Dans ce thème, nous retrouvons les contributions déjà évoquées d’Edouard Hediger et de Jean-Jacques Langendorf. En ce qui concerne cette dernière, soulignons que Warnery est l’auteur d’une œuvre, à la fois remarquable et considérable, sur la guerre au milieu du XVIIIe siècle. Si ses travaux sont controversés, il est cependant un des premiers à s’intéresser aux questions morales et à ce que Clausewitz appellera, quelques décennies plus tard, les "frictions" de la guerre.

Dans la thématique de la pensée militaire, la contribution la plus importante, avec ses 38 pages, est celle que Jean-Philippe Chenaux consacre au colonel Feyler – "Le colonel Feyler ou la passion du journalisme". Ecrivain militaire renommé à l’étranger, décoré et récompensé à plusieurs reprises, notamment par l’Académie française, Feyler a été rédacteur en chef de la Revue Militaire Suisse (RMS) entre 1896 et 1931, longue période de 45 ans entrecoupée par l’"interrègne" d’Arthur Fonjallaz entre 1919 et 1921. Chenaux développe quelques éclairages sur la pensée de Feyler et sa carrière de journaliste civil et militaire. La richesse et la variété de ces coups de projecteur ne peut que nous faire regretter l’absence d’une réelle biographie de ce personnage passionnant qui a d’abord travaillé comme avocat, s’est battu aux côtés de sa sœur Marie en faveur du suffrage féminin, était également musicien apprécié et sportif accompli. Cette contribution est, dans un certain sens, prolongée par celle de Pierre Streit sur Roger Masson, chef du Service de renseignement suisse durant la Deuxième Guerre mondiale et successeur de Feyler à la tête de la RMS.

Un troisième fil conducteur est celui des institutions. La contribution de Gilbert Marion étudie les liens entre les abbayes vaudoises et l’Etat au fil du temps. Dans "Armée de masse et démocratie", Olivier Meuwly traite de l’organisation militaire vaudoise à partir de la création du canton en 1803. Il souligne l’importance accordée dans ce cadre à la "mystique du nombre". Durant tout le XIXe siècle, les effectifs des troupes vaudoises sont importants, souvent supérieurs à ce qui était institutionnellement prévu. Cette propension des Vaudois à faire un effort particulier en faveur de la défense du pays s’exprime notamment par une surreprésentation, par rapport à la taille de la population, des officiers EMG et des officiers au sein de l’armée suisse. Retenons encore l’article en allemand de Bruno Wägli sur les Vaudois à la tête du Département militaire suisse. Sur les 15 conseillers fédéraux vaudois, 9 – y compris Guy Parmelin – ont dirigé celui-ci. Aucun autre Romand n’a eu cet honneur, les 21 autres chefs du Département ont tous été des Alémaniques!

(© CHPM)

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Géopolitique du Vatican

Publié le par Dimitry Queloz

NOÉ, Jean-Baptiste, Géopolitique du Vatican. La puissance de l’influence, Paris, Presses Universitaires de France (PUF), 2015, 254 pages

Au premier abord, il paraît curieux de publier un ouvrage de géopolitique sur le Vatican, le plus petit Etat du Monde, avec ses 0,44 km2, le moins peuplé – moins de 1'000 habitants – et celui dont l’armée est la plus faible, avec moins de 150 gardes suisses. Le très intéressant ouvrage de l’historien Jean-Baptiste Noé, dont nous ne pouvons présenter ici toute la richesse, montre le contraire. C’est que le Vatican est un des rares Etats, avec les Etats-Unis, la Russie, l’Angleterre ou la France, à avoir des intérêts à l’échelle mondiale. La communauté catholique est en effet présente sur les cinq continents, dans tous les pays. Cette présence a permis de constituer un vaste réseau planétaire s’appuyant sur les membres du clergé et une partie des fidèles, réseau qui sert à la fois de service de renseignement dont l’importance et la qualité doivent faire envie à nombre d’Etat et de canal de diffusion pour le message de l’Eglise. Le Vatican a par ailleurs constitué, depuis la fin du XIXe siècle, un réseau diplomatique particulièrement dense, non seulement auprès des Etats, mais aussi dans les organisations non-gouvernementales comme l’ONU. Notons au passage que beaucoup de papes ont occupé, au cours de leur carrière, des postes importants dans la diplomatie vaticane. Cette remarquable intégration est complétée par une utilisation grandissante des moyens de communication modernes et des réseaux sociaux, que ce soit à l’initiative et sous le contrôle directs du Vatican ou, à un niveau décentralisé et de manière autonome, par les différentes communautés de fidèles.

