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Autour de Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

Autour de Marignan. Le théâtre d’opérations d’Italie du Nord, 1515-1960, Pully, Centre d’histoire et de prospective militaires, 2015, 183 pages

Comme l'indique le titre, la bataille de Marignan n’est pas le thème principal de cet ouvrage qui regroupe la douzaine de contributions présentées lors du symposium 2014 du Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM) ainsi qu’une étude de Georges-André Chevallaz publiée une première fois en 1988. La démarche consistant à étudier un théâtre d’opérations sur plusieurs siècles est intéressante à plus d’un titre. Elle permet de montrer l’importance du milieu, donc de la géographie militaire, la permanence à travers les âges de certains éléments comme les principaux axes de communication, les points de passage obligés et les terrains-clés, mais aussi les évolutions, notamment en ce qui concerne les routes, ainsi que les changements géopolitiques découlant des modifications de frontières, des changements d’alliance, de l’évolution des situations économiques…

L’ouvrage se concentre sur une région, l’Italie du Nord, qui a joué un rôle important dans l’histoire de la Suisse durant plusieurs siècles. D’autres aspects, qui concernent moins directement notre pays, sont cependant également abordés, comme les bombardements alliés durant la Seconde Guerre mondiale ou l’analyse du théâtre d’opérations nord-italien qui devient une cible potentielle des forces du pacte de Varsovie au cours de la Guerre froide.

Au XVe siècle, le canton d’Uri, puis les Confédérés, se lancent à la conquête des territoires situés au sud du Gothard – les bailliages italiens qui formeront le futur canton du Tessin – et appartenant alors au duché de Milan. Les cantons suisses participent ainsi aux guerres d’Italie qui se terminent pour eux avec la défaite de Marignan et les conséquences qui en découlent, notamment l’alliance avec la France.

A l’époque de la guerre de Trente Ans, le Tessin et, surtout, les Grisons jouent un rôle stratégique majeur pour l’empereur et ses alliés espagnols. Les possessions des Habsbourg d’Autriche et celles de leurs cousins d’Espagne – qui détiennent Milan – sont en effet séparées par les bailliages italiens et les territoires grisons. Les deux alliés empruntent donc régulièrement les routes et les cols alpins traversant les territoires confédérés dans le cadre de leurs opérations militaires.

Durant la Révolution, l’Italie du Nord est le théâtre des conflits entre la France et ses adversaires, Autriche et Russie notamment. La Confédération voit son destin basculé avec l’invasion française de 1798. Genève et le Valais sont annexés à la République, cette dernière cherchant à contrôler les meilleurs passages en direction de l’Italie du Nord. C’est dans ce contexte géopolitique que la Suisse connaît également le passage des troupes des puissances coalisées. Souvorov, une fois l’Italie du Nord reprise, franchit le Gothard, mais finit par se faire battre par Masséna à Zurich en 1799.

Les XIXe et XXe siècles sont marqués, outre la question de l’influence des idées libérales et radicales suisses en l’Italie du Nord, ce qui déplait notamment au feld-maréchal autrichien Radetzky, d’une part par l’irrédentisme italien sur le Tessin et, d’autre part, par la volonté suisse de se défendre contre cette menace. La première question est complexe. Si les révolutionnaires italiens se montrent souvent favorables à une annexion du Tessin, le gouvernement du nouvel Etat est plus respectueux de l’intégrité du territoire helvétique, et ce même si l’armée planifie des opérations militaires à travers la Suisse dans le cadre de la Triplice. La menace italienne se précise cependant au cours de la Deuxième Guerre mondiale, avec différents plans d’opérations et des projets de démantèlement de la Suisse que l’on prévoyait de partager entre l’Allemagne, la France et l’Italie.

Durant la Belle époque, l’Italie est perçue comme une menace très sérieuse par l’Etat-major général suisse. D’une part, on est convaincu de la menace irrédentiste. D’autre part, le début du XVIe siècle marquant l’apogée de la puissance militaire suisse est perçu avec nostalgie. On regrette la perte de Milan, puis celle de la Valteline deux siècles plus tard. C’est dans ce cadre que le chef de l’Etat-major général, Arnold Keller, réalise des plans de défense du front Sud. Dans ses hypothèses les plus optimistes, il prévoit, en cas de guerre avec l’Italie, de se lancer dans une offensive qui a pour objestif de s’emparer de Milan!

