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Articles avec #france tag

La peinture corps et âme

Publié le par Dimitry Queloz

Exposition George Desvallières au Petit Palais

George Desvallières est un peintre peu connu. Aussi, nous ne pouvons que féliciter le Petit Palais de lui consacrer une fort belle exposition – à voir jusqu’au 17 juillet prochain – dans le cadre de son cycle de manifestations destiné à faire (re)découvrir les maîtres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. L’exposition retrace chronologiquement la vie de Desvallières, avec ses grandes étapes artistiques et spirituelles, illustrées de très belles œuvres, peintures, dessins, vitraux, et de quelques objets personnels, notamment sa tenue d’officier des chasseurs alpins et divers de ses effets militaires. On notera aussi la présentation, via un dispositif vidéo, des grands décors religieux et commémoratifs réalisés par l’artiste à Paris ou à Douaumont où l’on peut admirer ses vitraux.

Le parcours de Desvallières et ses convictions paraîtront sans doute étranges au visiteur, tant la différence de mentalité entre les deux périodes est grande. En effet, les valeurs exprimées par Desvallières se situent aux antipodes de celles des artistes et des intellectuels contemporains imprégnés d’idéologie soixante-huitarde postmoderne. Les familiers de la Belle Epoque ne seront toutefois pas dépaysés en retrouvant chez Desvallières l’intérêt pour le classicisme antique, la foi catholique sincère et profonde à la suite d’une conversion, le patriotisme ardent, l’expérience tragique de la Première Guerre mondiale qui caractérisent nombre de ses contemporains.

L’exposition comprend cinq sections. La première est consacrée aux années de formation. Né en 1861, Desvallières beigne dans un environnement culturel et artistique exceptionnel, avec notamment un grand-père académicien, Ernest Legouvé. Il suit les cours du peintre Jules-Elie Delaunay, portraitiste talentueux, puis rencontre Gustave Moreau. Dès 1883, il se fait remarqué grâce à ses portraits. La deuxième section, intitulée Eloge du corps, s’intéresse à la période symboliste du peintre qui s’inspire de l’Antiquité et met en scène le corps, à une époque où la pratique du sport se développe sous l’influence des théories darwiniennes et hygiénistes, du classicisme antique et de la volonté de laver l’humiliation de la défaite de 1870. 1903 marque une rupture dans la carrière de Desvallières – la section consacrée à cette nouvelle période s’intitule Choses vues. D’une part, il rompt avec le symbolisme des années précédentes. Il se rend à Londres et se met à peindre la vie nocturne de la capitale anglaise avant de s’intéresser, une fois de retour en France, à celle de Montmartre. D’autre part, il se lance dans l’aventure du Salon d’automne dont la première édition se déroule au Petit Palais.

En 1904 a lieu, lors d’une visite de l’église Notre-Dame-des-Victoires à Paris, la conversion – qui donne son nom à la quatrième section – de Desvallières sous l’influence de Huysmans et de Léon Bloy qui "l’encouragent dans une recherche spirituelle en marge du courant de laïcisation qui touche la société civile". Désormais, le peintre représente de plus en plus de scènes religieuses auxquelles il mêle des épisodes de sa vie et des symboles patriotiques. Jeanne d’Arc, alors en pleine ferveur populaire – elle est béatifiée en 1909 avant d’être canonisée en 1920 –, synthétise cette triple dimension religieuse, familiale et patriotique. Desvallières, dont un enfant est miraculeusement guéri le jour de la fête de l’héroïne, la représente fréquemment dans ses œuvres.

La dernière section – Sacrifice, deuil, renouveau – traite de la longue période allant de la Première Guerre mondiale à la mort du peintre en 1950. En 1914, Desvallières s’engage chez les chasseurs alpins. Il dirige une compagnie, puis un bataillon sur le front des Vosges. Comme pour tous ses contemporains, la guerre est une épreuve terrible pour lui, avec notamment la mort de son fils Daniel en 1915. Sa foi en ressort cependant affermie et il fait le vœu de se consacrer exclusivement à la peinture de sujets religieux. "Souvent monumental, son œuvre participe dès lors à la ferveur commémorative d’une société massivement en deuil. L’artiste associe dans une même célébration picturale la Passion du Christ et le sacrifice du poilu."

