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Articles avec #relations internationales tag

Vers la guerre civile moléculaire (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Il y a deux semaines, la Société jurassienne des officiers a eu le plaisir d’accueillir Bernard Wicht comme conférencier lors de son assemblée générale annuelle. Enseignant en sciences politiques à l’université de Lausanne depuis 2001, Bernard Wicht est connu pour ses réflexions sur le système de milice et l’évolution des guerres contemporaines – nous vous avions notamment présenté, en son temps, son ouvrage Europe Mad Max demain?. Avec ce qu’il faut d’humour et d’esprit provocateur pour maintenir son public en haleine, avec toute la clarté qui le caractérise, il a développé un exposé fort intéressant sur la guerre civile moléculaire qui a captivé l’auditoire.

 

La guerre civile moléculaire

 

Pour Bernard Wicht, la guerre connaît une mutation totale depuis la fin de la Guerre froide, comme l’avait déjà mis en évidence Martin van Kreveld dans La transformation de la guerre paru en 1991. Avec la mondialisation et le déclin du rôle de l’Etat moderne, les deux formes de guerre auxquelles nous étions habitués – guerre interétatique et guerre civile – ont disparu pour laisser la place à la guerre civile moléculaire. Selon Bernard Wicht, ce concept développé par Hans-Magnus Enzensberger est parfaitement adapté pour décrire la situation sécuritaire problématique que connaissent actuellement certains de nos voisins et qui sera probablement également celle de la Suisse dans un avenir plus ou moins proche.

 

La guerre civile moléculaire se distingue de la guerre civile classique, dont l’exemple le plus emblématique est la guerre de Sécession, par le fait qu’elle n’oppose pas simplement deux groupes, un majoritaire dominant – généralement un Etat – et un minoritaire dominé, comme c’était le cas durant la période de constitution des Etats modernes. En raison de son caractère mutant, elle conduit par ailleurs à se poser deux questions fondamentales qui ont constitué le cœur de la conférence: Pour l’Etat démocratique occidental, qui est l’ennemi? Comment lui faire face et ne pas se préparer à la guerre d’avant-hier?

 

Dans la guerre civile moléculaire, cet ennemi présente sept caractéristiques que Bernard Wicht a longuement développées et discutées.

 

- L’ennemi est transnational

 

L’exemple de Daech illustre bien cette caractéristique. Le groupe islamiste occupe un territoire à cheval sur la Syrie et l’Irak. Ses combattants proviennent du Monde entier et se fondent dans les flux de population pour aller s’installer en Afrique du Nord et en Europe. C’est, en fin de compte, une véritable "armée de la mondialisation".

 

- Sa stratégie des moyens repose sur le double principe low tech/low cost

 

Disposant de moyens financiers, techniques et logistiques limités, l’ennemi emploie tout ce qui est à sa disposition pour frapper. Le principe cardinal est celui de l’efficacité.

 

- Le recrutement se fonde sur un récit commun

 

Le recrutement se fait via une propagande qui cible les émotions et les frustrations de toute une génération. Elle propose aux futurs combattants un récit commun, une idéologie dans laquelle ils pourront se reconnaître et pour laquelle ils seront prêts à combattre et à mourir.

 

- Le contrôle des territoires selon le principe du zébrage

 

L’ennemi ne cherche pas à contrôler totalement le territoire. Seules certaines zones le sont, comme l’a bien montré l’exemple de la ville d’Alep.

 

- Le contrôle de la population par la terreur

 

Dans ce domaine, il n’y a pas d’innovation. Les vieilles techniques de terreur sont reprises, comme les assassinats, les exécutions soigneusement mises en scène, les expositions de cadavres…

 

- Une tactique visant à créer l’insécurité

 

L’ennemi recherche à déstabiliser son adversaire, à affaiblir ses forces morales. Pour ce faire, il utilise divers mode d’action de type terroriste, comme les tueries et les attentats kamikazes.

 

- Un financement par le biais de l’économie grise

 

Tous les moyens de financement sont bons, notamment les trafics en tout genre. (A suivre)

Bernard Wicht, conférencier de l'assemblée générale de la SJO. (© SJO)

Bernard Wicht, conférencier de l'assemblée générale de la SJO. (© SJO)

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Retour sur l'engagement du Kuznetsov en Syrie (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Des capacités maritimes indéniables

 

Au cours de son déploiement au large de la Syrie, la marine russe a prouvé qu’elle disposait de réelles capacités d’engagement, même si elles ne doivent pas être surestimées. Ses navires étaient globalement bien entretenus et ses équipages ont montré un certain savoir-faire. Un observateur a ainsi confié au site Mer et marine qu’il ne fallait pas "sous-estimer les Russes", qu’ils faisaient preuve de créativité et qu’ils étaient "de vrais marins et de vrais soldats". Ils ont su faire preuve de discrétion sur le plan électromagnétique et positionner leurs bâtiments de manière à couvrir judicieusement l’espace aéromaritime.

