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Articles avec #france tag

Soumission ou la trahison des élites (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

"La France est en guerre!"

Au lendemain des attentats de Paris, le Président François Hollande et son Premier Ministre Manuel Valls déclaraient avec beaucoup de solennité que la France était en guerre. Ils prenaient diverses mesures pour renforcer la sécurité du pays et de ses habitants, notamment l’engagement de plus de 10'000 militaires pour protéger les sites les plus sensibles (opération Sentinelle) ainsi que l’arrêt de la diminution des effectifs de l’armée prévue dans la loi de programmation militaire. D’autre part, la nation se rassemblait autour des élites politiques et intellectuelles pour défendre les valeurs de la République – en fait surtout la laïcité et la liberté d’expression; beaucoup revendiquaient "être Charlie".

Derrière cette attitude de fermeté qu’il faut saluer se cachent toutefois des comportements et des déclarations plus ambigus – pour ne pas dire davantage – qui montrent une réelle difficulté chez certains à appréhender cette guerre – que ce soit par crainte, opportunisme, aveuglement idéologique ou incapacité intellectuelle à comprendre un phénomène qui les dépasse totalement –, à en saisir les enjeux et à la mener de manière déterminée. Le discours tenu à propos de l’élément fondamental de cette guerre, la désignation de l’ennemi, est à cet égard particulièrement significatif.

De la nécessité de désigner clairement l’ennemi

Qui a lu Clausewitz et le général Beaufre sait que la guerre est un duel, une lutte dialectique. L’ennemi doit donc être désigné clairement pour pouvoir être combattu efficacement. Ne pas l’identifier ou refuser de le nommer avec précision constitue un premier pas en direction de la défaite. Cela est d’autant plus vrai dans la situation actuelle où le conflit est à la fois une guerre hybride mondialisée et, quoi qu’on en dise, un choc de civilisations. Pour bien comprendre ce dernier aspect, il est indispensable de replacer cette guerre dans le double cadre de la lutte entre chiisme et sunnisme et de celle du salafisme pour s’imposer en tant que courant prédominant de l’islam – deux conflits multiséculaires, même s’ils ne touchent directement l’Occident que depuis quelques décennies seulement.

Du fait de ces deux caractéristiques – guerre hybride mondialisée et choc de civilisation –, l’ennemi prend diverses formes et se cache fréquemment au sein de la population. Il doit donc être distingué de certains éléments de cette dernière, ce qui n’est pas toujours une tâche aisée. Le rôle de la population est par ailleurs fondamental. Son soutien à la guerre est déterminant, notamment du fait de la durée de la lutte et de la nécessité de défendre des valeurs et des éléments culturels.

Qui est l’ennemi?

Beaucoup déclarent que la guerre est menée "contre le terrorisme". Depuis les attentats du 11-Septembre et les discours de George Bush, l’expression est à la mode. Elle ne veut toutefois rien dire. Le terrorisme est un mode d’action et ne saurait désigner un ennemi. Celui-ci ne peut en effet être qu’un Etat, une organisation ou un groupe plus réduit de personnes. D’autres tiennent des propos un peu moins confus en parlant de guerre "contre les terroristes", sans préciser cependant qui sont réellement ces derniers. On perçoit nettement un malaise lorsqu’il s’agit de leur donner une identité plus concrète.

Pendant de nombreux mois, on a évité de parler de réseaux en confondant (volontairement?) action en solitaire et radicalisation en groupe. Les terroristes étaient des "loups solitaires", radicalisés dans le secret de leur appartement et sans que leur entourage se rende compte de quoi que ce soi, grâce à internet. L’exemple-type de ce genre d’individus était Mohamed Merah, auteur des attentats de mars 2012 à Toulouse et Montauban. On savait pourtant que des membres de sa famille, sa sœur et son beau-frère, appartenaient à la mouvance salafiste et qu’un de ses plus proches amis était parti faire le djihad en Irak!