L’ouvrage comprend trois chapitres intitulés Les lieux du Vatican, Les préoccupations du Vatican et Les idées du Vatican. Les deux premiers sont les plus intéressants en ce qui concerne les questions de géopolitique. Le dernier n’est toutefois pas en dehors du sujet, car il permet de bien comprendre les conceptions religieuses, spirituelles et philosophiques du Vatican. Cette présentation s’avère très importante car, comme l’auteur le souligne très justement, la géopolitique n’est pas seulement une étude des relations internationales et de la diplomatie. Elle est aussi l’expression d’une Weltanschauung, d’une vision du Monde.

Traitant notamment de la formation territoriale et de l’évolution du Vatican, de son gouvernement – la Curie – et de sa diplomatie, les deux premiers chapitres permettent de comprendre, au-travers d’une synthèse historique, les éléments-clés du pouvoir et de l’influence actuelle du Vatican. Ils mettent en évidence la stabilité des grandes lignes politiques, idéologiques, morales et religieuses du Saint-Siège et, aussi, ce que nombre de politiciens et d’intellectuels de la mouvance soixante-huitarde se plaisent à nier depuis quelques années: les racines judéo-chrétiennes et la romanité de la civilisation occidentale, même si cette romanité a eu nettement moins d’influence dans les régions touchées par le protestantisme.

L’un des nombreux points forts de l’ouvrage est de montrer que l’influence morale et spirituelle du Vatican, et cela représente un paradoxe au premier abord, s’est agrandie avec la disparition des Etats pontificaux à la fin du XIXe siècle. En effet, depuis la création officielle du Vatican en 752 grâce à la volonté de Pépin le Bref jusqu’à l’annexion des Etats de l’Eglise et de Rome au moment de l’unité italienne, le Vatican pouvait toujours être soupçonné de vouloir défendre ses intérêts territoriaux, ce qui pouvait nuire à son message religieux et moral. Après les accords du Latran de 1929 qui donne au Saint-Siège la souveraineté pleine et entière sur la cité du Vatican, celui-ci devient un Etat à part, car largement indépendant d’intérêts territoriaux et économiques – recherche de marchés, accès aux ressources naturelles, contrôle des zones géopolitiques importantes, etc. "Cette indépendance assure sa force et son pouvoir, et lui permet de se consacrer pleinement à sa mission principale, qui est la défense de la liberté religieuse et le développement intégral de la personne."

Cet humanisme intégral constitue un des volets majeurs de la diplomatie pontificale. Le concept vise à développer l’homme dans sa totalité, c’est-à-dire dans ses dimensions matérielles, économiques, culturelles et spirituelles. A l’instar de son message religieux, le message philosophique du Vatican est universel et global. Comme il n’est pas au seul service d’un Etat en particulier et qu’il ne cherche pas à s’imposer, il est audible et acceptable par de nombreuses personnes et Etats, même non chrétiens.

(© blogdéfense)

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Wellington

Publié le par Dimitry Queloz

ARJUZON, Antoine d’, Wellington, Paris, Perrin, 2015, 528 pages

Nous ne pouvons que féliciter et remercier Antoine d’Arjuzon pour ce très bel ouvrage, seule biographie récente en langue française du duc de Wellington. L’auteur n’aborde pas seulement la carrière militaire du vainqueur de Napoléon. Il traite également de sa longue carrière politique commencée dans sa jeunesse et poursuivie au lendemain de la victoire de Waterloo, de sa vie personnelle et de ses relations avec ses frères, de son mariage malheureux avec Catherine Pakenham, de sa personnalité… toujours en donnant le contexte qui permet de situer plus largement les actions du duc dans l’histoire britannique et européenne.