(© blogdéfense)

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Engagez-vous

Publié le par Dimitry Queloz

DUFOURCQ, Jean, Engagez-vous. La relance stratégique de la France, Panazol, Lavauzelle, 2015, 136 pages

Le dernier ouvrage de l’amiral Jean Dufourcq, ancien rédacteur de la Revue Défense Nationale et actuellement co-animateur de la lettre bimensuelle d’analyse stratégique La Vigie, est un condensé de réflexion du plus haut intérêt. De plus, l’auteur n’hésite pas à mettre en évidence, dans un discours clair et cohérent, les raisons fondamentales des difficultés européennes et françaises actuelles, comme les problèmes de société, l’échec (irrémédiable) de la construction européenne actuelle, l’inféodation aux Etats-Unis, la prédominance des forces des marchés… Même si nous n’en partageons pas tous les points de vue – par exemple en ce qui concerne la thèse très optimiste relative à la complémentarité entre les trois pôles du monde méditerranéen: Europe (savoir-faire technologique), Afrique (force de travail) et Moyen-Orient (moyens financiers) –, nous ne pouvons que recommander très vivement la lecture d'Engagez-vous.

Bien que relativement court, le livre ne peut être présenté de manière synthétique tant le texte est dense et les thèmes abordés variés. L’auteur appréhende en effet les questions de sécurité et de défense en les traitant sous toutes leurs facettes, géopolitique, économique, culturelle, sociale, militaire… Nous nous contenterons donc, dans cette brève présentation, de parler de deux aspects seulement: le danger intérieur en tant que menace principale et la construction européenne.

Une priorité: le plan intérieur

Pour l’auteur, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y a pas de danger majeur au point de vue extérieur. Depuis la fin de la Guerre froide, il n’y a plus de menace militaire à proximité des frontières françaises. Le récent retour de la Russie sur la scène international n’en fait pas pour autant un ennemi de l’Europe. Quant à l’Etat islamique, il n’est pas en mesure, en dépit de ses déclarations, de nuire à la France d’une manière décisive. Le vrai danger est intérieur et relève essentiellement du domaine des forces morales: il s’agit de la triple perte de l’"instinct vital de défense", de l’"instinct de conservation collective" et de la "volonté d’assumer [par soi-même la destiné de la France]".

Depuis plusieurs décennies, la France connaît une double évolution politique et sociale qui entraîne un affaiblissement, un recul sur la scène internationale qui est encore accentué du fait de la mondialisation. Au point de vue politique, l’auteur souligne la "défaillance collective" générale à tous les niveaux et dans tous les partis. Depuis la fin de la période gaullienne, il n’y a plus de grand projet pour la France. La politique a de la peine à se faire une place dans une période où médias et marchés dominent l’espace public. Le peuple s’est dissocié de la politique en général et de la défense en particulier. Un phénomène identique s’est produit dans le domaine social. Le sentiment national est en retrait. L’individualisme, le corporatisme et le communautarisme se développent. La liberté et l’égalité priment sur la fraternité.

Avec de forts accents gaulliens, l’amiral Dufourcq propose, comme remède, tout d’abord de relancer le récit national de manière à ce que la France, forte et consciente de ses nombreux atouts, de son prestige et de ses traditions politiques et diplomatiques, joue à nouveau sa propre partition sur la scène internationale. Ensuite, il préconise de "réengager les Français dans la sécurité de la France et les remobiliser pour la défense d’avantages acquis au cœur desquels la sécurité publique et la convivienza, le vivre ensemble, doivent désormais prévaloir sur tous les dispositifs d’équité sociale ou d’engagement juridique international". Cette proposition, forte, montre la volonté d’un retour à la primauté du collectif sur l’individuel, de la souveraineté nationale sur la communauté internationale.

