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Musée national: Exposition 1515 Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

A l’occasion du 500e anniversaire de la "bataille des géants", le Musée national de Zurich organise une exposition que l’on peut visiter jusqu’au 19 juillet prochain. Différents thèmes sont présentés au visiteur, dans une approche chronologique: Milan à l’époque des Sforza, développement du mercenariat helvétique, logistique et financement des armées, représentation iconographique de la bataille, neutralité… Parmi les qualités de l’exposition, mentionnons une mise en scène agréable et la présentation de fort belles pièces, notamment des armures et des vêtements; des livres ayant appartenu aux ducs de Milan et montrant à la fois leur richesse et leur intérêt pour les arts; un bouclier, un collier et un étendard tirés du butin des guerres de Bourgogne; divers cadeaux, parmi lesquels une bannière et une épée d’apparat consacrée – bien que cassée, celle-ci constitue sans doute le plus bel objet de l’exposition –, offerts aux Confédérés – qui deviennent alors "défenseurs de la liberté de l’Eglise" – par le Pape Jules II en 1512 au lendemain de la victoire de Pavie; des instruments de chirurgie d’époque…

Cependant, en dépit de ces qualités esthétiques et muséographiques, la visite ne nous a pas totalement satisfait et nous sommes resté sur notre faim. Outre une certaine confusion dans la présentation des thèmes qui ne sont plus nettement séparés, surtout dans la deuxième moitié de l’exposition, deux problèmes nous ont dérangé.

Une bataille éclipsée

Le premier reproche que l’on peut adresser à l’exposition est le fait qu’elle éclipse la bataille elle-même. Si le contexte est fort bien présenté sous ses aspects les plus divers, cette dernière l’est de manière très succincte, en quelques images et commentaires et au travers d’une évocation audiovisuelle des combats qui n’apporte pas grand-chose. On ne trouve que peu d’informations sur les différentes phases des combats, les effectifs, l’engagement chaotique des troupes confédérées en fin d’après-midi le 13 septembre, les difficultés propres à la configuration géographique du champ de bataille, le rôle de la cavalerie vénitienne, les limites des deux systèmes militaires qui s’affrontent et qui sont, tous deux, dépassés…

Quant aux raisons de la victoire française, il n’en est rien dit ou presque. On trouve juste la brève mention d’une bonne coordination de l’action de l’artillerie, de l’infanterie et de la cavalerie!

Une présentation ambiguë de la question de la neutralité

Comme nous l’évoquions dans un précédent article, la bataille de Marignan et sa commémoration sont au cœur d’un débat sur la neutralité de la Suisse. L’exposition adopte malheureusement une attitude très ambiguë par rapport à cette question. Cette absence de prise de position est regrettable de la part du Musée national qui dispose de moyens financiers et scientifiques importants et aurait été en mesure de présenter une analyse historique plus poussée du problème, quitte à décevoir certains partis politiques. Il aurait en effet été intéressant de se pencher sur l’expédition du printemps 1516 des cantons centraux aux côtés de l’empereur et sur celles, ultérieures, qui ont conduit notamment à l’annexion du Pays de Vaud; d’analyser le rôle joué par la pauvreté économique des cantons dans l’incapacité à développer un système militaire moderne; de déterminer en quoi les institutions fédérales ont contribué à l’absence d’une politique extérieure cohérente; de préciser comment la Réforme a accentué des divisions internes déjà importantes; de montrer l’évolution, du point de vue du droit international, de la conception de la neutralité au fil du temps, etc.

D’un côté, au début de la visite, l’exposition semble défendre la position idéologique de la droite populiste – sans toutefois se prononcer clairement – en présentant la bataille de Marignan comme une "défaite honorable" et en insistant sur les aspects positifs de ses conséquences. Un an après les événements, les Confédérés obtiennent ainsi une "paix avantageuse" et la bataille devient, au fil du temps, le "symbole d’une Suisse neutre et mesurée".

Dans la partie consacrée à la neutralité, la thèse présentée dans l’exposition est différente. Le début de la neutralité commence en 1815, avec le Congrès de Vienne et les traités de Paris, même si une "politique" de neutralité apparaît déjà au cours de la guerre de Trente Ans afin d’éviter un éclatement de la Confédération. Les différents tableaux sur la neutralité ne forment par ailleurs pas un ensemble cohérent. Ils abordent divers thèmes, comme les questions de neutralité au cours des deux guerres mondiales et aujourd’hui ou la Croix-Rouge.