Une deuxième manière de ne pas regarder la réalité en face consiste à refuser, à l’instar de Laurent Fabius par exemple, d’employer le mot "islamistes" ou de faire un lien avec l’islam sous prétexte d’éviter tout amalgame avec la communauté musulmane française et, aussi, de froisser les dirigeants et les populations de pays musulmans avec lesquels la France entretient des liens étroits. Pour les mêmes raisons, des commentateurs utilisent l’acronyme arabe DAECH.

Enfin, certains, élevés dans l’esprit marxiste et soixante-huitard, restent prisonniers de leurs concepts intellectuels traditionnels totalement inadaptés à la situation actuelle – ont-ils d’ailleurs été réellement adaptés en dehors des années 1920-1930? On a en effet vu ressortir le poncif éculé jusqu’à la trame de "fascistes" pour qualifier les terroristes djihadistes!

Cette brève analyse du discours relatif à la désignation de l'ennemi montre bien que le dernier roman de Michel Houellebecq est loin d’être un ramassis d’élucubrations, qu’il représente au contraire un futur possible. Aux élites politiques et intellectuelles de montrer qu’il n’est pas un roman d’anticipation. Si elles laissent tomber l’épée du combat contre l'islamisme, qui ramassera le tronçon du glaive? (Fin)

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Soumission ou la trahison des élites (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Le dernier roman de Michel Houellebecq a été abondamment commenté dans la presse. Le sujet du livre – l’élection à l’Elysée en 2022 d’un président islamiste, Mohammed Ben Abbes, et la conversion à l’islam d’un universitaire spécialiste de Huysmans pour accéder à un poste de professeur à Paris IV-Sorbonne – ne pouvait que susciter la polémique, surtout dans un contexte politique et littéraire marqué par la publication, quelques mois plus tôt, du bestseller d’Eric Zemmour, Le suicide français. Le hasard a par ailleurs voulu que Soumission paraisse le jour même de l’attentat contre Charlie Hebdo, ce qui l’a fait entrer en résonance avec l’actualité d’une manière particulièrement brutale.

Une critique gênée

Cependant, comme l’a souligné Eric Conan dans Marianne, la critique s’est trouvée mal à l’aise face au roman et à son auteur. Comment, en effet, se positionner par rapport au dernier ouvrage d’un grand écrivain, prix Goncourt 2010, dont l’ensemble de l’œuvre est très apprécié du public, alors que le contenu, qui met une fois de plus en exergue, et toujours avec brio, les défauts et les contradictions d’une certaine intelligentsia soixante-huitarde parisienne, dérange? Pour Conan, la réponse est simple: en se comportant avec le "mélange de lâcheté, de cynisme et d’aveuglement" que Houellebecq dénonce dans le livre! "C’est pourquoi, ces dernières semaines ont fleuri des papiers prudents, coincés entre le désir de dire qu’"on l’a lu en primeur, le nouveau Houellebecq!", tout en tergiversant sur ce qu’il raconte précisément". Et Conan de conclure à propos des commentaires relatifs à la société française islamisée décrite dans le livre: "(…) à l’époque des djihadistes égorgeurs, le niveau de tolérance à l’intolérance s’est relevé: une France sans juifs et sans femmes libres dans l’espace public relève désormais du "soft" et du "cool"".

Des critiques sont cependant allés plus loin. Certains ont vu dans Soumission un brûlot islamophobe et réactionnaire, d’autres se sont essayés à montrer l’invraisemblance du scénario en ergotant sur des détails ou sur les carences documentaires supposées de l’auteur. Ainsi, Laurent Joffrin, dans Libération, a parlé d’"élucubrations (…) de fable politique (qui accrédite) les thèses les plus abracadabrantes (de Bat Ye’or, Renaud Camus ou Eric Zemmour)". Jeune Afrique, de son côté, a voulu mettre en évidence la méconnaissance de l’islam chez Houellebecq, notamment l’absence de distinction entre chiisme et sunnisme. Quant à Conan, toujours dans Marianne, il a relevé deux "erreurs de fond": la validation électorale de la soumission par le peuple qui choisit de voter pour un président islamiste et l’absence de réaction des femmes qui sont les grandes perdantes de l’instauration d’une société islamiste.