Le lecteur pourra admirer une série d’œuvres de George Desvallières sur le site du Centenaire.

Apothéose du chasseur, 1922 (© blogdéfense)

Apothéose du chasseur, 1922 (© blogdéfense)

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Napoléon à Sainte-Hélène

Publié le par Dimitry Queloz

La conquête de la mémoire

Le Musée de l’armée vient d’inaugurer une très belle exposition consacrée à l’exil napoléonien de Sainte-Hélène. Réalisée à l’occasion de la restauration du mobilier original de la demeure de Longwood, l’exposition fait découvrir au visiteur de magnifiques pièces, comme cette "aigle blessée" – une aigle de drapeau percée par un projectile –; le fusil de chasse que Napoléon a offert au lieutenant Besson à Rochefort en remerciement de sa proposition d’évasion à bord de La Magdalena; le billard qui occupait la salle qui servait à l’Empereur de lieu de lecture, de réception et de discussion et où il a dicté une partie de ses "mémoires" à Las Cases; l’épée d’Austerlitz; plusieurs tenues de Napoléon – notamment celle, célèbre, de colonel des chasseurs à cheval de la garde qu’il avait l’habitude de porter sur les champs de bataille et qui a contribué à sa légende…

L’exposition comprend deux parties. La première traite de la deuxième abdication de l’Empereur à la suite de la défaite de Waterloo, de l’incertitude quant à son sort dans les jours qui suivent, de la reddition aux Anglais, de l’attente dans les ports du Sud de l’Angleterre – Torbay, Plymouth –, du voyage sur le Northumberland vers Sainte-Hélène, puis, enfin, du séjour dans l’île-prison de l’Atlantique Sud. Le lieu de l’exil n’est pas choisi au hasard. Sainte-Hélène est une des "îles les plus isolées du monde". On ne veut pas laisser à l’empereur déchu la possibilité d’un nouveau retour. A l’époque, Sainte-Hélène appartient à l’East India Company et constitue un relai sur la route des Indes. Le vainqueur de Napoléon à Waterloo y a séjourné lors de son retour vers l'Angleterre en 1805, alors qu’il était encore connu sous le nom d’Arthur Wellesley. Contrairement à Napoléon, le futur duc de Wellington trouve le lieu très hospitalier. Il écrit à son frère Richard: "L’intérieur de l’île est magnifique et le climat est apparemment un des plus salubres de tous les endroits où j’ai vécu."

La seconde partie, intitulée Sainte-Hélène, L’ultime combat, s’intéresse à la mémoire napoléonienne. Napoléon a toujours cherché à façonner la trace qu’il allait laisser dans l’histoire. Les moyens de propagande employés sont connus: bulletins de l’armée, peinture – avec notamment les œuvres de Jacques-Louis David –, monuments… Au moment de partir pour l’île d’Elbe, il déclare à ses grognards: "Je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble!" A Sainte-Hélène, "l’histoire devient ainsi l’ultime champ de bataille. La mémoire, l’ultime combat". Napoléon rédige alors ses mémoires. Il les dicte à ses plus proches compagnons d’exil – Bertrand, Gourgaud, Las Cases –, relit les textes plusieurs fois, les corrige et, une fois satisfait, les fait recopier en vue de la publication par Saint-Denis, le fameux Mamelouk Ali. L’Empereur utilise également Las Cases à qui il raconte ses souvenirs au cours de longues conversations qui formeront la matière du texte du Mémorial de Sainte-Hélène publié en 1823.