Les deux événements les plus intéressants, l’affaire Wohlgemuth – le visiteur attentif notera une coquille: cette affaire a eu lieu en 1889 et non en 1899 comme indiqué – et la réalisation de la célèbre Retraite de Marignan par Ferdinand Hodler, ne sont pas traités avec toute la profondeur que l’on souhaiterait et ne sont pas non plus remis dans le contexte beaucoup plus vaste de l’ensemble des débats sur les conceptions de la neutralité vers les années 1890, débats qui, par ailleurs, font largement référence à la période de domination militaire de la Confédération, notamment les guerres d’Italie.

En dépit de ces défauts, l’exposition mérite d’être vue, surtout pour la qualité des pièces présentées. En revanche, pour une bonne compréhension de la bataille et de ses enjeux pour la Confédération des 13 cantons, nous recommandons de lire le récent ouvrage d’Amable Sablon du Corail que nous avons présenté il y a quelques semaines.

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

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1515 Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

SABLON DU CORAIL, Amable, 1515. Marignan, Paris, Tallandier, 2015, 512 pages

L’année 2015 marque le 500e anniversaire de la bataille de Marignan. Cet événement parmi les plus célèbres de l’histoire suisse et française fait l’objet d’une polémique dans notre pays – voir par exemple la synthèse du quotidien Le Temps. D’un côté, à droite, certains y voient le début de la neutralité helvétique et veulent en faire un symbole d’une tradition isolationniste qui serait une caractéristique de la politique suisse depuis des siècles. Cette vision leur permet de justifier par l’histoire un certain repli sur soi actuel, ainsi que la volonté de rester à l’écart de l’Union européenne et des autres grandes formes de coopérations supranationales. De l’autre côté, une certaine gauche adepte de l’ouverture vers l’Europe, du rejet de l’idée de nation, de la déconstruction de l’histoire et de son individualisation forcenée cherche tout simplement à passer sous silence cet épisode tragique de notre histoire qui ne concernerait, en fin de compte, que l’histoire bataille, à nier son influence sur l’histoire politique de la Suisse.

Loin de ces positions partisanes, Amable Sablon du Corail, qui affirme cependant que la neutralité suisse ne date pas de cette période mais du début du XIXe siècle, nous propose un livre remarquable en tout point, au demeurant fort bien écrit, dont nous recommandons tout particulièrement la lecture. L’auteur nous présente une analyse globale des événements et ne se contente pas de les observer par le petit bout du canon de la dernière couleuvrine de François Ier! Il n’étudie pas seulement la bataille, mais l’ensemble de la période en nous en présentant tous les aspects de manière synthétique et très claire: politique étrangère et diplomatie, économie, institutions militaires, cultures et sociétés, bataille et ses conséquences… Soulignons encore la parfaite maîtrise des sources primaires et secondaires, aussi bien du côté français que du côté suisse.

Dans ses conclusions, l’auteur tire cinq leçons. Premièrement, l’importance de l’argent qui a permis à François Ier de soutenir un effort militaire dont ses adversaires n’étaient pas capables. "Plus que les charges de cavalerie à Marignan, ce fut la capacité des Français à trouver les sommes colossales nécessaires au paiement comptant des insatiables lansquenets qui a emporté la décision."

Pour Amable Sablon du Corail, la puissance financière ne suffit toutefois pas à remporter la victoire sur le champ de bataille, comme le montre l’exemple suisse. Quelques cantons aux ressources économiques et démographiques limitées ont en effet réussi à dominer les plus grandes puissances de la fin du Moyen Age et du début de la Renaissance. A Marignan, la victoire n’a d’ailleurs pas été loin le 13 septembre au soir. Pour l’auteur, et c’est la deuxième leçon qu’il tire, la puissance militaire des Confédérés réside dans leur organisation militaire "qui reproduit à la guerre les solidarités du temps de paix. Les Suisses combattent aux côtés de leurs amis, de leurs parents, de leurs voisins [ce qui a pour conséquence essentielle] que l’on se bat sous le regard de camarades ou de parents qu’on retrouvera après le retour au foyer".

Le troisième enseignement que l’auteur met en évidence est, au premier abord, plutôt paradoxal. Il insiste en effet sur la parenté des systèmes de valeurs des Suisses et de la noblesse française basés tous deux sur le courage et l’honneur. Si ces vertus font partie intégrante de l’idéal nobiliaire, les Suisses n’en sont pas pour autant dépourvus. Des milliers d’entre eux ont refusé l’or français et sont morts dans des conditions terribles pour "tenir leurs obligations à l’égard de Massimiliano Sforza".