La soumission des élites

Conan a bien compris le thème principal du roman: la soumission des élites politiques et intellectuelles face à l’adversaire, par lâcheté, opportunisme et aveuglement. Et c’est sans doute cela qui dérange les critiques contemporains, directement visés par l'ouvrage! Le rôle des politiciens est en effet de comprendre le monde, ses problèmes et son évolution, de proposer et d’appliquer des solutions crédibles et efficaces pour les Etats et les citoyens dont ils ont la charge. De leur côté, les intellectuels, qui se veulent engagés depuis Voltaire et l’affaire Calas, se vantent de défendre certains idéaux, de lutter contre toutes les formes d’oppression, de donner le la en matière idéologique. Dans Soumission, rien de tout cela! François Bayrou s’allie avec les islamistes! François Hollande, président fantomatique, se présente comme le "dernier rempart de l’ordre républicain" dans une scène qui montre tout le ridicule du personnage et de ses déclarations! Quant aux intellectuels, ils sont quasi absents ou se convertissent à l’islam! C'est la trahison des élites!

Cette soumission des élites est-elle réaliste? Oui! Même s’il ne faut pas exagérer et généraliser ce comportement défaitiste. Houellebecq est un observateur attentif de la société contemporaine et de la psychologie de certaines catégories sociales – certains ont d’ailleurs parlé de lui comme d’un nouveau Balzac. Dans ses romans, il pousse la logique de leurs valeurs et de leurs idéologies jusqu’au bout et ne fait que grossir légèrement le trait des défauts et des contradictions qu’il perçoit. L’analyse de l’attitude de certains politiciens, intellectuels et autres représentants des médias au lendemain des attentats de Paris montre que le scénario de Houellebecq représente bien un futur possible. Les exemples d’abdication et de cécité intellectuelle (volontaire?) parmi les élites ne sont malheureusement pas exceptionnels comme le prouvent, entre autres, la manière de parler de la guerre dans laquelle nous sommes engagés. (A suivre)

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Stratégique: Regards croisés franco-suisses

Publié le par Dimitry Queloz

Stratégique no 107: "Regards croisés franco-suisses", novembre 2014

Ce numéro de la revue Stratégique est le fruit d’une collaboration entre l’Institut de Stratégie Comparée (ISC) et le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM). Il comprend essentiellement des articles consacrés aux relations politico-militaires franco-suisses, à la situation présente de l’armée helvétique et à la pensée militaire suisse. En dépit de la grande diversité des sujets abordés dans la dizaine d’articles, il est possible de dégager quelques grands thèmes.

Depuis le début des années 1870 – cette période constitue un tournant à la fois pour la Suisse et la France puisque la première adopte une nouvelle constitution et une nouvelle organisation militaire et la seconde change de régime politique avec l’avènement de la IIIe République –, la France porte un regard attentif, souvent inquiet, parfois méfiant, sur la défense de son voisin – qui couvre le flanc droit de son dispositif principal –, ses capacités et son système militaires, sa volonté d’assurer ses obligations d’Etat neutre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, on craint un alignement helvétique aux côtés de l’Allemagne. Dans les années trente, la méfiance a disparu, mais on redoute une incapacité à faire face à la puissance nazie, notamment dans le domaine aérien. Au début de la Guerre froide, on se demande si l’armée suisse serait en mesure de résister à une offensive mécanisée soviétique. Quelques années plus tard, en raison de l’abandon de la stratégie du réduit, de la constitution de forces mécanisées et blindées, surtout de l’ouverture de discussions favorables à des collaborations, une certaine confiance est (re)créée entre les deux pays. Comme le souligne à juste titre Georges-Henri Soutou, cet aspect est fondamental: au-delà des considérations purement matérielles, une relation stratégique "ne repose pas seulement sur des éléments quantifiables, mais aussi sur des perceptions, des représentations et des facteurs subtils".

