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Articles avec #fiches de lecture tag

Robert E. Lee. La légende sudiste

Publié le par Dimitry Queloz

VINCENT, Bernard, Robert E. Lee. La légende sudiste, Paris, Perrin, 2014, 456 pages

Avec cet ouvrage fort bien écrit, Vincent Bernard nous gratifie d’une excellente biographie du général Lee qui deviendra sans aucun doute une référence. Grâce à la maîtrise d’une documentation riche et variée et à une approche très large, ce n’est pas seulement la vie du commandant en chef de l’armée sudiste sous ses différents aspects (famille, carrière militaire, mythe) que l’auteur nous fait découvrir. Il brosse également un portrait passionnant de cette société aristocratique du Sud mythifiée, disparue depuis longtemps, avec ses valeurs particulières le plus souvent aux antipodes de celles nos sociétés actuelles, et dont Lee continue à être le symbole.

Surnommé l’"homme de marbre" en raison de son légendaire contrôle de soi, Lee ne se laisse pas appréhender facilement, si bien que, dans son introduction, Vincent Bernard peut écrire, à la suite de nombre de contemporains et de biographes, que personne ne "peut prétendre connaître Robert Lee", même si trois "clefs" ont servi de fils conducteurs à l’ensemble de sa vie. Homme de devoir, Lee s’investit toujours à corps perdu dans ses activités et ses fonctions: au cours de son enfance lorsqu’il soutient sa mère dans ses difficultés liées aux déboires financiers de son mari Henry Lee, héros déchu de la guerre d’Indépendance et compagnon de George Washington; à West Point dont il sort vice-major de promotion et, fait rarissime, sans le moindre demerit – ces blâmes reçus en cas de faute de discipline légère et dont le nombre limite est fixé à 200 pour l’ensemble de la formation; dans son commandement de l’armée de Virginie du Nord, puis à la tête de l’ensemble des armées sudistes où "sa personnalité pétrie par l’éducation au devoir et à l’abnégation" fait de lui un grand général, bien plus qu’un "don inné ou une vocation profonde pour la science militaire".

Imprégné d’une forte éducation religieuse dans son enfance – la famille Lee appartient à l’église épiscopalienne et se rend régulièrement au culte –, Lee se montre très croyant. Il lit régulièrement la Bible, son livre préféré: "Il ya assez dedans pour satisfaire la plus ardente soif de connaissance; ouvrir la voie de la véritable sagesse; et enseigner la seule vraie route vers le salut et le bonheur éternel." Ses paroles et ses écrits font régulièrement référence à Dieu et à sa miséricorde. Lorsqu’il meurt, c’est "avec la certitude absolue de rejoindre son créateur et ses chers disparus pour un repos éternel".

Enfin, Lee a des liens très étroits avec la Virginie, dans laquelle il a vécu une grande partie de sa vie et dont il incarne, sans doute plus que tout autre, les valeurs de son aristocratie. Fils d’un célèbre officier de George Washington, lui aussi Virginien, et dont il épouse une descendante, Lee, homme d’honneur et de devoir, se retrouve face à un dramatique dilemme au moment de la sécession des Etats du Sud. Doit-il rester fidèle à l’armée des Etats-Unis dans laquelle il a servi pendant trente ans ou bien doit-il suivre le destin de la Virginie venant de rejoindre la Confédération? "Où se trouve le devoir, l’intérêt de la famille, de son peuple?" Finalement, après avoir "pleuré des larmes de sang", Lee se décide à partager le destin de la Virginie, son Etat natal. Il écrit à sa sœur Anne Marshall installée à Baltimore et mariée à un Nordiste: "Avec toute ma dévotion à l’Union et le sentiment de loyauté et de devoir de citoyen américain, je n’ai pas été capable de me faire à l’idée de lever la main contre mes proches, mes enfants, ma maison."

Lee est sans conteste le meilleur général de la guerre de Sécession, en dépit de la défaite finale du Sud. Pendant trois ans et malgré une infériorité numérique et un dénuement chroniques de ses troupes, Lee tient en échec les forces de l’Union. Mieux, par trois fois, il pénètre sur le territoire du Nord et fait vaciller sa volonté de poursuivre la lutte. Lee fait preuve de qualités manœuvrières remarquables, même s’il ne réussit pas à imposer la bataille napoléonienne décisive qu’il souhaite – on retrouve là l’influence de sa formation à West Point où a professé Dennis Mahan, père du célèbre penseur militaire naval et émule de Jomini. Sur le plan tactique, Lee intègre très vite l’emploi de la fortification – la faiblesse numérique de ses forces et sa formation d’officier du génie l’y poussent sans doute – qui deviendra une des caractéristiques majeures des guerres ultérieures.