La bataille de Marignan marque également la fin des deux modèles militaires médiévaux qui s’affrontent sur le champ de bataille. La victoire française a cependant "masqué les limites de l’armée royale" dont les deux atouts principaux étaient l’artillerie et la cavalerie lourde. La suite du règne de François Ier, qui ne connaîtra plus que des défaites militaires, apportera la preuve des insuffisances de cette armée. Pour les Suisses, Marignan représente la fin d’une période de suprématie militaire de plusieurs décennies jalonnées de victoires éclatantes: Grandson, Morat, Novare... Le développement des armes à feu et la transformation de la cavalerie – qui s’allège, s’équipe de pistolet et charge à l’épée – mettent désormais en échec les charges plus ou moins désordonnées des fantassins armés de piques et de hallebardes. Les Suisses sauront cependant s’adapter et resteront des combattants redoutables jusqu’à la Révolution française, en constituant parmi les meilleurs régiments de l’Ancien Régime.

Enfin, la cinquième leçon nuance la traditionnelle interprétation qui fait de la paix de Fribourg de 1516 "le point de départ de l’alliance franco-suisse". Les relations entre la France et la Confédération ont en effet commencé 70 ans plus tôt, avec la bataille de St-Jacques sur la Birse. De plus, elles connaissent au fil du temps des hauts et des bas, malgré la Paix perpétuelle qui est, par ailleurs, davantage une "paix de résignation [qu’] une paix d’adhésion". Si l’influence française devient prépondérante, elle n’est jamais exclusive et "jamais les cantons ne se sont résignés à accepter une quelconque tutelle de la France".

(© blogdéfense)

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Churchill - De Gaulle

Publié le par Dimitry Queloz

Destins croisés de deux géants du XXe siècle au Musée de l’armée

Le Musée des Invalides et la Fondation Charles de Gaulle viennent d’inaugurer une fort belle exposition qui retrace les destins croisés des deux plus grands dirigeants politiques européens du XXe siècle. Le visiteur peut suivre les itinéraires de Winston Churchill et de Charles de Gaulle au travers d’une série de thèmes exposés le plus souvent chronologiquement: enfance et formation, carrière politique et militaire entre 1900 et 1940, rencontre et relations au cours de la Deuxième Guerre mondiale, départ du gouvernement en 1945-1946, écriture des Mémoires, position sur la construction européenne… Les documents présentés sont variés, souvent du plus grand intérêt, parfois touchants. Ils comprennent notamment des extraits de discours, des films dont certains sont visibles sur Youtube, une très riche iconographie, de nombreuses tenues – nous retiendrons plus particulièrement un uniforme des hussards et une combinaison en velours de Churchill –, des lettres et des bulletins de notes, le disque sur lequel est enregistré le discours de de Gaulle du 22 juin 1940…

En dépit de leurs nombreuses différences – origine sociale, âge, éducation, parcours jusqu’à leur rencontre de l’été 1940 –, Churchill et de Gaulle partagent de nombreux points communs, que ce soit en matière de personnalité ou de conception du Monde: sens de l’histoire, esprit de grandeur, force de caractère, passion pour la littérature et l’écriture, goût pour la modernité, volonté de combattre... Comme le souligne très justement un texte de l’exposition, ce sont des "esprits non conformistes et paradoxalement fidèles aux traditions nationales".

Churchill et de Gaulle descendant les Champs-Elysées le 11 novembre 1944. (© Musée de l'armée)

Churchill et de Gaulle descendant les Champs-Elysées le 11 novembre 1944. (© Musée de l'armée)

Cette exposition si riche et chargée d’émotion – le visiteur ressent à chaque instant le poids de l’histoire et l’esprit des deux géants – commence par mettre en exergue l’importance du verbe. Churchill et de Gaulle sont des "orateurs remarquables". Ils ont tout deux employé le nouveau media de l’époque, la radio, qui permettait d’atteindre un large public, directement, même dans des pays lointains, en dépit de la censure et des brouillages. Au cours de la guerre, Churchill a ainsi prononcé 56 discours à la BBC et de Gaulle 67, sans compter les nombreux autres devant le Parlement pour le premier, à l’Albert Hall et à radio Brazzaville pour le second.