En dehors de l’influence exercée par les attachés militaires français en Suisse, une institution a joué un rôle important dans le rapprochement des deux armées dont les organisations et les mentalités sont si différentes: l’Ecole supérieure de guerre. Après la Première Guerre mondiale, l’armée française est auréolée de sa récente victoire. L’Ecole supérieure de guerre devient la référence en matière de formation supérieure et de doctrine. La Suisse, qui ne possède pas de haute école pour ses officiers supérieurs, envoie certains d’entre eux se former à Paris. 80% des stagiaires deviennent généraux et la moitié reçoit le grade de général de corps d’armée qui est, en Suisse, le grade le plus élevé en temps de paix. L'influence française est donc significative, notamment en matière de doctrine. Par ailleurs, les relations personnelles créées dans ces circonstances constituent un des facteurs explicatifs de la collaboration militaire prévue entre les deux armées au début de la Seconde Guerre mondiale en cas d’invasion allemande de la Suisse. Après 1945, l’armée suisse continue à envoyer des stagiaires à l’Ecole supérieure de guerre, et ce jusqu’à nos jours, même si d’autres écoles militaires lui font concurrence.

Depuis la chute du mur de Berlin, et en dépit de toutes les différences qui existent entre elles, les armées suisses et françaises sont confrontées à un contexte stratégique et à des contraintes similaires. La disparition de la menace soviétique a mis fin, d’une manière relative, au risque de guerre classique en Europe. Cependant, d’autres menaces ont fait leur apparition, qui concernent la sécurité intérieure – terrorisme islamiste qui s’inscrit dans un contexte européen du fait de l'appartenance à l'espace Schengen, possibilité d’un chaos découlant d’une catastrophe naturelle –, avec pour effet l’adoption de nouvelles doctrines appropriées. Les restrictions budgétaires entraînent par ailleurs des conséquences identiques dans les deux armées: diminution des effectifs et réformes basées sur une orientation néolibérale et une approche gestionnaire (concept d’"armée de marché"). Les engagements fréquents – opérations extérieures en France et soutien aux autorités civiles en Suisse – se font au détriment de l’instruction et de la maîtrise des nouveaux armements et matériels. Enfin, le lien armée – nation a été remis en cause des deux côtés du Jura. En dépit des adaptations, le modèle suisse est resté relativement stable, avec la conservation du système de milice qui a par ailleurs été plébiscité lors d’un vote populaire en 2013. En France, la conscription a été abandonnée en 1996 au profit de la professionnalisation. Notons que le débat semble toutefois relancé depuis les récents attentats de Paris.

Le numéro s’intéresse également à deux penseurs militaires suisses. Un article est consacré à Daniel Reichel et à ses "quatre éléments fondamentaux" de la guerre: feu, choc, manœuvre et incertitude. Saluons l’initiative de publier en un seul volume les cinq fascicules relatifs à ces questions, actuellement introuvables en librairie. L’ouvrage paraîtra prochainement dans la Bibliothèque stratégique des éditions Econimica. Un second article présente synthétiquement les principales thèses de Bernard Wicht. Nous renvoyons le lecteur à l’article que nous avons consacré à son dernier ouvrage, Europe Mad Max demain? Retour à la défense citoyenne paru en 2013.