 

La marine russe s’est révélée capable de déployer un important groupe aéronaval loin de ses bases durant plusieurs mois, tout en menant un certain nombre de missions de guerre, parmi lesquels des bombardements aériens contre des objectifs au sol et des tirs de missiles de croisière. Ces derniers ont été effectués dès le début de l’engagement par la frégate Amiral Grigorovich, confirmant les capacités russes dans ce domaine. Pour rappel, la marine russe avait déjà engagé de telles armes, à la surprise des observateurs occidentaux, depuis des frégates et des sous-marins dans les premiers temps de son intervention en Syrie en automne 2015.

 

De plus, comme l’a souligné Alexandre Vautravers dans le dernier numéro de la Revue militaire suisse, la marine russe a été capable de coordonner l’action d’au moins trois groupes navals et de nombreux avions, en dépit d’une provenance éloignée et de conditions parfois difficiles, notamment en ce qui concerne le ravitaillement des navires – la flotte russe n’a ainsi pas été autorisée à se ravitailler en carburant dans les ports espagnols à la suite des pressions américaines. Cela montre une grande maîtrise des moyens de communication.

Le déploiement du Kuznetsov et son suivi par la Royal Navy selon le Dailymail. (© Dailymail)

Le déploiement du Kuznetsov et son suivi par la Royal Navy selon le Dailymail. (© Dailymail)

Des capacités aériennes limitées

 

Si la marine russe a montré, dans son ensemble, de réelles capacités opérationnelles, le porte-avions Kuznetsov a, quant à lui, connu d’importantes difficultés dans son engagement. D’après le Kremlin, ses appareils auraient effectué 420 sorties et détruit 1'252 cibles. Ces chiffres sont, bien sûr, difficilement vérifiables. De plus, il faudrait savoir comment ils se répartissent au cours de la période d'engagement pour en tirer de réels enseignements, d’autant qu’il existe des inconnues en ce qui concerne le temps réel durant lequel le bâtiment a été opérationnel. Si on calcule une moyenne quotidienne sur l’ensemble des deux mois, on arrive à sept sorties par jours pour une douzaine d’avions. Cette moyenne peut paraître faible, mais on peut la comparer avec celle de l’engagement du Charles-de-Gaulle au cours de l’opération Harmattan. Avec 16 avions embarqués, le porte-avions français a mené 1'350 sorties en 120 jours, soit une moyenne quotidienne de 11,25 sorties. Les capacités des deux porte-avions seraient donc en apparence similaires, mais il existe trop d’inconnues et des différences notoires – capacités de frappe supérieure des Rafale, engagement d’une durée double pour le Charles-de-Gaulle… – pour tirer des conclusions pertinentes. En revanche, ce qui est certain c’est que, d’une manière générale, le rôle joué par les appareils du Kuznetsov dans la guerre en Syrie a été moindre. Ils ont en effet effectué un peu plus de 2% des quelque 19'000 sorties de l’aviation russe depuis le début de son engagement.

 

Les limites capacitaires du Kuznetsov ont été étalées au grand jour à la suite de deux accidents survenus à la mi-novembre et au début décembre. Au cours du premier, un MiG-29K est tombé en panne de carburant et s’est abîmé en mer car il ne pouvait plus atterrir en raison d’un problème dans le dispositif d’appontage du porte-avions. Lors du deuxième accident, c’est un Su-33 qui a été perdu à la suite d’une erreur d’appontage. D’après Mer et Marine, qui reprend une déclaration du ministère de la Défense russe, le brin d’arrêt s’est rompu au moment où la crosse de l’appareil l’a accroché et le pilote n’a pas réussi à remettre les gaz. Notons que ce n’est pas la première fois qu’un accident de ce genre se produit sur le Kuznetsov. Un avion avait déjà été perdu en 2005 dans des circonstances similaires.

 

Ces accidents à répétition montrent que les Russes ne maîtrisent pas totalement, techniquement et opérationnellement, le système de récupération des avions du Kuznetsov. Celui-ci a sans doute été révisé avant le déploiement et il n’est pas normal qu’il ait connu une panne aussi peu de temps après et qu’un brin d’arrêt se soit rompu trois semaines plus tard, d’autant que le nombre de sorties a été plutôt faible. A titre de comparaison, l’US Navy change les câbles de ses porte-avions après 2'000 appontages!