Un autre aspect développé dans l’exposition est l’importance accordée à la culture et à la formation – à retenir, surtout par les temps qui courent! Si Churchill a été un cancre tout au long de sa scolarité, il s’est ensuite rendu compte, à 22 ans alors qu’il était en garnison à Bangalore, de son manque de connaissances et s’est mis à s’instruire, en lisant. De son côté, dans Vers l’armée de métier, de Gaulle écrit: "La véritable école du Commandement est la culture générale". Sa formation est classique, sous l’influence de son père, "homme de pensée, de culture, de tradition". L’histoire et la littérature en constituent les deux piliers. Chateaubriand et surtout Péguy ont marqué la jeunesse du Général qui ne pouvait que se reconnaître dans l’esprit profondément religieux et patriote des écrits de ce dernier – "Mère, voici vos fils qui se sont tant battus", "L’ordre et l’ordre seul fait en définitive la liberté. Le désordre fait la servitude". Churchill et de Gaulle ont aussi beaucoup écrit, et bien écrit. Le premier a reçu le Prix Nobel de littérature en 1953, ce qui a peut-être rendu jaloux le second comme le laisse croire une superbe caricature de l’exposition. Quant aux écrits du Général, leur qualité est incontestable et certaines de ses pages, notamment dans les Mémoires de guerre, sont dignes de figurer dans les anthologies de la littérature française.

Terminons cette trop brève présentation en disant encore quelques mots à propos des relations entre les deux hommes. Avant juin 1940, Churchill et de Gaulle ne se connaissent pas. Le 13, au terme d’une de leurs premières rencontres, Churchill discerne en de Gaulle "l’homme du destin" qui partage nombre de ses convictions quant à la situation du moment: volonté de se battre, même vision d’une guerre où se joue l’avenir de la civilisation occidentale, caractère planétaire du conflit. Il le soutient dès lors dans sa poursuite du combat aux côtés de l’Angleterre. Les relations sont toutefois difficiles, les crises et les menaces de rupture fréquentes – les textes de l’exposition parlent de "mésentente cordiale". Les intérêts nationaux, parfois divergents, sont en jeu. De plus, le rôle grandissant des Etats-Unis dans la guerre ne fait qu’aggraver les tensions. L’Angleterre doit tenir compte de la position américaine en raison du soutien indispensable reçu d’outre-Atlantique. Surtout, Roosevelt est profondément hostile à de Gaulle en qui il voit un antidémocrate et un putschiste. Le président américain jouera la carte de Vichy, puis celle de Giraud, jusqu’à la dernière extrémité. De Gaulle ne sera reconnu comme autorité légitime qu’après le débarquement en Normandie, comme le montre bien le projet d’administration de la France libérée (AMGOT). Finalement, le pire a été évité. Les proches de Churchill et de de Gaulle ont joué un rôle de modération. De son côté, le Premier Ministre britannique, conscient des intérêts communs entre les deux pays et désireux de maintenir un équilibre en Europe, était contraint d’éviter toute ascension aux extrêmes.

L’exposition est à voir absolument jusqu’au 26 juillet 2015 au Musée des Invalides. Pour de plus amples informations, voir les sites internet du Musée de l’armée et de la Fondation Charles de Gaulle.

(© Musée de l'armée)

(© Musée de l'armée)

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Soumission ou la trahison des élites (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

"La France est en guerre!"

Au lendemain des attentats de Paris, le Président François Hollande et son Premier Ministre Manuel Valls déclaraient avec beaucoup de solennité que la France était en guerre. Ils prenaient diverses mesures pour renforcer la sécurité du pays et de ses habitants, notamment l’engagement de plus de 10'000 militaires pour protéger les sites les plus sensibles (opération Sentinelle) ainsi que l’arrêt de la diminution des effectifs de l’armée prévue dans la loi de programmation militaire. D’autre part, la nation se rassemblait autour des élites politiques et intellectuelles pour défendre les valeurs de la République – en fait surtout la laïcité et la liberté d’expression; beaucoup revendiquaient "être Charlie".

Derrière cette attitude de fermeté qu’il faut saluer se cachent toutefois des comportements et des déclarations plus ambigus – pour ne pas dire davantage – qui montrent une réelle difficulté chez certains à appréhender cette guerre – que ce soit par crainte, opportunisme, aveuglement idéologique ou incapacité intellectuelle à comprendre un phénomène qui les dépasse totalement –, à en saisir les enjeux et à la mener de manière déterminée. Le discours tenu à propos de l’élément fondamental de cette guerre, la désignation de l’ennemi, est à cet égard particulièrement significatif.