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Le général Jomini

Publié le par Dimitry Queloz

SAINTE-BEUVE, Charles-Augustin, Le général Jomini. Etude, Nancy, Editions Le Polémarque, 2014, 124 pages

Saluons cette belle initiative des éditions Le Polémarque qui rééditent la biographie du général Jomini écrite par Sainte-Beuve, texte qui n’avait pas connu de réimpression depuis 1880! Si l’auteur est actuellement peu connu et encore moins lu – sauf peut-être ses maximes –, il n’en était pas de même à la fin du XIXe siècle. Sainte-Beuve était en effet, à l’époque, un critique littéraire et un écrivain renommés. Il a également enseigné dans diverses universités, notamment à Lausanne où une rue porte son nom, et était membre de l’Académie française où il a été reçu en 1845 par Victor Hugo.

La démarche scientifique de Sainte-Beuve représente un des nombreux intérêts du livre. Si sa méthode d’analyse accordant une place prépondérante à la vie de l’auteur étudié prête le flanc à la critique dans le cadre d’études littéraires – voir à ce sujet le célèbre Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust –, elle lui donne cependant les outils nécessaires lorsqu’il fait œuvre d’historien et de biographe. Sainte-Beuve emploie une large palette de sources. Il utilise avec beaucoup de précautions les écrits de Jomini, la biographie – certains diraient l’hagiographie – de Ferdinand Lecomte publiée une dizaine d’années plus tôt, même s’il en reprend certaines légendes, notamment celle sur les origines italiennes du Vaudois. Ayant connu Jomini, il fait également appel à ses propres souvenirs. Enfin, il n’hésite pas à consulter les archives du Dépôt de la guerre à Paris. Ces diverses sources sont comparées, critiquées, hiérarchisées.

Sainte-Beuve "dresse un portrait psychologique et moral" de Jomini. Il s’intéresse à sa personnalité dont il montre certains traits de caractère saillants. Ses côtés hypocondriaque et pleurnichard, qui lui servaient souvent d’excuses pour ne pas affronter certaines situations délicates ou justifier certains de ces actes, sont ainsi mis en évidence, de même que l’influence qu’une telle attitude a pu avoir sur sa carrière militaire. Apparaît également la double ambition jominienne de jouer un rôle majeur dans les événements tragiques de l’épopée napoléonienne qui bouleversent le Monde et de laisser une trace positive dans l’histoire. Sainte-Beuve souligne ainsi les arrangements de Jomini avec l’histoire, à l’image de l’épisode de l’entretien de Mayence avec l’Empereur – épisode qui a fait de lui le "devin de Napoléon" –, le contrôle exercé sur la biographie de Lecomte dont certains passages sont dictés, voire corrigés, par ses soins.

Homme de lettres et peu au fait des aspects techniques de la guerre, Sainte-Beuve aborde peu la pensée militaire proprement dite de Jomini. Il présente les principales œuvres du Vaudois en fin d’ouvrage et souligne toute l’importance de l’apport de sa pensée dans l’histoire de la stratégie. Le Précis de l’art de la guerre est ainsi qualifié de "quintessence de l’art militaire (dont il constituera) la base permanente".

Terminons la présentation de cette très intéressante biographie écrite par une des grandes plumes du XIXe siècle en mentionnant qu’elle comprend également une introduction de David Auberson et une postface de Jean-Jacques Langendorf, tous deux spécialistes de Lecomte et de Jomini.

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La force nucléaire française. L'aide des Etats-Unis

Publié le par Dimitry Queloz

VILLAIN, Jacques, La force nucléaire française. L’aide des Etats-Unis, Paris, Institut de stratégie comparée, 2014, 122 pages

Ce très intéressant petit ouvrage (122 pages) de Jacques Villain analyse l’aide apportée par les Etats-Unis à la réalisation de la force de dissuasion française. L’auteur a participé à la mise en place et au développement de cette dernière entre 1969 et 2007. Il nous apporte ainsi quelques précieux témoignages personnels sur cette "étrange" collaboration longtemps peu connue et souvent minimisée, voire occultée: "L’histoire a retenu que la France ne voulant pas dépendre des Etats-Unis pour sa sécurité, avait réalisée, seule, sa force de dissuasion voulue par le général de Gaulle."