En dépit de ses qualités de stratège et de tacticien, Lee présente des limites dans ces conceptions de la guerre. Ses convictions d’homme d’"Ancien Régime" l’empêchent de comprendre ou d’admettre certaines conditions de la guerre moderne, "totale", ce qui constitue sans doute une des causes de sa défaite finale. Son avis sur les généraux de l’Union est à cet égard particulièrement éclairant. Il considère que son meilleur adversaire de toute la guerre a été McClellan qui, contrairement à Grant ou à Sherman, a mené une guerre "à l’ancienne", entre militaires, respectant "l’adversaire et ses biens, excluant tout bouleversement social".

(© blogdefense.overblog.com)

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Montgomery. L'artiste des batailles

Publié le par Dimitry Queloz

CAPET, Antoine, Montgomery. L’artiste des batailles, Paris, Perrin, 2014, 398 pages

L’année 2014 est particulièrement riche en publications sur le maréchal Montgomery, avec deux biographies qui comblent un vide curieux et béant puisqu’il n’en existait pas en français. Le duo Cédric Mas/Daniel Feldmann, également auteur d’un Rommel, a publié un court ouvrage de quelque 200 pages plus spécifiquement consacré à l’art de la guerre et du commandement chez Monty, que nous n’avons pas (encore) lu mais dont nous vous parlerons peut-être dans un prochain article. De son côté, Antoine Capet nous gratifie d'une biographie plus généraliste, richement illustrée de très intéressantes images – notamment des timbres – et d’excellentes cartes, dans un format et une mise en page particuliers qui rappellent un peu certains manuels de notre adolescence, mais que nous avons beaucoup appréciés.

L’ouvrage de Capet fait particulièrement ressortir la personnalité et le caractère de Montgomery. Enfant et adolescent indisciplinés, esprit volontaire et combattif forgé dans un milieu familial marqué par la tyrannie de sa mère et par la vie au grand air en Tasmanie, le jeune Bernard commence des études au collège St Paul dans la filière militaire, ce qui surprend ses parents parce qu’il n’a jamais montré un intérêt particulier pour l’armée, qu’il est de petite taille (1,70 m, 63 kg), que ses aptitudes scolaires sont moyennes et qu’il ne sait pas monter à cheval. A St Paul, puis à Sandhurst, il se montre peu brillant intellectuellement mais se révèle un excellent élément dans les sports collectifs, ainsi qu’un remarquable meneur d’hommes, ce qui correspond aux qualités que l’on cherche à développer dans ces écoles où le leadership and character joue un rôle déterminant dans la formation des futures élites de l’Empire.

Dès sa première affectation aux Indes, Montgomery se démarque de ses camarades officiers. Il ne partage pas leur goût pour les parades et les uniformes, les soirées mondaines, les alcools… En revanche, il se passionne pour son métier, passion qui se renforce au cours de la Première Guerre mondiale – à la fin de cette dernière, il décide de "posséder tous les détails (de sa profession) et de laisser de côté tout le reste" – et qu’il gardera tout au long de sa carrière.

Sa maîtrise professionnelle et son caractère le conduisent à adopter une attitude hautaine, voire orgueilleuse, et à se montrer fort critique, et souvent de manière peu diplomatique – un autre trait de son caractère – envers les autres officiers, notamment ses supérieurs. Ainsi, dès les années 1920, et à plusieurs reprises ultérieurement, il préconise de couper les "branches mortes" de l’armée britannique, c’est-à-dire de se séparer des cadres supérieurs qui ne sont pas à la hauteur. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, il choisit avec minutie les membres de ses états-majors successifs et ses principaux subordonnés. Les querelles avec ses pairs sont régulières, notamment avec Auchinleck, Tedder, Alexander, Bradley et, surtout, avec son grand rival pour le commandement en chef des forces terrestres en Europe, le général Eisenhower, dont il dit dès 1943: "Je peux affirmer avec certitude qu’il n’y connaît absolument rien sur la façon de faire la guerre et de mener bataille. Il faut le tenir à l’écart de toutes ces opérations si nous voulons gagner la guerre."