Une Europe plus étendue, mais moins intégrée

En ce qui concerne les relations internationales, l’auteur fait un double constat. D’une part, l’"échec militaire européen [est] patent". D’autre part, le retour de la France au sein de l’OTAN s’est fait "à contretemps, et contrepied de l’histoire". Dans le cadre de cette double impasse politique, il préconise de développer une nouvelle approche en matière de construction européenne. Cette dernière ne peut être rejetée comme le font certains, le projet européen étant le seul capable de donner à la France le moyen de peser dans le monde futur qui comprendra 10 milliards d’habitants.

La "formule actuelle semble épuisée; elle est même probablement irréparable". C’est donc sur une base géopolitique différente celle de l’Union européenne que la construction européenne doit s’effectuer dans le futur. En raison de sa géographie et de son histoire, les véritables limites de l’Europe vont au-delà de celles définies actuellement et son territoire s’étend "de l’Atlantique à l’Oural et du Cap Nord au Sahel". Cet espace permettrait de donner à l’Europe sa véritable "centralité" entre les espaces culturels africains et asiatiques. Toutefois, ce nouvel espace européen n’étant pas uniforme, il est nécessaire de lui accorder la "souplesse" nécessaire, c’est-à-dire une moindre intégration et une forte décentralisation. Ce nouveau paradigme doit permettre régionalement aux diverses composantes de cette plus grande Europe qui le peuvent et le veulent de s’"agréger plus étroitement en noyaux homogènes", de collaborer ensemble comme c’est déjà, par exemple, le cas en matière militaire entre la France et le Royaume-Uni depuis les accords de Lancaster House.

(© Lavauzelle)

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Au front et à l'arrière

Publié le par Dimitry Queloz

An der Front und hinter der Front. Der Erste Weltkrieg und seine Gefechtsfelder. Au front et à l’arrière. La Première Guerre mondiale et ses champs de bataille, Baden, Hier und Jetzt, 2015, 320 pages

Les éditions Hier und Jetzt viennent de publier dans la collection Serie Ares les actes du colloque 2014 organisé conjointement par l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires et l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Nous avions eu le plaisir de vous annoncer l’événement et, surtout, celui d’y participer en tant que conférencier. L’ouvrage, dirigé collectivement par Rudolf Jaun, Michael Olsansky, Sandrine Picaud-Monnerat et Adrian Wettstein, est trilingue – allemand, français et anglais – et regroupe les 17 présentations de la manifestation qui a réuni des spécialistes d’histoire militaire de renom provenant de 6 pays différents.

Les contributions sont regroupées en six grandes thématiques. La première s’intéresse à la conduite de la guerre. Après l’échec des offensives initiales menées par les principaux belligérants, une longue période de guerre de siège s’est installée avec le développement de la guerre des tranchées. Ni la stratégie d’attrition employée par les deux camps, ni la stratégie périphérique alliée, ni la guerre totale en Allemagne n’ont réussi à faire évoluer la situation et à donner la victoire. Il a fallu attendre la fin de l’année 1917 pour que la guerre reprenne un caractère mobile et manœuvrier, que l’offensive l’emporte à nouveau sur la défensive. En Allemagne, la grande innovation a été avant tout tactique. L’infanterie a adopté une nouvelle conception offensive – l’"esprit de Riga" – consistant à progresser rapidement après un bombardement intense et bref, sans s’attarder sur les points de résistance, selon le principe de "l’eau courante". Côté Allié, l’emploi de l’aviation et des chars, dans une conception plus méthodique, a fini par donner la victoire. Georges-Henri Soutou note à ce propos que les Allemands ont su opérer la synthèse entre les deux innovations pour développer la Blitzkrieg qui leur a apporté tant de succès au cours de la Seconde Guerre mondiale.

