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Articles avec #histoire tag

L'Otan au XXIe siècle

Publié le par Dimitry Queloz

KEMPF, Olivier, L’Otan au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, Paris, Perpignan, Editions du Rocher, 2014, 614 pages (2e édition)

Cet ouvrage d’Olivier Kempf constitue une excellente synthèse sur l’OTAN. En quinze chapitres, l’auteur traite de manière claire et didactique de l’histoire de l’alliance, de son organisation et de ses institutions, de ses élargissements successifs, des relations entre les différents alliés, de leurs conceptions de l’alliance, des concepts stratégiques (1991, 1999 et 2010), des engagements réalisés, des défis actuels et de l’évolution prochaine de l’alliance…

Un premier thème particulièrement intéressant est celui de l’élargissement de l’OTAN. A l’origine, l'alliance est limitée dans son cadre géographique (nombre de membres et zone d’intérêt) et dans ses buts (défense contre l’URSS et ses alliés). Toutefois, assez rapidement, elle s’agrandit. De nouveaux Etats (Grèce, Turquie, RFA…) deviennent membres, entraînant une extension de la zone d’intérêt. Au lendemain de la chute du mur de Berlin et de la disparition de la menace constituée par le Pacte de Varsovie, l’OTAN n’est pas dissoute – cela aurait pourtant été une évolution possible et, somme toute, logique. L'alliance connaît au contraire un développement remarquable, et ce dans plusieurs domaines. Tout d’abord, de nombreux pays d’Europe de l’Est (Tchéquie, Hongrie, Pologne…) et même certains Etats ayant appartenu à l’URSS (Pays baltes) intègrent l’alliance. De plus, la zone d’intervention est étendue. C’est ainsi que l’OTAN est engagée dans des opérations en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Libye… De nouvelles missions sont par ailleurs formulées (lutte contre le terrorisme, cyberguerre…). Enfin, la constitution de partenariats divers (Partenariat pour la Paix notamment) représente également une autre forme d’élargissement politique permettant une influence à grande échelle.

Les chapitres sur les relations entre l’OTAN et la défense européenne – les différentes organisations, CED, UEO, Europe de la défense de l’UE, et leur évolution sont analysées – sont également d’un intérêt tout particulier. Washington a toujours souhaité un renforcement de l’autonomie européenne en matière de défense. Le but est de faire partager de manière plus équilibrée le poids des efforts militaires. Ainsi, à la fin de la Guerre froide, lorsqu’est signé le traité de Maastricht qui crée les premiers éléments d’une politique extérieure et de défense commune aux Etats membres de l’Union européenne, le concept d’Identité Européenne de Sécurité et de Défense (IESD) est bien accepté. Toutefois, pour les Américains, l’alliance a toujours représenté un moyen d’influencer, voire de contrôler, les politiques extérieures et de défense des pays européens. Dès lors, une trop grande autonomie européenne en la matière déplait. Lorsque la déclaration franco-britannique de Saint-Malo de 1998 insiste sur ce point, Washington réagit en imposant la règle des 3 D – pas de duplication des institutions militaires de l’OTAN, pas de découplage par rapport aux USA, pas de discrimination envers les Etats de l’OTAN non membres de l’UE. Pour la majorité des pays européens, la domination américaine et la faible autonomie de la défense européenne créent cependant une situation très confortable. Elle leur permet de disposer d’une puissante protection militaire à moindres frais.