Dans sa vie quotidienne, Montgomery vit de manière très spartiate. Il se couche tôt et dort d’un profond sommeil, même au moment des batailles les plus décisives. Il se nourrit frugalement et ne boit que de l’eau. A peine s’autorise-t-il un verre de porto à Noël 1942 au moment où les Allemands sont en train de perdre la campagne d’Afrique du Nord ou un peu de champagne le 4 mai 1945 lorsqu’ils acceptent de capituler… Ce régime particulièrement sobre fait écrire à Churchill, dont on connaît l’humour et le goût pour les bons repas, le champagne et le whisky: "Je compatis avec le général von Thoma (dernier commandant de l’Afrika Korps capturé à El-Alamein et invité, comme il se doit en ce genre de circonstances, à la table de son vainqueur): battu, humilié, fait prisonnier et… forcé de dîner avec Montgomery!"

La biographie de Capet met également en évidence la doctrine militaire de Montgomery basée sur une complémentarité des facteurs matériels et moraux. En ce qui concerne ces derniers, Monty insiste sur l’exemple du chef, son aura, ses compétences, la confiance qu’il fait naître chez ses hommes, la capacité à les rallier à un but commun. Pour les facteurs matériels, il insiste sur la préparation et la planification détaillée des opérations, l’accumulation des moyens et, surtout, la concentration des forces. Cette conception ne laisse en fin de compte que peu de place au génie, mais elle s’avère efficace partout où elle est appliquée, à El-Alamein, à Tunis, en Normandie.

Une très belle biographie dont nous recommandons vivement la lecture!

(© blogdefense.overblog.com)

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Le Haut-Commandement français sur le front occidental

Publié le par Dimitry Queloz

FRANC, Claude, Le Haut-commandement français sur le front occidental, 1914-1918, SOTECA, 2012, 464 pages

Dans cette étude, Claude Franc s’intéresse à l’organisation et à l’exercice du commandement au sein du Haut-commandement français au cours de la Première Guerre mondiale sur le front franco-allemand. Il décrit les institutions et leur évolution au cours du temps, ainsi que les processus de décision. Il aborde également les différents aspects politiques, stratégiques et tactiques, sans oublier les questions de relations interpersonnelles.

L’auteur commence par présenter l’organisation du Haut-commandement en vigueur au début du XXe siècle, caractérisée par un modèle bicéphale et la dispersion des pouvoirs. A cette époque, le Haut-commandement comprend en effet un état-major de l’armée dont le chef n’accéderait pas au commandement suprême en cas de guerre. Ce poste serait occupé par le vice-président du Conseil Supérieur de la Guerre (CSG). En raison de son incohérence qui est à l’origine de nombreux problèmes de l’armée française de la Belle Epoque – voir à ce sujet les ouvrages d’André Bach et de Michel Goya ainsi que notre thèse – l’organisation est modifiée en 1911 au moment de la nomination du général Joffre qui cumule dès lors les fonctions de chef d’état-major et de vice-président du CSG.

Cette réorganisation ne résout cependant pas la délicate question de la limite des compétences en matière de conduite de la guerre entre le Président de la République, le Gouvernement et le Commandant en chef. Elle ne règle pas non plus le problème plus général des relations entre le Haut-commandement et le monde politique, d’autant que l’opposition entre républicains anticléricaux et monarchistes catholiques persiste une décennie après l’affaire des fiches et le départ du ministre André. Ainsi, le général Sarrail, commandant l’armée d’Orient, est, dans son conflit avec le général Joffre, soutenu inconditionnellement par le Parlement et le Président du Conseil Aristide Briand en dépit de ses nombreuses erreurs et incapacités, en raison de ses liens politiques et personnels très étroits avec la gauche républicaine. A l’opposé, le général de Castelnau, pourtant très compétent, est regardé avec la plus grande méfiance du fait de ses convictions religieuses – rappelons qu’il est surnommé le "Capucin botté"!