La Seconde Guerre mondiale marque l’avènement du missile balistique développé par les Allemands (la fusée V-2) et de la bombe atomique que les Américains emploient à deux reprises contre le Japon, détruisant les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Les autres grandes puissances cherchent également à se doter de ces deux armements, à les améliorer et à les utiliser de manière conjointe, le missile servant de vecteur à l’arme atomique. En dépit de sa situation politique précaire, la France se lance aussi dans la course. Sous le régime de Vichy déjà, le commandant Jean-Jacques Barré, disciple du visionnaire Robert Esnault-Pelterie qui, dans les années trente, a imaginé des forces de dissuasion équipées de fusées transportant des explosifs conventionnels ou des armes chimiques, met au point la première fusée française. Après la capitulation allemande, la France parvient à récupérer de nombreux ingénieurs allemands – presqu’autant que les Américains, mais ils sont moins brillants. Leur concours est cependant fondamental dans le cadre des divers programmes des années 1950 et 1960, notamment Pierres précieuses et Ariane. En ce qui concerne l’arme atomique, c’est tout naturellement vers les Etats-Unis, leaders dans le domaine, que les regards se tournent.

L’auteur distingue trois périodes dans la mise au point de la force de dissuasion et la collaboration avec les Etats-Unis. Jusqu’en 1954, la France accorde la priorité à la reconstruction du pays et les efforts en vue de réaliser une telle force sont inconstants. A la fin de l’année, Pierre Mendès-France prend la décision de lancer des programmes de fabrication d’armes nucléaires et de sous-marins atomiques. S’ouvre alors une deuxième période qui se termine en 1960. Au cours de celle-ci, les Américains cherchent à éviter la prolifération nucléaire. Ils proposent de mettre des armes nucléaires à disposition des pays européens dans le cadre de l’OTAN, tout en en gardant la maîtrise d’emploi. Enfin, à partir de 1960, la France du général de Gaulle fait le choix d’une force de dissuasion purement nationale, qui est toutefois réalisée grâce à une "collaboration" américaine qui commence réellement au début des années 1970 seulement, une fois terminée l’ère Kennedy-Johnson – tous deux sont opposés à la force de dissuasion française – et le général de Gaulle parti.

Si la France réussit à mettre au point sa bombe atomique de manière presqu’autonome, l’aide américaine est importante en ce qui concerne les vecteurs: carburants solides des missiles, systèmes de guidage, durcissement des ogives pour résister aux systèmes antimissiles soviétiques, appareils de ravitaillement en vol pour donner aux bombardiers Mirage IV l’allonge nécessaire… Souvent, cette aide a lieu de manière indirecte et involontaire, voire en complète opposition avec la politique officielle des Etats-Unis qui appliquent avec plus ou moins de rigueur la loi Mac Mahon de 1946.

Divers canaux ont permis à la France de perfectionner ses savoirs-faires et, souvent, d’éviter de disperser ses moyens limités dans de coûteuses recherches pouvant déboucher sur des impasses: envoi de chercheurs dans les grands instituts de recherche américains, relations personnelles entre scientifiques, participation à des colloques, contacts entre industriels, discussions informelles… Ce qui a cependant le plus frappé l’auteur est la quantité d’informations obtenues par l’intermédiaire des revues scientifiques et techniques en vente libre et par le biais des publications officielles du Gouvernement américain. "La fameuse loi (Freedom Information Act) si chère au peuple américain a donc son revers. En jouant une grande transparence envers les citoyens américains, elle met à disposition des étrangers de précieuses informations." Et l’auteur de souligner que la France n’est certainement pas la seule à en avoir profité. L’URSS, la Chine, la Corée du Nord et l’Iran en ont aussi certainement bénéficié!

(© blogdefense)

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