Soulignons cependant que la relation Europe – Etats-Unis en matière de sécurité s’est complexifiée depuis une vingtaine d’année. Pour Washington, l’Europe n’a plus la même importance stratégique qu’auparavant. La disparition de la menace soviétique et la montée en puissance de la Chine ont conduit les USA à se détourner de cette région du Monde. Les attentats du 11-Septembre et le refus de certains Etats européens de les soutenir dans leur intervention en Irak en 2003 les ont également incités à faire cavalier seul et à constituer des coalitions ad hoc (doctrine Rumsfeld). Les expériences des interventions de cette dernière décennie ont toutefois montré les limites du hard power américain. La conception de la politique de sécurité européenne, basée davantage sur le soft power et une approche globale des problèmes, ne peut plus être négligée et raillée – tout le monde se rappelle de la métaphore domestique de Robert Kagan "Les Américains font la cuisine, les Européens font la vaisselle". La relation OTAN – PESD est ainsi de plus en plus envisagée dans un cadre de complémentarité plutôt que de domination.

Le lecteur regrettera de ne pas pouvoir disposer des analyses de l'auteur pour la période qui a succédé au moment de la publication de l'ouvrage. Depuis une année environ, la situation internationale, notamment en Ukraine, a en effet connu des évolutions rapides et l'OTAN se voit contrainte à s'adapter une fois de plus, notamment en ce qui concerne l’engagement américain en Europe, les missions de défense et les relations avec la Russie. On ne peut donc que souhaiter pour bientôt une troisième édition mise à jour en tenant compte des derniers rebondissements de l’actualité!

(© blogdéfense)

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Poutine. L'itinéraire secret

Publié le par Dimitry Queloz

FEDOROVSKI, Vladimir, Poutine. L’itinéraire secret, Monaco, Editions du Rocher, 2014, 232 pages

Au cours de ces derniers mois, le président russe Vladimir Poutine a fait l’objet de plusieurs ouvrages en langue française – voir notamment ceux de Frédéric Pons et de Michel Eltchaninoff dont nous parlerons peut-être dans un prochain article. Celui de Vladimir Fédorovski nous présente un portrait fort intéressant de ce personnage complexe qui "excelle dans l’art de brouiller les pistes" et qui échappe largement aux esprits occidentaux, souvent trop rationnels ou marqués par une certaine idéologie germanopratine qui conduit nombre d’entre eux à se montrer extrêmement critiques envers le chef du Kremlin, notamment en ce qui concerne les principes démocratiques, alors qu’ils ont souvent fait preuve d’une remarquable indulgence envers le régime communiste pourtant bien moins démocratique.

D’origine russe, l’auteur connaît bien le pays et sa mentalité particulière. Il nous en montre l’influence sur le monde politique et les dirigeants. De plus, il a été un acteur de l’histoire récente de la Russie. Diplomate et promoteur des réformes gorbatchéviennes, il a vécu une partie des événements présentés et en a côtoyé certains protagonistes. Le livre n’est donc pas à proprement parler une étude d’historien, mais plutôt une "histoire vivante" qui nous donne le témoignage et l’analyse personnels de l’auteur.

Poutine assume l’histoire de la Russie dans son temps long et sa globalité, en évacuant toute forme de culpabilité par rapport à la dureté du régime tsariste ou aux aspects totalitaires du communisme, y compris dans sa forme la plus criminelle sous Staline. Dans une vision qui rappelle celle de de Gaulle en son temps, il ne voit que la grandeur et la puissance du pays – qu’il cherche absolument à restaurer après le naufrage consécutif à la disparition de l’Union soviétique –, le rôle joué en ce sens par ses grands dirigeants, d’"Ivan le Terrible à Nicolas II en passant par Boris Godounov, Pierre le Grand, Catherine II ou Alexandre Ier". Même la période communiste a ses héros. Staline a forgé la puissance russe au XXe siècle dans la lutte contre le nazisme, tandis que Iouri Andropov, son ancien patron au KGB, représente son grand modèle en matière politique.