La deuxième thématique traite des forces armées et de leur évolution au cours de la guerre. Günther Kronenbitter montre que l’organisation militaire austro-hongroise a mieux résisté que prévu aux difficultés de la guerre. Tenant compte d’un budget militaire relativement faible, des différentes nationalités composant l’empire, ainsi que du principe de la double monarchie, cette organisation présentait, en théorie du moins, des faiblesses qui pouvaient conduire à une désagrégation rapide. Finalement, celle-ci n’a pas eu lieu – certes des réorganisations ont été nécessaires, notamment en raison des pertes élevées parmi les officiers au début des hostilités – et les problèmes de ravitaillement ont joué un rôle bien plus important dans la défaite austro-hongroise. L’armée britannique a connu, de son côté, une organisation très différente. Petite armée de professionnels, elle a cependant évolué d’une manière spectaculaire en rompant avec ses traditions en matière d’effectifs et de recrutement. Le rappel des réservistes et le volontariat ont rapidement été employés pour combler les pertes et augmenter le nombre des divisions – le nombre des grandes unités engagées sur le continent a été multiplié par dix. Cela n’étant pas suffisant, on a fini par introduire la conscription, mais de manière beaucoup moins rigoureuse que dans les autres armées.

La troisième thématique aborde la question de la conduite des combats. Outre notre contribution sur les facteurs et les processus de changement dans la doctrine et la pratique de l’armée française, deux conférenciers se sont penchés sur les cas allemand et suisse. Gerhard Gross présente un tableau sans concession de la pensée opérative allemande au cours de la guerre, qui présentait de graves lacunes et n’a que rarement atteint les objectifs qu’elle se fixait, à savoir l’encerclement et l’anéantissement de l’adversaire. Quant à la Suisse, ne participant pas directement à la guerre, elle a envoyé des missions d’observation auprès des belligérants pour tenter de suivre les évolutions tactiques et opératives. En raison de la diversité et de la complexité de ces dernières, l’armée suisse a eu de la peine à tirer des enseignements probants et à s’adapter. Finalement, ce n’est que durant les années 1920-1930 que l’adaptation a eu lieu.

La quatrième thématique s’intéresse à la guerre totale et aux raisons de la défaite allemande. Le concept de guerre totale est remis en cause par Roger Chikering qui en souligne les contradictions qui lui sont inhérentes. Selon lui, tous les Etats ont pratiqué à un moment ou un autre et à des degrés divers une guerre totale. La légende du "coup de poignard dans le dos" et la thèse selon laquelle l’armée allemande était invaincue sur le terrain sont une fois de plus battues en brèche. En 1918, l’armée allemande était au bord du gouffre après les offensives du printemps et ne pouvait plus faire face à la double supériorité matérielle et en effectifs des Alliés.

La cinquième thématique analyse les leçons tirées par les armées européennes au cours de l’entre-deux-guerres. Les cas suisse, hollandais, français, anglais et allemands sont présentés.

Enfin, la dernière thématique traite du souvenir et de la mémoire liés aux événements de la Première Guerre mondiale, qui ont pris des formes très différentes chez les vaincus (légende du "coup de poignard dans le dos", volonté de revanche, amertume et récupérations politiques), chez les vainqueurs (assurance d’être dans son bon droit, unité national autour des commémorations, intégration dans la mémoire collective, pérennité des manifestions du souvenir) et chez les neutres comme la Suisse.

(© blogdéfense)

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Morgarten

Publié le par Dimitry Queloz

STREIT, Pierre, MEUWLY, Olivier, Morgarten. Entre mythe et histoire, 1315-2015, Bière, Cabédita, 2015, 112 pages

En Suisse, l’année 2015 est une année de commémorations. Après Marignan, le rapport du Rütli et la fin du service actif de la Deuxième Guerre mondiale, la mi-novembre marque le 700e anniversaire de la bataille de Morgarten. Celui-ci n’a pas échappé non plus à la polémique. Sous prétexte de diverses incertitudes, notamment quant au lieu et au déroulement précis des événements, des historiens et des politiciens de gauche, adeptes de la déconstruction historique, ont remis en cause l’interprétation classique de cette bataille. Morgarten ne serait, selon eux, qu’un incident mineur grossièrement exagéré, voire un mythe inventé ultérieurement pour des raisons patriotiques.