La question des relations et des rivalités personnelles occupe également une part importante dans l’ouvrage. Elle vient par ailleurs fréquemment se greffer sur les questions de délimitation des compétences. Si le tandem Joffre – Millerand fonctionne bien, la situation s’envenime avec l’arrivée de Gallieni au ministère de la Guerre à la fin de l’année 1915. Joffre et Gallieni sont pourtant de vieux camarades qui se sont côtoyés avant guerre, notamment à Madagascar, et ils s’estiment. Gallieni a d’ailleurs joué un rôle non-négligeable dans la nomination de Joffre au poste suprême en 1911. Cependant, depuis le début de la guerre, les tensions s’accumulent entre les deux hommes, attisées par leurs entourages respectifs. Lors de la mobilisation, Gallieni est désigné comme adjoint auprès du généralissime, mais ce dernier l’empêche d’exercer cette fonction en limitant sa présence au Grand Quartier Général. De plus, au moment de la bataille de la Marne, le rôle de Gallieni est minimisé – "sciemment?" s’interroge l’auteur – par le Grand Quartier Général. Enfin, face à l’enlisement de la guerre, Gallieni se met à critiquer le Commandant en chef et son entourage. La querelle se termine le 7 mars 1916, avec la démission de Gallieni qui vient d’échouer dans une tentative de "remettre le haut-commandement à la place qu’il doit occuper et l’abstraire de toute préoccupation autre que celle de la conduite des opérations militaires (et de) restituer au ministre l’essentiel de sa gestion administrative".

Enfin, dernière qualité que nous tenons à souligner, l’ouvrage se termine par une série d’annexes comprenant notamment de nombreux ordres de bataille, quelques documents-clefs, ainsi que la liste des commandants et chefs d’état-major des groupes d’armées et des armées au cours de la guerre. Ces listes viennent avantageusement compléter les biographies de divers officiers – Pétain, Nivelle, Mangin, Debeney, Maistre… – qui connaissent des ascensions fulgurantes au cours de la guerre.

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Faut-il enterrer la défense européenne?

Publié le par Dimitry Queloz

GNESOTTO, Nicole, Faut-il enterrer la défense européenne?, Paris, La Documentation française, 2014, 152 pages

Le dernier ouvrage de Nicole Gnesotto, titulaire de la chaire d’Union européenne au Conservatoire National des Arts et Métiers (CNAM), porte un titre provocateur qui reflète bien les interrogations – et sans doute aussi les convictions intimes de nombre d’Européens – par rapport à la Politique de Sécurité et de Défense Commune (PSDC). Dans le contexte politique, stratégique et économique actuel, la défense européenne semble en effet impuissante à gérer les crises de plus en plus graves qui touchent l’Europe depuis quelques années. De cette désillusion naît le sentiment d’inutilité et la tentation de s’en remettre aux institutions traditionnelles que sont l’OTAN, l’ONU et les Etats pour assurer la défense du Vieux Continent.

Dans la première partie de l’ouvrage consacrée à l’histoire de la défense européenne, l’auteur montre que la mise en place de cette dernière a été longue et difficile. Après le rejet de la Communauté Européenne de Défense (CED) en 1954, il faut attendre le traité de Maastricht pour voir l’Europe se doter d’une Politique Etrangère et de Sécurité Commune (PESC) comprenant un article fort ambigu (art. J.4.1) sur une éventuelle future défense européenne. La formulation permettant les interprétations les plus diverses, aucune réalisation concrète ne voit le jour dans les années suivantes tandis que trois pays neutres – l’Autriche, la Finlande et la Suède – rejoignent l’Union européenne, ce qui vient encore compliquer une situation déjà fort complexe. La guerre en Ex-Yougoslavie crée cependant un véritable électrochoc dans la seconde moitié des années 1990. La Grande-Bretagne de Tony Blair opère alors un virage à 180° et se joint à la France pour créer à Saint-Malo les bases de la Politique Européenne de Sécurité et de Défense (PESD). Celle-ci connaît un développement politique et institutionnel rapide par le biais de nombreux accords qui sont repris dans les deux traités européens de Nice en 2001 et de Lisbonne en 2009. A partir de 2003, la PESD remporte par ailleurs également des succès opérationnels, avec l’engagement d’une vingtaine de missions civiles et militaires. Cependant, au début de la décennie 2010, une "déception stratégique" s’installe dont les causes sont diverses et nombreuses: crise économique, réduction des effectifs des armées, complexité des systèmes de financement des opérations, absence de structures de commandement, divergences en matière de politique extérieure... Dès lors, l’Europe se montre absente de la plupart des grandes crises de ces dernières années: printemps arabes, Libye, Mali et Centrafrique.