Ces conceptions particulières conduisent à une vision spécifique de la place de la Russie dans le Monde et de son rôle géopolitique. Pour l’auteur, Poutine a cherché sincèrement un rapprochement avec l’Europe avec laquelle la Russie partage une civilisation et des valeurs chrétiennes communes. Cette proximité culturelle et religieuse se double par ailleurs d’une crainte envers une menace perçue elle aussi comme commune: la montée en puissance de l’islamisme. La réalisation de ce projet géopolitique se heurte cependant à l’idéologie dominante en Europe – intériorisation des critiques marxistes, "droit-de-l’hommisme", décadence des mœurs, sous-estimation de la menace islamiste… – en laquelle Poutine ne voit qu’une source de décadence, à l’instar de l’immense majorité des Russes. Un autre volet de la vision géopolitique du président russe est la crainte de la Chine dont la puissance économique et démographique représente une menace à la fois pour la souveraineté russe en Sibérie et pour son influence en Asie centrale. La crise ukrainienne et ses conséquences semblent cependant conduire Poutine à changer ses priorités: comme la possibilité d’un rapprochement avec l’Europe paraît s’éloigner – seule l’Allemagne semble représenter un partenaire fiable –, pourquoi ne pas se rapprocher des anciens alliés de l’URSS, développer une nouvelle politique d’influence grâce à l’arme économique du gaz et ne pas entretenir de meilleures relations avec la Chine en dépit des différences entre les deux Etats?

Enfin, retenons encore un autre aspect intéressant de l’ouvrage: la mise en évidence de l’importance des services secrets dans le système de gouvernement russe. Dans ce domaine aussi, l’auteur montre que ce phénomène est une constante de l’histoire du pays. La "haute police", quel que soit le régime pour lequel elle travaille, représente en effet le "gardien du temple", le "suprême défenseur des intérêts de l’Etat". Comme son mentor politique Andropov, Poutine a été membre puis chef des services secrets (KGB/FSB) avant de devenir chef de l’Etat. Nombre d’anciens collaborateurs de l’institution ont par ailleurs trouvé des emplois dans l’administration et le système politique actuels. Même le patriarche Kirill, qui symbolise l’alliance avec l’autel, serait un ancien de la "galaxie du KGB". Le système de gouvernement Poutine est donc largement marqué par son appartenance au KGB, que ce soit en matière de réseau, de pratiques et de méthodes de travail.

(© blogdéfense)

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Churchill - De Gaulle

Publié le par Dimitry Queloz

Destins croisés de deux géants du XXe siècle au Musée de l’armée

Le Musée des Invalides et la Fondation Charles de Gaulle viennent d’inaugurer une fort belle exposition qui retrace les destins croisés des deux plus grands dirigeants politiques européens du XXe siècle. Le visiteur peut suivre les itinéraires de Winston Churchill et de Charles de Gaulle au travers d’une série de thèmes exposés le plus souvent chronologiquement: enfance et formation, carrière politique et militaire entre 1900 et 1940, rencontre et relations au cours de la Deuxième Guerre mondiale, départ du gouvernement en 1945-1946, écriture des Mémoires, position sur la construction européenne… Les documents présentés sont variés, souvent du plus grand intérêt, parfois touchants. Ils comprennent notamment des extraits de discours, des films dont certains sont visibles sur Youtube, une très riche iconographie, de nombreuses tenues – nous retiendrons plus particulièrement un uniforme des hussards et une combinaison en velours de Churchill –, des lettres et des bulletins de notes, le disque sur lequel est enregistré le discours de de Gaulle du 22 juin 1940…

En dépit de leurs nombreuses différences – origine sociale, âge, éducation, parcours jusqu’à leur rencontre de l’été 1940 –, Churchill et de Gaulle partagent de nombreux points communs, que ce soit en matière de personnalité ou de conception du Monde: sens de l’histoire, esprit de grandeur, force de caractère, passion pour la littérature et l’écriture, goût pour la modernité, volonté de combattre... Comme le souligne très justement un texte de l’exposition, ce sont des "esprits non conformistes et paradoxalement fidèles aux traditions nationales".