Ce genre d’affirmation prête cependant le flanc à la critique. En effet, comment expliquer dans ce cas qu’un moine pragois, Peter de Zittau, ait mentionné dans sa chronique la bataille de Morgarten en 1316 déjà, soit au lendemain des événements, en donnant nombre de détails, comme le cadre politique dans lequel s’inscrit cette bataille – la lutte entre Louis de Bavière et Frédéric de Habsbourg pour l’accession au trône impérial –, les noms des vainqueurs – les habitants de Schwytz et d’Uri –, le rôle joué par la configuration géographique – le lac – dans la bataille? De plus, de récentes fouilles archéologiques ont permis de mettre au jour divers objets attestant du passage d’une armée au début du XIIIe siècle dans la région. Contrairement à ce que veulent donc bien dire les historiens inspirés par le principe de déconstruction historique, on s’est bel et bien battu à Morgarten le 15 novembre 1315!

En attendant la parution prochaine des travaux sur le sujet du professeur Jean-Daniel Morerod, spécialiste d’histoire médiévale et peu suspect de sympathie partisane pour l’un ou l’autre camp idéologique, voici un ouvrage publié par les éditions Cabédita. La première partie de l’œuvre est écrite par Pierre Streit. En une soixantaine de pages et trois chapitres, ce dernier présente les contextes de l’événement – notamment les contextes politiques régional et international, la géographie particulière des lieux –, la bataille elle-même – avec une synthèse concernant les sources – et les aspects mémoriels qui lui sont liés.

Dans la postface, Olivier Meuwly, historien bien connu du radicalisme suisse, s’intéresse au concept de mythe historique – il souligne la polysémie du mot – et en présente une analyse centrée sur l’histoire suisse. Pour l'auteur, l’histoire est un "élément constitutif du politique". Les historiens interprètent toujours le passé en fonction de leurs tendances idéologiques et de leurs buts politiques. Ce faisant, ils créent des mythes. Les historiens de gauche actuels n’échappent pas à ce travers, bien qu’ils le dénoncent avec insistance chez leurs confrères des autres bords politiques, et ce en dépit du sérieux scientifique avec lequel ils se targuent d'avoir travaillé.

Ainsi, dès le XVe siècle, et surtout au XVIe, "la Suisse invente ses mythes (fondateurs)", dans une période troublée par la violente rupture de la Réforme. Ceux-ci sont réinterprétés, à leur manière, au cours des siècles suivants, par les Lumières, les romantiques, les radicaux. Ces derniers, à la fin du XIXe siècle, alors qu'ils mettent en place les nouvelles institutions politiques de la Suisse moderne, ressentent, notamment face au développement du socialisme, "le besoin de s’ancrer dans un passé plus ancien (…) de penser la Suisse dans sa continuité" et de favoriser la réconciliation avec la Suisse conservatrice vaincue en 1847. Dès lors, "les deux Suisses, celle des Waldstaetten, catholique, et celle des radicaux (protestante) se retrouvaient sous la protection de la Suisse" mythique des origines. A partir des années 1960, les historiens de gauche, influencés par le marxisme, contestataires, souvent farouchement opposés à la société bourgeoise des radicaux, cherchent systématiquement à déconstruire les mythes existants ou ce qu’ils considèrent comme tel. Ce faisant, ils construisent des contre-mythes – donc de nouveaux mythes – dont nombre sont tout autant marqués idéologiquement que les anciens mythes qu’ils cherchent à remplacer.

(© Cabédita)

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LINCOLN. L'HOMME QUI SAUVA LES ETATS-UNIS

Publié le par Dimitry Queloz

VINCENT, Bernard, Lincoln. L’homme qui sauva les Etats-Unis, Paris, Archipoche, 2015, 528 pages

Cette biographie d’Abraham Lincoln réalisée par Bernard Vincent est de la même veine que celle consacrée au général sudiste Robert Lee que nous avons présentée il y a quelque temps. Le texte est bien écrit et fort agréable à lire. L’auteur, qui maîtrise les sources et l’abondante historiographie, mêle habilement la grande histoire, la vie privée de Lincoln et les anecdotes tout en réussissant à faire la part des choses entre la légende – qu’elle soit positive ou négative – et la réalité.