La deuxième partie du livre analyse les raisons de cet échec. Pour l’auteur, la défense européenne est marquée par "l’ambiguïté et les divisions" et deux problèmes fondamentaux sont à l’origine des nombreuses difficultés actuelles et des divergences sur le rôle et le futur de la PSDC. Tout d’abord, la délicate question de la relation avec l’OTAN. La notion de défense européenne est ambiguë car elle se compose de deux volets distincts relevant de compétences institutionnelles différentes. En ce qui concerne son aspect "classique", la défense des pays européens relève soit de l’article 5 du traité de l’Atlantique nord pour les membres de l’alliance, soit de la compétence nationale pour les Etats neutres. Dès lors, seules les opérations de gestion de crises extérieures au territoire européen relèvent de la PSDC, donc de l’Union européenne. La situation n’est pas près d’évoluer dans le sens d’un rapprochement entre les deux volets du fait de l’influence politique des Etats-Unis et de leur supériorité militaire qui donnent par ailleurs un confort certain à nombre de pays de l’Union européenne: "… l’OTAN demeure la limite politique de la défense européenne: la question de l’autonomie stratégique de l’Europe reste (…) une question à éviter". Le deuxième problème est celui des institutions européennes elles-mêmes. Contrairement aux autres politiques européennes, la PSDC est faiblement intégrée et "purement et totalement intergouvernementale". Si le Parlement et la Commission sont associés, et si cette dernière a tendance à avoir une influence croissante, la PSDC est "une coopération entre Etats souverains, seuls décisionnaires de cette politique, chacun gardant son droit de veto sur telle ou telle proposition", et relève donc essentiellement du Conseil.

Si le constat est sans concession, l’auteur se montre malgré tout optimiste: la défense européenne ne doit pas être enterrée tout de suite. Elle est à la croisée des chemins et une réflexion est en cours dont les résultats seront présentés au Conseil européen de décembre 2015. La relance de la PSDC doit toutefois tenir compte de plusieurs conditions si elle veut sortir de l'impasse actuelle: prendre en considération la position spécifique du Royaume-Uni, résoudre les problèmes institutionnels en clarifiant les relations entre le Conseil et la Commission, définir clairement le rôle que veut jouer l’Union européenne sur la scène internationale.

Soulignons encore une autre qualité de cet ouvrage clair, précis et très didactique: l’insertion au fil du texte de nombreux encadrés répartis en quatre rubriques: "Retour en arrière" qui présente de manière synthétique et sous forme de chronologies l’histoire et les opérations de la PESD/PSDC; "Ce que disent les textes" qui cite de larges extraits des principaux documents sur le sujet; "Gros plan sur" qui donne des synthèses sur des sujets spécifiques; "Points de vue" qui laisse la parole à divers auteurs notamment Hubert Védrine et Jean-Dominique Merchet.

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Essai nucléaire

Publié le par Dimitry Queloz

WODKA-GALLIEN, Philippe, Essai nucléaire. La force de frappe française au XXIe siècle: défis, ambitions et stratégie, Panazol, Lavauzelle, 2014, 218 pages

Cet ouvrage de Philippe Wodka-Gallien, membre l’Institut français d’analyse stratégique et auteur d’un Dictionnaire de la dissuasion, donne au lecteur un très intéressant tour d’horizon de la force de dissuasion nucléaire française qui célèbre cette année un double anniversaire: le soixantième de la décision de Pierre Mendès-France de développer officiellement un programme nucléaire militaire et le cinquantième de la création des Forces aériennes stratégiques. En dix chapitres, le livre s’intéresse à tous les domaines relatifs au sujet: histoire, technique, politique et stratégie, recherche scientifique, désarmement et lutte contre la prolifération… Facile à lire et accessible à un large public, nous le recommandons tout particulièrement à ceux qui voudraient rapidement se faire une bonne idée globale sur ces questions complexes.