Churchill et de Gaulle descendant les Champs-Elysées le 11 novembre 1944. (© Musée de l'armée)

Churchill et de Gaulle descendant les Champs-Elysées le 11 novembre 1944. (© Musée de l'armée)

Cette exposition si riche et chargée d’émotion – le visiteur ressent à chaque instant le poids de l’histoire et l’esprit des deux géants – commence par mettre en exergue l’importance du verbe. Churchill et de Gaulle sont des "orateurs remarquables". Ils ont tout deux employé le nouveau media de l’époque, la radio, qui permettait d’atteindre un large public, directement, même dans des pays lointains, en dépit de la censure et des brouillages. Au cours de la guerre, Churchill a ainsi prononcé 56 discours à la BBC et de Gaulle 67, sans compter les nombreux autres devant le Parlement pour le premier, à l’Albert Hall et à radio Brazzaville pour le second.

Un autre aspect développé dans l’exposition est l’importance accordée à la culture et à la formation – à retenir, surtout par les temps qui courent! Si Churchill a été un cancre tout au long de sa scolarité, il s’est ensuite rendu compte, à 22 ans alors qu’il était en garnison à Bangalore, de son manque de connaissances et s’est mis à s’instruire, en lisant. De son côté, dans Vers l’armée de métier, de Gaulle écrit: "La véritable école du Commandement est la culture générale". Sa formation est classique, sous l’influence de son père, "homme de pensée, de culture, de tradition". L’histoire et la littérature en constituent les deux piliers. Chateaubriand et surtout Péguy ont marqué la jeunesse du Général qui ne pouvait que se reconnaître dans l’esprit profondément religieux et patriote des écrits de ce dernier – "Mère, voici vos fils qui se sont tant battus", "L’ordre et l’ordre seul fait en définitive la liberté. Le désordre fait la servitude". Churchill et de Gaulle ont aussi beaucoup écrit, et bien écrit. Le premier a reçu le Prix Nobel de littérature en 1953, ce qui a peut-être rendu jaloux le second comme le laisse croire une superbe caricature de l’exposition. Quant aux écrits du Général, leur qualité est incontestable et certaines de ses pages, notamment dans les Mémoires de guerre, sont dignes de figurer dans les anthologies de la littérature française.

Terminons cette trop brève présentation en disant encore quelques mots à propos des relations entre les deux hommes. Avant juin 1940, Churchill et de Gaulle ne se connaissent pas. Le 13, au terme d’une de leurs premières rencontres, Churchill discerne en de Gaulle "l’homme du destin" qui partage nombre de ses convictions quant à la situation du moment: volonté de se battre, même vision d’une guerre où se joue l’avenir de la civilisation occidentale, caractère planétaire du conflit. Il le soutient dès lors dans sa poursuite du combat aux côtés de l’Angleterre. Les relations sont toutefois difficiles, les crises et les menaces de rupture fréquentes – les textes de l’exposition parlent de "mésentente cordiale". Les intérêts nationaux, parfois divergents, sont en jeu. De plus, le rôle grandissant des Etats-Unis dans la guerre ne fait qu’aggraver les tensions. L’Angleterre doit tenir compte de la position américaine en raison du soutien indispensable reçu d’outre-Atlantique. Surtout, Roosevelt est profondément hostile à de Gaulle en qui il voit un antidémocrate et un putschiste. Le président américain jouera la carte de Vichy, puis celle de Giraud, jusqu’à la dernière extrémité. De Gaulle ne sera reconnu comme autorité légitime qu’après le débarquement en Normandie, comme le montre bien le projet d’administration de la France libérée (AMGOT). Finalement, le pire a été évité. Les proches de Churchill et de de Gaulle ont joué un rôle de modération. De son côté, le Premier Ministre britannique, conscient des intérêts communs entre les deux pays et désireux de maintenir un équilibre en Europe, était contraint d’éviter toute ascension aux extrêmes.

L’exposition est à voir absolument jusqu’au 26 juillet 2015 au Musée des Invalides. Pour de plus amples informations, voir les sites internet du Musée de l’armée et de la Fondation Charles de Gaulle.