La vie de Wellington est étroitement liée à l’épopée napoléonienne, même si Wellington et Napoléon ne se sont "rencontrés" qu’au cours de la bataille de Waterloo. Les deux hommes sont en effet nés la même année, en 1869. La carrière militaire de Wellington est largement due aux guerres révolutionnaires et napoléoniennes, avec, bien sûr, la victoire de Waterloo en point d’orgue. Enfin, clin d’œil de l’histoire, Wellington meurt en 1852, année de l’instauration du Second Empire par le neveu de Napoléon!

Le jeune Arthur Wellesley ne semble pas fait pour le métier des armes. Pourtant, sa mère, qui ne voit aucun avenir pour son rejeton, l’inscrit à l’Académie royale d’équitation d’Angers fréquentée par de nombreux Britanniques en raison de l’absence d’école militaire en Angleterre jusqu’en 1802. Le futur duc de Wellington entre ensuite dans l’armée grâce à son frère Richard qui lui achète un grade d’enseigne en 1787. A partir de 1793, le capitaine Wellesley prend en main sa carrière militaire. En 1794-95, il participe, à la tête du 33e régiment d’infanterie, à la difficile campagne de l’armée du duc d’York en Belgique et aux Pays-Bas. Il dira plus tard à propos de cette première expérience de la guerre qu’il y a appris tout ce qu’il ne faut pas faire à la guerre en concluant: "C’est déjà quelque chose".

La suite de la carrière de Wellesley se poursuit aux Indes à partir de 1796. Il y reste jusqu’en 1803 et retrouve ses frères Richard, gouverneur général des Indes, et Henry, secrétaire de ce dernier. Il montre de grandes qualités d’organisation, fait preuve d’honnêteté, de prudence et de sens politique, se montre soucieux d’éviter les pertes parmi ses hommes. L’expédition menée contre Tippou Sahib, à laquelle il participe, est une belle réussite. En 1803, il remporte la victoire d’Assaye qui marque le début de sa "réputation de bravoure et de sang-froid" au sein de l’armée britannique.

En 1808 commence la longue campagne en Espagne et au Portugal. Il se bat dans la péninsule ibérique jusqu’en 1813, avant de franchir la frontière française par surprise à l’estuaire de la Bidassoa et de débuter la campagne de France qui le mène à Saint-Jean-de-Luz, Orthez et Toulouse. Durant ces six années, il affronte les grands généraux de Napoléon, Junot, Soult, Victor, Masséna. S’il obtient de belles victoires, Vimeiro, Talaveira, Torres Vedras, il connaît aussi des périodes difficiles, comme au lendemain de la convention de Cintra où il doit passer devant une commission d’enquête.

Durant les Cent jours, l’Angleterre hésite à reprendre les hostilités contre Napoléon. Le propre frère de Wellington, Richard, est opposé au conflit. Finalement, l’armée britannique, dirigée par Wellington, joue le rôle déterminant dans la campagne, même si la guerre n’est pas officiellement déclarée entre les deux Etats. La bataille décisive a lieu à Waterloo, lieu que Wellington connaît bien pour avoir reconnu le site quelques mois plus tôt. La victoire permet de vaincre définitivement l’Empereur et fait de Wellington un des plus grands généraux britanniques de tous les temps. Elle permet aussi à l’Angleterre de dominer le monde tout au long du XIXe siècle.

La carrière politique et diplomatique de Wellington est généralement moins connue que sa carrière militaire. Elle a également commencé dans sa jeunesse, au Parlement de Dublin. C’est là qu’il rencontre un jeune parlementaire, Robert Stewart, vicomte Castlereagh, futur ministre de la Guerre puis des Affaires étrangères. Les deux hommes deviennent amis et Castlereagh soutient Wellington lors de la guerre dans la péninsule ibérique. Leur bonne entente en 1814-1815 – Wellington est alors ambassadeur à Paris – permet à l’Angleterre d’imposer ses points de vue, notamment en ce qui concerne la restauration de Louis XVIII. Après Waterloo, Wellington est à la tête des armées d’occupation en France jusqu’en 1818, ce qui lui vaut une grande impopularité dans le pays.