L’exposition consacre une place importante à la mort de Napoléon et à l’expédition de 1840 chargée de transférer les cendres de l’Empereur à Paris, aux Invalides. Nombre de témoins de l’exil – Bertrand, Gourgaud, le fils de Las Cases, Ali – embarquent sur La Belle Poule repeinte en noire et équipée d’une chapelle ardente pour l’occasion. L’expédition est autant un acte mémoriel que politique et patriotique. Le prince de Joinville, fils cadet de Louis-Philippe, en assure le commandement. A Sainte-Hélène, l’ouverture de la tombe, puis des quatre cercueils concentriques permet de découvrir le corps parfaitement conservé de l’Empereur!

Napoléon a gagné sa dernière bataille, celle de la mémoire. Si Chateaubriand avait raison en disant de lui qu’il cherchait avant tout à créer sa propre grandeur, celle-ci rayonnait également sur ses compagnons d’armes et sa légende est, maintenant, éternelle. Balzac a été plus avisé que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe en faisant dire au Colonel Chabert: "Notre soleil s’est couché. Nous avons tous froid maintenant."

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Autour de Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

Autour de Marignan. Le théâtre d’opérations d’Italie du Nord, 1515-1960, Pully, Centre d’histoire et de prospective militaires, 2015, 183 pages

Comme l'indique le titre, la bataille de Marignan n’est pas le thème principal de cet ouvrage qui regroupe la douzaine de contributions présentées lors du symposium 2014 du Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM) ainsi qu’une étude de Georges-André Chevallaz publiée une première fois en 1988. La démarche consistant à étudier un théâtre d’opérations sur plusieurs siècles est intéressante à plus d’un titre. Elle permet de montrer l’importance du milieu, donc de la géographie militaire, la permanence à travers les âges de certains éléments comme les principaux axes de communication, les points de passage obligés et les terrains-clés, mais aussi les évolutions, notamment en ce qui concerne les routes, ainsi que les changements géopolitiques découlant des modifications de frontières, des changements d’alliance, de l’évolution des situations économiques…

L’ouvrage se concentre sur une région, l’Italie du Nord, qui a joué un rôle important dans l’histoire de la Suisse durant plusieurs siècles. D’autres aspects, qui concernent moins directement notre pays, sont cependant également abordés, comme les bombardements alliés durant la Seconde Guerre mondiale ou l’analyse du théâtre d’opérations nord-italien qui devient une cible potentielle des forces du pacte de Varsovie au cours de la Guerre froide.

Au XVe siècle, le canton d’Uri, puis les Confédérés, se lancent à la conquête des territoires situés au sud du Gothard – les bailliages italiens qui formeront le futur canton du Tessin – et appartenant alors au duché de Milan. Les cantons suisses participent ainsi aux guerres d’Italie qui se terminent pour eux avec la défaite de Marignan et les conséquences qui en découlent, notamment l’alliance avec la France.

A l’époque de la guerre de Trente Ans, le Tessin et, surtout, les Grisons jouent un rôle stratégique majeur pour l’empereur et ses alliés espagnols. Les possessions des Habsbourg d’Autriche et celles de leurs cousins d’Espagne – qui détiennent Milan – sont en effet séparées par les bailliages italiens et les territoires grisons. Les deux alliés empruntent donc régulièrement les routes et les cols alpins traversant les territoires confédérés dans le cadre de leurs opérations militaires.

Durant la Révolution, l’Italie du Nord est le théâtre des conflits entre la France et ses adversaires, Autriche et Russie notamment. La Confédération voit son destin basculé avec l’invasion française de 1798. Genève et le Valais sont annexés à la République, cette dernière cherchant à contrôler les meilleurs passages en direction de l’Italie du Nord. C’est dans ce contexte géopolitique que la Suisse connaît également le passage des troupes des puissances coalisées. Souvorov, une fois l’Italie du Nord reprise, franchit le Gothard, mais finit par se faire battre par Masséna à Zurich en 1799.