(© Musée de l'armée)

(© Musée de l'armée)

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Techno-guérilla et guerre hybride

Publié le par Dimitry Queloz

HENROTIN, Joseph, Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, Paris, Nuvis, 2014, 362 pages

Le dernier ouvrage de Joseph Henrotin offre une fort belle analyse d’une application spécifique de la guerre hybride, la techno-guérilla. Vu l’actualité de ce phénomène, on ne peut que saluer la parution d’un livre qui clarifie les concepts, précise les définitions et présente la question sous ses différents aspects, notamment en étudiant séparément les domaines terrestre, naval et aérospatial. Les deux premiers chapitres, qui traitent du concept de guerre hybride et des origines de la techno-guérilla, présentent, à nos yeux, un intérêt tout particulier. Aussi nous concentrerons-nous plus spécifiquement sur ces deux chapitres en laissant au lecteur le plaisir de découvrir les suivants, tout aussi remarquables au demeurant.

Dans le premier chapitre "Guerre hybride et techno-guérilla: une première approche", l’auteur définit le concept de guerre hybride. Théorisé depuis peu, ce dernier s’intéresse pourtant à un phénomène historique très ancien puisque l’on en trouve des exemples au cours de la guerre du Péloponnèse déjà. La guerre hybride représente un "mélange" de pratiques de la guerre régulière et de la guerre irrégulière. La première se caractérise par le fait qu’elle est menée par une force armée structurée et reconnaissable (port d’un uniforme), soumise à l’autorité d’un Etat. Elle s’appuie par ailleurs sur des normes doctrinales et juridiques qui limitent les possibilités d’action. De son côté, la guerre irrégulière, en raison de la variabilité de ses formes, est plus difficile à définir en dépit d’un certain nombre de caractéristiques: emprise sur les populations, aptitude à l’innovation et à l’adaptation en matière de doctrine et d’organisation, variété des modes d’action (insurrection, guérilla, terrorisme…)… Elle est principalement le fait de groupes subétatiques, même si les armées étatiques peuvent également la pratiquer.

Ces deux formes de guerre sont des idéaux-types qui facilitent la compréhension mais, dans la réalité, elles ne sont pas cloisonnées et une certaine porosité existe entre elles. La plupart des guerres présentent des caractéristiques de chacune d’elles et sont par conséquent des guerres hybrides. L’auteur souligne une tendance croissante à un "glissement" des modes d’action des forces étatiques en direction de la guerre irrégulière. Cela est dû notamment à la remise en cause des hiérarchies, à la décentralisation des processus de décision, à la conduite par objectif (Auftragstaktik) et à la réticulation des forces. Certaines doctrines développées au niveau étatique prônent par ailleurs la déstructuration des normes et des pratiques, la seule norme conservée étant d’atteindre l’objectif défini par l’Etat. L’exemple le plus abouti de ce genre de doctrines est celui de la "guerre hors-limite" préconisée par les Chinois Liang et Xiangsui. En dépit de cette tendance, l’auteur met en exergue la difficulté pour les armées régulières, surtout occidentales, à s’engager dans un processus d’hybridation. Ces armées sont en effet moins souples structurellement, institutionnellement, doctrinalement et culturellement que les forces subétatiques qui disposent, en fin de compte, de meilleures facultés d’adaptation.

Pour Henrotin, en dépit de ses processus d’hybridation, la guerre n’a pas changé de nature. Elle est toujours ce caméléon qui ne change que de forme. Les lois et les principes définis par Clausewitz – à un moment où, avec la construction des Etats-nations, le caractère régulier de la guerre se renforce – restent toujours valables: ascension aux extrêmes – même si cette loi est discutable –, guerre en tant que "collision de deux forces vives", nécessité de proportionner l’effort à la force de l’adversaire. Il en est de même pour le concept de "trinité paradoxale" – gouvernement, armée, peuple –, en dépit d’une complexification quant au nombre et aux caractéristiques des acteurs.