En 1819, Wellington devient grand maître de l’Artillerie, ce qui lui donne une place dans le Cabinet. Neuf ans plus tard, il est nommé commandant en chef de l’armée, poste où il ne brille guère. Entre 1828 et 1830, il occupe le poste de Premier ministre. Bien que très conservateur par nature – il est membre du parti Tory –, Wellington fait passer une réforme importante, la loi d’émancipation des catholiques qui accorde à ces derniers la quasi égalité des droits civils avec les protestants. Cependant, il est battu à la Chambre des communes à propos de la réforme du Parlement et doit démissionner. Il sert encore les gouvernements Peel en 1834-1835, notamment comme ministre des Affaires étrangères, et en 1841-1846, comme ministre sans portefeuille.

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Un pont trop loin?

Publié le par Dimitry Queloz

STREIT, Pierre, Arnhem 1944. Un pont trop loin?, Paris, Economica, 2016, 110 pages

L’ouvrage est une synthèse sur l’opération Market Garden que le grand public connaît généralement grâce au très beau film de Richard Attenborough Un pont trop loin. Il se focalise sur les liens entre les opérations, qui sont brièvement présentées jour par jour, et le renseignement, dont les failles sont, pour beaucoup d’historiens, à l’origine de l’échec britannique.

Pierre Streit commence son livre par une brève présentation du développement des forces aéroportées après la Première Guerre mondiale et leur engagement au cours de la Deuxième. Après 1918, ce sont les Soviétiques qui développent les forces aéroportées et leur doctrine d’emploi dans le cadre du concept de bataille en profondeur (cf. les généraux Toukhatchevski et Triandafillov). Dans les années 1930, les purges de Staline freinent ce développement et ce sont les Allemands qui prennent le relai. Sous l’impulsion de Goering et en suivant l’exemple des Soviétiques, ils créent des forces aéroportées. Celles-ci sont utilisées dès 1940 au Danemark et en Norvège, aux Pays-Bas et en Belgique. Après les difficultés rencontrées en Crète en 1941, les parachutistes allemands ne sont plus engagés que comme infanterie d’élite dans les combats les plus durs.

Les Britanniques et les Américains sont en retard dans le domaine. Ils commencent à constituer des forces aéroportées seulement à partir de 1940. Le développement sera toutefois rapide. En 1944, les Alliés disposent d’une force aéroportée comprenant 2 divisions anglaises, 2 américaines et 1 brigade polonaise. L’emploi opérationnel se limite à la couverture des flancs et à la prise des terrains clés situés immédiatement en arrière du dispositif de l’adversaire dans le cadre des opérations de débarquement. Market Garden, dont le concept d’emploi est très proche de celui des Allemands au début de la guerre, constitue donc une première. "Il s’agit par une action audacieuse menée dans la profondeur adverse de précipiter tout simplement la fin de la guerre. En réalité, il s’agit d’une véritable opération aéroterrestre qui combine actions aéroportées et actions terrestres."

Market Garden est un échec tactique, opératif et stratégique, même si la plupart des objectifs ont été atteints. La 1ère division aéroportée n’a en effet pas réussi à s’emparer de l’objectif principal, le pont routier d’Arnhem, et à le tenir jusqu’à l’arrivée du 30e corps blindé. La traversée rapide du Rhin, la pénétration en Allemagne du Nord et la victoire avant l’hiver n’auront pas lieu. La défaite nazie devra attendre le printemps de l’année 1945 et ce sont les Soviétiques qui entreront dans Berlin.

Les raisons de cet échec sont nombreuses. Un premier facteur est d’ordre psychologique. Les Alliés ont été trop optimistes et ont largement sous-estimé les forces allemandes en raison des rapides succès obtenus dans les semaines qui ont suivi la victoire en Normandie. En dépit de la surprise, la résistance allemande est au contraire immédiate et déterminée sous la conduite d’officiers très combattifs.