Les XIXe et XXe siècles sont marqués, outre la question de l’influence des idées libérales et radicales suisses en l’Italie du Nord, ce qui déplait notamment au feld-maréchal autrichien Radetzky, d’une part par l’irrédentisme italien sur le Tessin et, d’autre part, par la volonté suisse de se défendre contre cette menace. La première question est complexe. Si les révolutionnaires italiens se montrent souvent favorables à une annexion du Tessin, le gouvernement du nouvel Etat est plus respectueux de l’intégrité du territoire helvétique, et ce même si l’armée planifie des opérations militaires à travers la Suisse dans le cadre de la Triplice. La menace italienne se précise cependant au cours de la Deuxième Guerre mondiale, avec différents plans d’opérations et des projets de démantèlement de la Suisse que l’on prévoyait de partager entre l’Allemagne, la France et l’Italie.

Durant la Belle époque, l’Italie est perçue comme une menace très sérieuse par l’Etat-major général suisse. D’une part, on est convaincu de la menace irrédentiste. D’autre part, le début du XVIe siècle marquant l’apogée de la puissance militaire suisse est perçu avec nostalgie. On regrette la perte de Milan, puis celle de la Valteline deux siècles plus tard. C’est dans ce cadre que le chef de l’Etat-major général, Arnold Keller, réalise des plans de défense du front Sud. Dans ses hypothèses les plus optimistes, il prévoit, en cas de guerre avec l’Italie, de se lancer dans une offensive qui a pour objestif de s’emparer de Milan!

(© blogdéfense)

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Engagez-vous

Publié le par Dimitry Queloz

DUFOURCQ, Jean, Engagez-vous. La relance stratégique de la France, Panazol, Lavauzelle, 2015, 136 pages

Le dernier ouvrage de l’amiral Jean Dufourcq, ancien rédacteur de la Revue Défense Nationale et actuellement co-animateur de la lettre bimensuelle d’analyse stratégique La Vigie, est un condensé de réflexion du plus haut intérêt. De plus, l’auteur n’hésite pas à mettre en évidence, dans un discours clair et cohérent, les raisons fondamentales des difficultés européennes et françaises actuelles, comme les problèmes de société, l’échec (irrémédiable) de la construction européenne actuelle, l’inféodation aux Etats-Unis, la prédominance des forces des marchés… Même si nous n’en partageons pas tous les points de vue – par exemple en ce qui concerne la thèse très optimiste relative à la complémentarité entre les trois pôles du monde méditerranéen: Europe (savoir-faire technologique), Afrique (force de travail) et Moyen-Orient (moyens financiers) –, nous ne pouvons que recommander très vivement la lecture d'Engagez-vous.

Bien que relativement court, le livre ne peut être présenté de manière synthétique tant le texte est dense et les thèmes abordés variés. L’auteur appréhende en effet les questions de sécurité et de défense en les traitant sous toutes leurs facettes, géopolitique, économique, culturelle, sociale, militaire… Nous nous contenterons donc, dans cette brève présentation, de parler de deux aspects seulement: le danger intérieur en tant que menace principale et la construction européenne.

Une priorité: le plan intérieur

Pour l’auteur, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y a pas de danger majeur au point de vue extérieur. Depuis la fin de la Guerre froide, il n’y a plus de menace militaire à proximité des frontières françaises. Le récent retour de la Russie sur la scène international n’en fait pas pour autant un ennemi de l’Europe. Quant à l’Etat islamique, il n’est pas en mesure, en dépit de ses déclarations, de nuire à la France d’une manière décisive. Le vrai danger est intérieur et relève essentiellement du domaine des forces morales: il s’agit de la triple perte de l’"instinct vital de défense", de l’"instinct de conservation collective" et de la "volonté d’assumer [par soi-même la destiné de la France]".

Depuis plusieurs décennies, la France connaît une double évolution politique et sociale qui entraîne un affaiblissement, un recul sur la scène internationale qui est encore accentué du fait de la mondialisation. Au point de vue politique, l’auteur souligne la "défaillance collective" générale à tous les niveaux et dans tous les partis. Depuis la fin de la période gaullienne, il n’y a plus de grand projet pour la France. La politique a de la peine à se faire une place dans une période où médias et marchés dominent l’espace public. Le peuple s’est dissocié de la politique en général et de la défense en particulier. Un phénomène identique s’est produit dans le domaine social. Le sentiment national est en retrait. L’individualisme, le corporatisme et le communautarisme se développent. La liberté et l’égalité priment sur la fraternité.