La techno-guérilla, quant à elle, a ses origines dans les débats de stratégies alternatives des années 1970-1980. Elle représente alors une forme d’hybridation "instrumentale" car elle est pensée d’emblée comme telle en tant que "système de défense le plus adapté" – à noter que l’auteur distingue une deuxième catégorie d'hybridation: l’hybridation "contrainte ou d’opportunité". A cette époque, plusieurs phénomènes se conjuguent pour remettre en cause le principe d’engagement régulier des forces armées de l’OTAN dans l’hypothèse d’un affrontement avec les armées du Pacte de Varsovie. Certains officiers européens, surtout en France, en Allemagne et dans les pays scandinaves, pensent que les forces soviétiques sont si puissantes qu’il faut adopter une stratégie différente si l’on veut pouvoir les contrer. Le deuxième facteur influençant la réflexion stratégique est le doute relatif à l’engagement effectif des forces américaines en cas de conflit. Enfin, les groupes d’extrême-gauche cherchent à entrer dans les débats politiques sur la défense, avec l’ambition d’apporter une solution nouvelle, conforme à leurs principes idéologiques.

Deux écoles, une française et une allemande, sont à l’origine de la conceptualisation de la techno-guérilla. Dans la première, la cheville ouvrière est le commandant Guy Brossolet, de l’armée de Terre. Il développe un modèle de défense basé sur l’engagement territorial de très petites unités autonomes dont la mission est d’user les forces offensives adverses (la "toile d'araignée"). Ces petites unités sont soutenues par quelques forces plus classiques (l'"araignée") chargées de détruire ponctuellement les formations ayant franchi ou contourné la toile. L’Allemand Horst Afheldt, chercheur civil, reprend les principaux thèmes de ce dernier. Ses conceptions sont toutefois différentes de celles de l’école française basée sur la recherche de l’efficacité opérationnelle. Afheldt fait intervenir des considérations d’ordre politique dans ses réflexions: le système de défense préconisé ne doit pas être perçu comme une menace, une provocation par l’adversaire; il doit être exclusivement défensif et compris comme tel. Ces réflexions théoriques ont connu peu d’application dans les armées occidentales. Ce n’est que quelques années plus tard, à la suite de l’apparition de moyens technologiques sophistiqués de petite taille et bon marché, que des groupes subétatiques, comme le Hezbollah ou les Tigres tamouls, développent de véritables techno-guérillas, sans que l’on puisse établir de lien avec les écrits des penseurs européens.

(© blogdefense)

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Stratégique: Regards croisés franco-suisses

Publié le par Dimitry Queloz

Stratégique no 107: "Regards croisés franco-suisses", novembre 2014

Ce numéro de la revue Stratégique est le fruit d’une collaboration entre l’Institut de Stratégie Comparée (ISC) et le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM). Il comprend essentiellement des articles consacrés aux relations politico-militaires franco-suisses, à la situation présente de l’armée helvétique et à la pensée militaire suisse. En dépit de la grande diversité des sujets abordés dans la dizaine d’articles, il est possible de dégager quelques grands thèmes.

Depuis le début des années 1870 – cette période constitue un tournant à la fois pour la Suisse et la France puisque la première adopte une nouvelle constitution et une nouvelle organisation militaire et la seconde change de régime politique avec l’avènement de la IIIe République –, la France porte un regard attentif, souvent inquiet, parfois méfiant, sur la défense de son voisin – qui couvre le flanc droit de son dispositif principal –, ses capacités et son système militaires, sa volonté d’assurer ses obligations d’Etat neutre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, on craint un alignement helvétique aux côtés de l’Allemagne. Dans les années trente, la méfiance a disparu, mais on redoute une incapacité à faire face à la puissance nazie, notamment dans le domaine aérien. Au début de la Guerre froide, on se demande si l’armée suisse serait en mesure de résister à une offensive mécanisée soviétique. Quelques années plus tard, en raison de l’abandon de la stratégie du réduit, de la constitution de forces mécanisées et blindées, surtout de l’ouverture de discussions favorables à des collaborations, une certaine confiance est (re)créée entre les deux pays. Comme le souligne à juste titre Georges-Henri Soutou, cet aspect est fondamental: au-delà des considérations purement matérielles, une relation stratégique "ne repose pas seulement sur des éléments quantifiables, mais aussi sur des perceptions, des représentations et des facteurs subtils".