De la nécessité de désigner clairement l’ennemi

Qui a lu Clausewitz et le général Beaufre sait que la guerre est un duel, une lutte dialectique. L’ennemi doit donc être désigné clairement pour pouvoir être combattu efficacement. Ne pas l’identifier ou refuser de le nommer avec précision constitue un premier pas en direction de la défaite. Cela est d’autant plus vrai dans la situation actuelle où le conflit est à la fois une guerre hybride mondialisée et, quoi qu’on en dise, un choc de civilisations. Pour bien comprendre ce dernier aspect, il est indispensable de replacer cette guerre dans le double cadre de la lutte entre chiisme et sunnisme et de celle du salafisme pour s’imposer en tant que courant prédominant de l’islam – deux conflits multiséculaires, même s’ils ne touchent directement l’Occident que depuis quelques décennies seulement.

Du fait de ces deux caractéristiques – guerre hybride mondialisée et choc de civilisation –, l’ennemi prend diverses formes et se cache fréquemment au sein de la population. Il doit donc être distingué de certains éléments de cette dernière, ce qui n’est pas toujours une tâche aisée. Le rôle de la population est par ailleurs fondamental. Son soutien à la guerre est déterminant, notamment du fait de la durée de la lutte et de la nécessité de défendre des valeurs et des éléments culturels.

Qui est l’ennemi?

Beaucoup déclarent que la guerre est menée "contre le terrorisme". Depuis les attentats du 11-Septembre et les discours de George Bush, l’expression est à la mode. Elle ne veut toutefois rien dire. Le terrorisme est un mode d’action et ne saurait désigner un ennemi. Celui-ci ne peut en effet être qu’un Etat, une organisation ou un groupe plus réduit de personnes. D’autres tiennent des propos un peu moins confus en parlant de guerre "contre les terroristes", sans préciser cependant qui sont réellement ces derniers. On perçoit nettement un malaise lorsqu’il s’agit de leur donner une identité plus concrète.

Pendant de nombreux mois, on a évité de parler de réseaux en confondant (volontairement?) action en solitaire et radicalisation en groupe. Les terroristes étaient des "loups solitaires", radicalisés dans le secret de leur appartement et sans que leur entourage se rende compte de quoi que ce soi, grâce à internet. L’exemple-type de ce genre d’individus était Mohamed Merah, auteur des attentats de mars 2012 à Toulouse et Montauban. On savait pourtant que des membres de sa famille, sa sœur et son beau-frère, appartenaient à la mouvance salafiste et qu’un de ses plus proches amis était parti faire le djihad en Irak!

Une deuxième manière de ne pas regarder la réalité en face consiste à refuser, à l’instar de Laurent Fabius par exemple, d’employer le mot "islamistes" ou de faire un lien avec l’islam sous prétexte d’éviter tout amalgame avec la communauté musulmane française et, aussi, de froisser les dirigeants et les populations de pays musulmans avec lesquels la France entretient des liens étroits. Pour les mêmes raisons, des commentateurs utilisent l’acronyme arabe DAECH.

Enfin, certains, élevés dans l’esprit marxiste et soixante-huitard, restent prisonniers de leurs concepts intellectuels traditionnels totalement inadaptés à la situation actuelle – ont-ils d’ailleurs été réellement adaptés en dehors des années 1920-1930? On a en effet vu ressortir le poncif éculé jusqu’à la trame de "fascistes" pour qualifier les terroristes djihadistes!

Cette brève analyse du discours relatif à la désignation de l'ennemi montre bien que le dernier roman de Michel Houellebecq est loin d’être un ramassis d’élucubrations, qu’il représente au contraire un futur possible. Aux élites politiques et intellectuelles de montrer qu’il n’est pas un roman d’anticipation. Si elles laissent tomber l’épée du combat contre l'islamisme, qui ramassera le tronçon du glaive? (Fin)

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Soumission ou la trahison des élites (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Le dernier roman de Michel Houellebecq a été abondamment commenté dans la presse. Le sujet du livre – l’élection à l’Elysée en 2022 d’un président islamiste, Mohammed Ben Abbes, et la conversion à l’islam d’un universitaire spécialiste de Huysmans pour accéder à un poste de professeur à Paris IV-Sorbonne – ne pouvait que susciter la polémique, surtout dans un contexte politique et littéraire marqué par la publication, quelques mois plus tôt, du bestseller d’Eric Zemmour, Le suicide français. Le hasard a par ailleurs voulu que Soumission paraisse le jour même de l’attentat contre Charlie Hebdo, ce qui l’a fait entrer en résonance avec l’actualité d’une manière particulièrement brutale.