Avec de forts accents gaulliens, l’amiral Dufourcq propose, comme remède, tout d’abord de relancer le récit national de manière à ce que la France, forte et consciente de ses nombreux atouts, de son prestige et de ses traditions politiques et diplomatiques, joue à nouveau sa propre partition sur la scène internationale. Ensuite, il préconise de "réengager les Français dans la sécurité de la France et les remobiliser pour la défense d’avantages acquis au cœur desquels la sécurité publique et la convivienza, le vivre ensemble, doivent désormais prévaloir sur tous les dispositifs d’équité sociale ou d’engagement juridique international". Cette proposition, forte, montre la volonté d’un retour à la primauté du collectif sur l’individuel, de la souveraineté nationale sur la communauté internationale.

Une Europe plus étendue, mais moins intégrée

En ce qui concerne les relations internationales, l’auteur fait un double constat. D’une part, l’"échec militaire européen [est] patent". D’autre part, le retour de la France au sein de l’OTAN s’est fait "à contretemps, et contrepied de l’histoire". Dans le cadre de cette double impasse politique, il préconise de développer une nouvelle approche en matière de construction européenne. Cette dernière ne peut être rejetée comme le font certains, le projet européen étant le seul capable de donner à la France le moyen de peser dans le monde futur qui comprendra 10 milliards d’habitants.

La "formule actuelle semble épuisée; elle est même probablement irréparable". C’est donc sur une base géopolitique différente celle de l’Union européenne que la construction européenne doit s’effectuer dans le futur. En raison de sa géographie et de son histoire, les véritables limites de l’Europe vont au-delà de celles définies actuellement et son territoire s’étend "de l’Atlantique à l’Oural et du Cap Nord au Sahel". Cet espace permettrait de donner à l’Europe sa véritable "centralité" entre les espaces culturels africains et asiatiques. Toutefois, ce nouvel espace européen n’étant pas uniforme, il est nécessaire de lui accorder la "souplesse" nécessaire, c’est-à-dire une moindre intégration et une forte décentralisation. Ce nouveau paradigme doit permettre régionalement aux diverses composantes de cette plus grande Europe qui le peuvent et le veulent de s’"agréger plus étroitement en noyaux homogènes", de collaborer ensemble comme c’est déjà, par exemple, le cas en matière militaire entre la France et le Royaume-Uni depuis les accords de Lancaster House.

(© Lavauzelle)

(© Lavauzelle)

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Au front et à l'arrière

Publié le par Dimitry Queloz

An der Front und hinter der Front. Der Erste Weltkrieg und seine Gefechtsfelder. Au front et à l’arrière. La Première Guerre mondiale et ses champs de bataille, Baden, Hier und Jetzt, 2015, 320 pages

Les éditions Hier und Jetzt viennent de publier dans la collection Serie Ares les actes du colloque 2014 organisé conjointement par l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires et l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Nous avions eu le plaisir de vous annoncer l’événement et, surtout, celui d’y participer en tant que conférencier. L’ouvrage, dirigé collectivement par Rudolf Jaun, Michael Olsansky, Sandrine Picaud-Monnerat et Adrian Wettstein, est trilingue – allemand, français et anglais – et regroupe les 17 présentations de la manifestation qui a réuni des spécialistes d’histoire militaire de renom provenant de 6 pays différents.

Les contributions sont regroupées en six grandes thématiques. La première s’intéresse à la conduite de la guerre. Après l’échec des offensives initiales menées par les principaux belligérants, une longue période de guerre de siège s’est installée avec le développement de la guerre des tranchées. Ni la stratégie d’attrition employée par les deux camps, ni la stratégie périphérique alliée, ni la guerre totale en Allemagne n’ont réussi à faire évoluer la situation et à donner la victoire. Il a fallu attendre la fin de l’année 1917 pour que la guerre reprenne un caractère mobile et manœuvrier, que l’offensive l’emporte à nouveau sur la défensive. En Allemagne, la grande innovation a été avant tout tactique. L’infanterie a adopté une nouvelle conception offensive – l’"esprit de Riga" – consistant à progresser rapidement après un bombardement intense et bref, sans s’attarder sur les points de résistance, selon le principe de "l’eau courante". Côté Allié, l’emploi de l’aviation et des chars, dans une conception plus méthodique, a fini par donner la victoire. Georges-Henri Soutou note à ce propos que les Allemands ont su opérer la synthèse entre les deux innovations pour développer la Blitzkrieg qui leur a apporté tant de succès au cours de la Seconde Guerre mondiale.