Les mauvaises conditions météorologiques expliquent aussi en partie l’échec de Market Garden. Pour la réussite de l’opération, il aurait fallu disposer de trois jours continus de beau temps. Mais, dès le deuxième jour, le mauvais temps perturbe le plan. Le ravitaillement et le renforcement de la 1ère division ne s’effectuent que difficilement, l’appui tactique des troupes au sol et les opérations d’interdiction sont impossibles. L’armée allemande peut donc envoyer les renforts nécessaires à la bataille.

Les problèmes logistiques sont également nombreux. Il n’y a pas assez d’appareils de transport pour déployer d’un coup l’ensemble du 1er corps aéroporté. La 1ère division est donc transportée en trois jours, ce qui est contraire au principe de concentration des forces. De plus, ses moyens de transmission sont défaillants. Elle ne peut communiquer ni avec la RAF, ni avec le QG du 1er corps à Nimègue, sans compter la trop faible portée des radios qui ne permettent pas de relier entre elles ses unités trop éloignées les unes des autres.

C’est toutefois dans le domaine du renseignement que les carences sont les plus graves. L’opération a été préparée en trop peu de temps et les négligences ont été importantes. Toutefois, l’auteur précise que c’est la distribution plus que la collecte du renseignement qui a été problématique. Dans la planification, on n’a pas tenu suffisamment compte du terrain et de l’adversaire. Les rapports de la résistance hollandaise indiquant la présence d’unités blindées SS dans le secteur ont été négligés. Le secteur d’engagement de la 1ère division est mal connu. Les abords immédiats des objectifs ne sont pas propices à un aéroportage de masse. La présence d’une forte DCA sur l’aéroport de Deelen conduit la RAF à exiger que les troupes soient larguées à 12 km du pont routier d’Arnhem qui est l’objectif principal. Il faudra cinq heures aux parachutistes pour l’atteindre, ce qui enlève tout effet de surprise. Concernant le terrain que doit traverser le 30e corps, la situation est sans doute encore pire. Les marécages et les canaux empêchent un déploiement des chars. Il y a une seule route, souvent surélevée, ce qui expose ces derniers au feu des armes antichars allemandes. La progression du 30e corps est considérablement ralentie. Alors qu’il aurait dû franchir les 100 km qui le séparaient d’Arnhem en deux jours, il ne parviendra pas à atteindre le pont avec le gros de ses forces, même au 9e jour de combat!

Finalement, comme l’a souligné un officier du 30e corps, le problème fondamental de l’opération était peut-être non pas d’avoir voulu aller un pont trop loin, mais plutôt d’avoir manqué d’une route!

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Histoire de la construction de l'Europe

Publié le par Dimitry Queloz

KAHN, Sylvain, Histoire de la construction de l’Europe depuis 1945, Paris, PUF, 2011, 336 pages

Cet ouvrage général de Sylvain Kahn sur la construction européenne accorde une place importante aux questions militaires et de défense. Publié en 2011, il ne traite ces thèmes que jusqu’au début des grandes crises auxquelles l’Union européenne doit faire face actuellement: crise ukrainienne, guerres au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, développement et implantation de l’islamisme, afflux massif de migrants…

L’auteur montre avec justesse à quel point les débuts de la construction européenne ont été influencés par les deux guerres mondiales et leurs conséquences, ainsi que par les questions de défense liées aux premières années de la Guerre froide. Le plan Schuman, la CECA, puis la CEE avaient pour but d’éviter les erreurs commises au lendemain de la Première Guerre mondiale – Kahn parle de la CECA comme d’un "anti-traité de Versailles" – et de construire une Europe pacifiée, dans laquelle les différents Etats abandonneraient les politiques de puissance concurrentes qui avaient constitué les fondements des relations internationales depuis plusieurs siècles.