Une critique gênée

Cependant, comme l’a souligné Eric Conan dans Marianne, la critique s’est trouvée mal à l’aise face au roman et à son auteur. Comment, en effet, se positionner par rapport au dernier ouvrage d’un grand écrivain, prix Goncourt 2010, dont l’ensemble de l’œuvre est très apprécié du public, alors que le contenu, qui met une fois de plus en exergue, et toujours avec brio, les défauts et les contradictions d’une certaine intelligentsia soixante-huitarde parisienne, dérange? Pour Conan, la réponse est simple: en se comportant avec le "mélange de lâcheté, de cynisme et d’aveuglement" que Houellebecq dénonce dans le livre! "C’est pourquoi, ces dernières semaines ont fleuri des papiers prudents, coincés entre le désir de dire qu’"on l’a lu en primeur, le nouveau Houellebecq!", tout en tergiversant sur ce qu’il raconte précisément". Et Conan de conclure à propos des commentaires relatifs à la société française islamisée décrite dans le livre: "(…) à l’époque des djihadistes égorgeurs, le niveau de tolérance à l’intolérance s’est relevé: une France sans juifs et sans femmes libres dans l’espace public relève désormais du "soft" et du "cool"".

Des critiques sont cependant allés plus loin. Certains ont vu dans Soumission un brûlot islamophobe et réactionnaire, d’autres se sont essayés à montrer l’invraisemblance du scénario en ergotant sur des détails ou sur les carences documentaires supposées de l’auteur. Ainsi, Laurent Joffrin, dans Libération, a parlé d’"élucubrations (…) de fable politique (qui accrédite) les thèses les plus abracadabrantes (de Bat Ye’or, Renaud Camus ou Eric Zemmour)". Jeune Afrique, de son côté, a voulu mettre en évidence la méconnaissance de l’islam chez Houellebecq, notamment l’absence de distinction entre chiisme et sunnisme. Quant à Conan, toujours dans Marianne, il a relevé deux "erreurs de fond": la validation électorale de la soumission par le peuple qui choisit de voter pour un président islamiste et l’absence de réaction des femmes qui sont les grandes perdantes de l’instauration d’une société islamiste.

La soumission des élites

Conan a bien compris le thème principal du roman: la soumission des élites politiques et intellectuelles face à l’adversaire, par lâcheté, opportunisme et aveuglement. Et c’est sans doute cela qui dérange les critiques contemporains, directement visés par l'ouvrage! Le rôle des politiciens est en effet de comprendre le monde, ses problèmes et son évolution, de proposer et d’appliquer des solutions crédibles et efficaces pour les Etats et les citoyens dont ils ont la charge. De leur côté, les intellectuels, qui se veulent engagés depuis Voltaire et l’affaire Calas, se vantent de défendre certains idéaux, de lutter contre toutes les formes d’oppression, de donner le la en matière idéologique. Dans Soumission, rien de tout cela! François Bayrou s’allie avec les islamistes! François Hollande, président fantomatique, se présente comme le "dernier rempart de l’ordre républicain" dans une scène qui montre tout le ridicule du personnage et de ses déclarations! Quant aux intellectuels, ils sont quasi absents ou se convertissent à l’islam! C'est la trahison des élites!

Cette soumission des élites est-elle réaliste? Oui! Même s’il ne faut pas exagérer et généraliser ce comportement défaitiste. Houellebecq est un observateur attentif de la société contemporaine et de la psychologie de certaines catégories sociales – certains ont d’ailleurs parlé de lui comme d’un nouveau Balzac. Dans ses romans, il pousse la logique de leurs valeurs et de leurs idéologies jusqu’au bout et ne fait que grossir légèrement le trait des défauts et des contradictions qu’il perçoit. L’analyse de l’attitude de certains politiciens, intellectuels et autres représentants des médias au lendemain des attentats de Paris montre que le scénario de Houellebecq représente bien un futur possible. Les exemples d’abdication et de cécité intellectuelle (volontaire?) parmi les élites ne sont malheureusement pas exceptionnels comme le prouvent, entre autres, la manière de parler de la guerre dans laquelle nous sommes engagés. (A suivre)

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