En dehors de l’influence exercée par les attachés militaires français en Suisse, une institution a joué un rôle important dans le rapprochement des deux armées dont les organisations et les mentalités sont si différentes: l’Ecole supérieure de guerre. Après la Première Guerre mondiale, l’armée française est auréolée de sa récente victoire. L’Ecole supérieure de guerre devient la référence en matière de formation supérieure et de doctrine. La Suisse, qui ne possède pas de haute école pour ses officiers supérieurs, envoie certains d’entre eux se former à Paris. 80% des stagiaires deviennent généraux et la moitié reçoit le grade de général de corps d’armée qui est, en Suisse, le grade le plus élevé en temps de paix. L'influence française est donc significative, notamment en matière de doctrine. Par ailleurs, les relations personnelles créées dans ces circonstances constituent un des facteurs explicatifs de la collaboration militaire prévue entre les deux armées au début de la Seconde Guerre mondiale en cas d’invasion allemande de la Suisse. Après 1945, l’armée suisse continue à envoyer des stagiaires à l’Ecole supérieure de guerre, et ce jusqu’à nos jours, même si d’autres écoles militaires lui font concurrence.

Depuis la chute du mur de Berlin, et en dépit de toutes les différences qui existent entre elles, les armées suisses et françaises sont confrontées à un contexte stratégique et à des contraintes similaires. La disparition de la menace soviétique a mis fin, d’une manière relative, au risque de guerre classique en Europe. Cependant, d’autres menaces ont fait leur apparition, qui concernent la sécurité intérieure – terrorisme islamiste qui s’inscrit dans un contexte européen du fait de l'appartenance à l'espace Schengen, possibilité d’un chaos découlant d’une catastrophe naturelle –, avec pour effet l’adoption de nouvelles doctrines appropriées. Les restrictions budgétaires entraînent par ailleurs des conséquences identiques dans les deux armées: diminution des effectifs et réformes basées sur une orientation néolibérale et une approche gestionnaire (concept d’"armée de marché"). Les engagements fréquents – opérations extérieures en France et soutien aux autorités civiles en Suisse – se font au détriment de l’instruction et de la maîtrise des nouveaux armements et matériels. Enfin, le lien armée – nation a été remis en cause des deux côtés du Jura. En dépit des adaptations, le modèle suisse est resté relativement stable, avec la conservation du système de milice qui a par ailleurs été plébiscité lors d’un vote populaire en 2013. En France, la conscription a été abandonnée en 1996 au profit de la professionnalisation. Notons que le débat semble toutefois relancé depuis les récents attentats de Paris.

Le numéro s’intéresse également à deux penseurs militaires suisses. Un article est consacré à Daniel Reichel et à ses "quatre éléments fondamentaux" de la guerre: feu, choc, manœuvre et incertitude. Saluons l’initiative de publier en un seul volume les cinq fascicules relatifs à ces questions, actuellement introuvables en librairie. L’ouvrage paraîtra prochainement dans la Bibliothèque stratégique des éditions Econimica. Un second article présente synthétiquement les principales thèses de Bernard Wicht. Nous renvoyons le lecteur à l’article que nous avons consacré à son dernier ouvrage, Europe Mad Max demain? Retour à la défense citoyenne paru en 2013.

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