Un des aspects très intéressants de l’ouvrage réside dans le fait qu’il ne se concentre pas uniquement sur les différentes étapes de la construction européenne ayant abouti à l’Union européenne que l’on connaît aujourd’hui. Dans les années 1940-1950, d’autres projets d’Europe, temporaires ou appelés à durer, ont également été mis en place, toujours en relation directe avec la Deuxième Guerre mondiale, ses destructions matérielles et ses atrocités. L’OECE (Organisation Européenne de Coopération Economique) a ainsi été créée pour mettre en œuvre la Plan Marshall à partir de 1948. Elle a disparu en 1960 et a été remplacée par l’OCDE (Organisation de Coopération et de Développement Economique) qui s’est élargie géographiquement en intégrant la plupart des pays industrialisés du Monde. Dans le domaine de la défense des droits de l’homme et de la garantie de l’Etat de droit, qui venait de connaître une période particulièrement sombre avec les régimes fascistes et nazi, la création du Conseil de l’Europe en 1949 a joué un rôle fondamental. Si l’organisation apparaît actuellement comme nettement moins importante que l’UE, elle est antérieure aux prémices de cette dernière et a soutenu une caractéristique fondamentale "du développement historique de la culture et des réalisations européennes".

Enfin, dans le domaine de la défense, en dépit des échecs, trois projets se sont succédé. En 1947, le traité de Dunkerque a réuni la France et le Royaume-Uni contre un éventuel retour de la menace allemande. L’année suivante, les pays du Benelux ont rejoint l’alliance par le traité de Bruxelles qui a créé l’Union Occidentale (UO). La crise de Berlin et le début de la Guerre froide ont cependant très rapidement modifié la situation et les Etats-Unis ont été appelés à s’engager aux côtés de l’UO dans la défense de l’Europe contre la menace soviétique. En 1949, le traité de Washington a été signé, l’OTAN créée. La crainte française de voir la puissance militaire de l’Allemagne renaître a conduit au projet de Communauté Européenne de Défense (CED) qui a avorté en 1954.

Dans la deuxième moitié du livre, Kahn aborde la difficile mise en place de la Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) adoptée avec la signature du traité de Maastricht en 1992. A peine créée, celle-ci connaît son baptême du feu avec la crise en Bosnie. L’auteur donne plusieurs raisons à l’absence d’intervention de l’UE. La désunion n’est pas seule en cause et le "décalage" explique largement l’impuissance européenne. "La guerre dans l’ex-Yougoslavie, c’était l’anti-intégration européenne. Du point de vue des valeurs et des principes. Mais aussi du point de vue des méthodes."

Après la période faste au point de vue institutionnel de la fin des années 1990 – traité d’Amsterdam, sommet franco-britannique de Saint-Malo, Conseils européens d’Helsinki et de Nice –, l’UE et nombre de ses membres à titre individuel se sont lancés dans une politique d’interventions civilo-militaires qui s’est vite trouvée en contradiction avec leur système de valeurs – bannissement de la guerre, primauté du droit, de la coopération et de la mutualisation –, d’autant que cette politique était doublée d’une politique de coopération avec des Etats peu démocratiques et encore moins respectueux des principes et des valeurs européennes (politique de voisinage avec les pays arabes ou l’Ukraine par exemple).

De cet ouvrage fort intéressant, nous retiendrons plus particulièrement deux points. Le premier est le choix délibéré et adopté très tôt – dès 1949 – d’un lien très étroit avec les Etats-Unis en ce qui concerne la défense. Ce choix continue à influencer la politique de défense européenne actuelle qui accorde la prépondérance à l’OTAN et qui conduit, par conséquent, à une vassalisation par rapport aux USA. Le second point est la philosophie sur laquelle repose les institutions européennes, à savoir la mutualisation fonctionnaliste et technocratique. Ces deux éléments sont les causes majeures de l’impuissance et du désarroi actuels de l’UE qui ne parvient plus du tout à faire face aux crises existentielles qui la frappent et dont les pathétiques pleurnicheries de Federica Mogherini constituent le triste symbole.

(© blogdéfense)

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