L’auteur montre que la dissuasion nucléaire bénéficie aujourd’hui d’un très large consensus dans les partis politiques, la population – en 2013, 59% des Français montraient leur adhésion – et même l’Eglise. Les partis de droite, héritiers de la tradition gaulliste, ont toujours soutenu la force nucléaire et sa souveraineté par rapport aux autres puissances, même si Alain Juppé a pu montrer une position plus nuancée. Au centre, si le principe de la dissuasion n’est pas contesté, c’est son ampleur et son caractère national qui sont fréquemment remis en cause, avec l’idée, difficile à mettre en œuvre, d’un partage avec les alliés de l’OTAN ou de l’Union européenne. A gauche, la position est aussi plus complexe. Chez les socialistes, il faut attendre l’influence de Charles Hernu et d’Hubert Védrine et, surtout, le changement de position de François Mitterrand pour que le parti se prononce majoritairement en faveur de la dissuasion. Cette évolution s’opère lentement, une fois le général de Gaulle disparu et s’explique peut-être par le fait qu’il n’y a plus la nécessité de s’opposer à ce grand rival – nous ne pouvons nous empêcher de faire un parallèle avec l’attitude par rapport aux institutions de la Ve République. Un courant anti-nucléaire continue toutefois d’exister au PS, emmené par Michel Rocard dont le père a été responsable scientifique des programmes ayant conduit à la réalisation de la bombe atomique. Même à l’extrême gauche, il est difficile de s’opposer à la dissuasion. Le parti communiste a dû tenir compte des syndicats qui défendaient les nombreux emplois liés à l’atome. Jean-Luc Mélanchon est favorable au maintien d’une force de frappe. Quant aux Verts, ils n’osent trop affirmer leur opposition au nucléaire, sans doute par prudence électoraliste.

Un autre aspect particulièrement intéressant de l’ouvrage concerne le continuum entre dissuasion nucléaire et forces conventionnelles. D’une part, la dissuasion nucléaire donne à la France la garantie de l’indépendance dans sa politique extérieure. Elle permet en effet une liberté d’action sur le plan international et un engagement de l’armée française sans risque de subir des pressions ou des menaces militaires majeures de la part des autres puissances. Dans ce cadre, l’auteur a raison de mentionner l’humiliant épisode de l’intervention de Suez comme un des chapitres fondamentaux de l’histoire de la politique nucléaire française. D’autre part, les forces de dissuasion contribuent largement au développement d’un outil militaire conventionnel de premier plan au point de vue technique et opérationnel. Les exigences en matière de qualité des programmes liés à la dissuasion – domaine spatial, électronique et communications, aéronautique, construction navale… – permettent aux différents fabricants de systèmes d’armes de faire bénéficier leurs programmes conventionnels des progrès technologiques les plus pointus. Ainsi du Rafale qui, prévu d’emblée pour le bombardement stratégique, dispose de capacités de pénétration à longue distance qui en font l’un des meilleurs bombardiers conventionnels au monde, comme l’ont bien montré les différents engagements, notamment en Libye et au Mali. Les forces stratégiques développent également un savoir-faire opérationnel de premier plan qui est largement diffusé au sein des forces conventionnelles. Enfin, les moyens des forces stratégiques sont fréquemment employés dans le cadre des engagements conventionnels: plus de 90% des missions des avions de ravitaillement de la force de dissuasion se font au profit de l’action conventionnelle et 25% des frappes aériennes de l’opération Harmattan ont été effectués par des Rafales et des Mirage 2000 des Forces aériennes stratégiques.

Défenseur de la force de dissuasion sous sa forme actuelle, Philippe Wodka-Gallien se montre un partisan du maintien de la composante aérienne des forces stratégiques. La suppression de cette dernière n’entrainerait que de très faibles économies – quelques dizaines de millions d’euros – qui ne permettraient ni de renforcer de manière significative les autres composantes de la défense ni de contribuer de manière efficace à la diminution du déficit budgétaire de l’Etat. Elle priverait par ailleurs le pouvoir politique d’une certaine souplesse en matière de dissuasion nucléaire, la force aérienne étant seule capable de mener des frappes d’ultime avertissement. Enfin, un démantèlement unilatéral n’apporterait aucun gain politique à la France et réduirait sa marge de manœuvre dans le long terme. En temps que signataire du Traité de Non Prolifération (TNP), elle renoncerait définitivement à toute capacité nucléaire aérienne. Avec d’autres arguments, le livre de Philippe Wodka-Gallien contribue donc également au débat du moment sur le rôle de la dissuasion nucléaire, ses composantes et les moyens qui leur sont attribués.

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