La deuxième thématique traite des forces armées et de leur évolution au cours de la guerre. Günther Kronenbitter montre que l’organisation militaire austro-hongroise a mieux résisté que prévu aux difficultés de la guerre. Tenant compte d’un budget militaire relativement faible, des différentes nationalités composant l’empire, ainsi que du principe de la double monarchie, cette organisation présentait, en théorie du moins, des faiblesses qui pouvaient conduire à une désagrégation rapide. Finalement, celle-ci n’a pas eu lieu – certes des réorganisations ont été nécessaires, notamment en raison des pertes élevées parmi les officiers au début des hostilités – et les problèmes de ravitaillement ont joué un rôle bien plus important dans la défaite austro-hongroise. L’armée britannique a connu, de son côté, une organisation très différente. Petite armée de professionnels, elle a cependant évolué d’une manière spectaculaire en rompant avec ses traditions en matière d’effectifs et de recrutement. Le rappel des réservistes et le volontariat ont rapidement été employés pour combler les pertes et augmenter le nombre des divisions – le nombre des grandes unités engagées sur le continent a été multiplié par dix. Cela n’étant pas suffisant, on a fini par introduire la conscription, mais de manière beaucoup moins rigoureuse que dans les autres armées.

La troisième thématique aborde la question de la conduite des combats. Outre notre contribution sur les facteurs et les processus de changement dans la doctrine et la pratique de l’armée française, deux conférenciers se sont penchés sur les cas allemand et suisse. Gerhard Gross présente un tableau sans concession de la pensée opérative allemande au cours de la guerre, qui présentait de graves lacunes et n’a que rarement atteint les objectifs qu’elle se fixait, à savoir l’encerclement et l’anéantissement de l’adversaire. Quant à la Suisse, ne participant pas directement à la guerre, elle a envoyé des missions d’observation auprès des belligérants pour tenter de suivre les évolutions tactiques et opératives. En raison de la diversité et de la complexité de ces dernières, l’armée suisse a eu de la peine à tirer des enseignements probants et à s’adapter. Finalement, ce n’est que durant les années 1920-1930 que l’adaptation a eu lieu.

La quatrième thématique s’intéresse à la guerre totale et aux raisons de la défaite allemande. Le concept de guerre totale est remis en cause par Roger Chikering qui en souligne les contradictions qui lui sont inhérentes. Selon lui, tous les Etats ont pratiqué à un moment ou un autre et à des degrés divers une guerre totale. La légende du "coup de poignard dans le dos" et la thèse selon laquelle l’armée allemande était invaincue sur le terrain sont une fois de plus battues en brèche. En 1918, l’armée allemande était au bord du gouffre après les offensives du printemps et ne pouvait plus faire face à la double supériorité matérielle et en effectifs des Alliés.

La cinquième thématique analyse les leçons tirées par les armées européennes au cours de l’entre-deux-guerres. Les cas suisse, hollandais, français, anglais et allemands sont présentés.

Enfin, la dernière thématique traite du souvenir et de la mémoire liés aux événements de la Première Guerre mondiale, qui ont pris des formes très différentes chez les vaincus (légende du "coup de poignard dans le dos", volonté de revanche, amertume et récupérations politiques), chez les vainqueurs (assurance d’être dans son bon droit, unité national autour des commémorations, intégration dans la mémoire collective, pérennité des manifestions du souvenir) et chez les neutres comme la Suisse.

(© blogdéfense)

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