Lincoln est sans aucun doute le président le plus célèbre des Etats-Unis et il occupe dans l’histoire et la mémoire collective américaines une place plus importante que celle des pères fondateurs de la fin du XVIIIe siècle, y compris George Washington. Cette célébrité est due à plusieurs facteurs. Lincoln représente l’exemple du pionnier et du self-made man chers à l’Amérique. Né dans une modeste famille d’agriculteurs, fréquentant tardivement et irrégulièrement l’école, travaillant à des tâches pénibles dans sa jeunesse, Lincoln devient avocat à 23 ans grâce à sa ténacité et ses talents oratoires et d’autodidacte et finit par être élu président des Etats-Unis en tant que candidat d’un nouveau parti qu’il contribue à créer, le parti républicain.

La célébrité de Lincoln est aussi la conséquence du rôle joué dans ce qui est l’épisode le plus tragique de l’histoire des Etats-Unis, la guerre de Sécession, qui a failli mettre un terme à l’Union fédérale. Lincoln a sauvé cette dernière en remportant la victoire contre les Etats de la Confédération après quatre années d’une guerre qui, avec 620'000 morts, a été plus meurtrière que tous les autres conflits postérieurs réunis. Par ailleurs, outre l’abolition de l’esclavage, il a, par sa magnanimité et sa volonté de réconciliation à la fin des hostilités, contribué au rapprochement des anciens ennemis, même si ses successeurs ont adopté une politique infiniment plus revancharde. A l’annonce de la mort du président, Lee a déclaré que la bonté de Lincoln avait été aussi déterminante que les canons de Grant dans sa décision de capituler à Appomattox.

Enfin, Lincoln a connu une fin tragique en étant assassiné quelques jours seulement après la reddition de la principale armée sudiste. Premier président des Etats-Unis à avoir été victime d’un assassinat, Lincoln est mort avant la fin de la guerre sans avoir pu mener son œuvre à son terme, ni montré ses capacités de gouvernement en période de paix. A l’instar d’autres grands de l’histoire, cette fin prématurée lui a permis d’entrer immédiatement dans la légende.

Bernard Vincent ne cache pas "les échecs politiques, les ambiguïtés philosophiques et les tourments personnels" de Lincoln. Sa vie privée est fortement marquée par une succession de malheurs qui le conduisent à des périodes de forte déprime: mort de sa mère et d’un de ses frères dans son enfance, échecs amoureux, esprit ambitieux et dépensier de sa femme Mary, par ailleurs atteinte dans sa santé mentale, morts de plusieurs de ses enfants...

Si Lincoln est connu pour sa modération à la fin de la guerre et sa volonté de ne pas faire couler le sang en premier dans l’épisode du fort Sumter, il a contribué à faire de la guerre de Sécession une guerre totale et moderne. Dès le début des hostilités et jusqu’à la nomination de Grant à la tête de forces de l’Union, il a conduit directement les opérations. Il a notamment décidé de mettre en place le blocus maritime des Etats sécessionnistes – plan Anaconda –, qui, conjointement avec le contrôle ultérieur du Mississipi, a conduit à l’asphyxie économique complète du Sud.

Enfin, l’attitude de Lincoln par rapport à l’esclavage est plus ambiguë que celle véhiculée par sa légende qui a fait de lui le héros de l’abolition de l’"institution particulière". Pendant longtemps, bien que farouchement opposé au principe de l’esclavage, Lincoln a défendu une position médiane consistant à vouloir empêcher son extension dans les futurs territoires de l’Union et à laisser faire le temps dans les Etats esclavagistes. L’émancipation se fait en plusieurs étapes à partir de 1862 et il faut attendre le début de 1865 pour que le Sénat ratifie le 13e Amendement, donnant ainsi au décret présidentiel une base juridique solide. Notons encore que Lincoln ne croit pas à l’égalité entre Noirs et Blancs, comme le montre une déclaration de 1862 faite devant une délégation de leaders noirs: "Nous sommes, vous et nous, deux races différentes. […] La vôtre souffre de se voir infliger le pire des traitements qu’on puisse imposer à des êtres humains. Mais, même lorsque vous cessez d’être esclaves […], pas un seul homme de votre race n’est de fait l’égal d’un seul membre de la nôtre. […] Mieux vaut donc, pour les uns comme pour les autres, que nous soyons séparés." D’où, son idée de favoriser l’émigration des affranchis, notamment vers le Liberia!

(© blogdéfense)

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