 

Les raisons de ces problèmes peuvent être multiples. Cela peut être dû au manque d’entraînement des pilotes, notamment sur MiG-29, ou à une erreur de pilotage. Certains analystes ont cependant également évoqué les erreurs de conception du Kuznetsov. Les brins d’arrêt sont mal répartis sur le pont oblique qui est par ailleurs relativement court. Les pilotes seraient donc peut-être obligés d’atterrir avec une vitesse élevée pour pouvoir redécoller en cas de nécessité, entraînant des tensions très fortes sur les câbles qui peuvent conduire à des dommages, voire des ruptures. Une autre cause, qui pourrait s’additionner au problème que nous venons d’évoquer, découlerait des insuffisances de propulsion du Kuznetsov. Celui-ci ne serait pas toujours en mesure d’atteindre sa vitesse maximale. Comme, lors d’un appontage, la vitesse du navire vient se soustraire à la vitesse de l’avion, ce dernier aurait toujours une vitesse relative élevée qui contribuerait à une usure prématurée des câbles.

 

En raison des problèmes du système de récupération des avions, le Kuznetsov a débarqué une partie de son groupe aérien pour le faire opérer à partir de la base de Humaymim en Syrie. Ce fait a été rendu public par le magazine Jane’s qui a analysé une photo satellite montrant 8 SU-33 et un MiG-29K sur la base le 20 novembre. De son côté, la Russie a cherché à cacher les difficultés rencontrées. D’une part, le ministère de la Défense a diffusé, au lendemain du premier accident, des vidéos des opérations aériennes depuis le Kuznetsov pour montrer que les problèmes de brins d’arrêt étaient résolus. D’autre part, et en dépit du débarquement d’une partie de son groupe aérien, le Kuznetsov a été maintenu au large de la Syrie jusqu’au début janvier. Comme le mentionne le Fauteuil de Colbert, le débarquement d’une partie des appareils était peut-être le signe que le navire n’était plus opérationnel. Un retrait rapide du bâtiment pour effectuer les réparations nécessaires aurait été logique, mais aurait constitué un aveu d’échec qui aurait été désastreux tant au niveau de la diplomatie que de la propagande.

Photo satellite montrant 8 Su-33 de la marine russe sur la base aérienne de Humaymim en Syrie. (© Jane's)

Photo satellite montrant 8 Su-33 de la marine russe sur la base aérienne de Humaymim en Syrie. (© Jane's)

Conclusion

 

Le premier engagement du Kuznetsov a donné des résultats mitigés. La marine russe a montré qu’elle ne maîtrisait pas le nouveau concept d’emploi de son porte-avions, qui comprend, en plus des missions traditionnelles de défense aérienne, de lutte antinavires et anti-sous-marine, la projection de puissance vers la terre. Un tel savoir-faire est difficile à acquérir et il faut des années d’entraînement pour y parvenir. Comme le souligne Mer et marine, l’engagement du Kuznetsov a surtout été l’occasion d’une montée en puissance des capacités du bâtiment. La marine russe a certainement beaucoup appris techniquement et opérationnellement. Les enseignements tirés seront sans aucun doute utiles pour la prochaine refonte du navire et pour la construction d’un futur porte-avions. (Fin)

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Retour sur l'engagement du Kuznetsov en Syrie (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Durant près de trois mois, la flotte russe a déployé un puissant groupe aéronaval articulé autour de son unique porte-avions, le Kuznetsov. Parti de Severomorsk, près de Mourmansk, le 15 octobre 2016, ce dernier est arrivé en Méditerranée orientale au début novembre. Il a opéré au large des côtés syriennes jusqu’au début janvier 2017, avant de regagner son port d’attache, le Kremlin ayant décidé de réduire sa présence militaire dans la région. Si le voyage aller a été particulièrement suivi par la presse qui a publié de nombreux articles richement illustrés, le retour a été l’objet de moins d’attention. En revanche, de nombreux sites et revues spécialisés se sont penchés sur ce déploiement très attendu et ont présenté leur analyse tant en ce qui concerne les aspects politiques que les aspects opérationnels.

 

Le Kuznetsov

 

Mis sur cale en 1982 au temps de l’URSS, le Kuznetsov, qui a changé plusieurs fois de nom, est entré en service en 1991. Long de 304 mètres et d’un tonnage de près de 60'000 tonnes en charge, il est doté d’un piste oblique avec quatre brins d’arrêt et, ne disposant pas de catapulte, d’un tremplin (ski jump). Comme tous les porte-avions en configuration STOBAR, la charge embarquée par les avions, carburant et armement, est limitée. Notons encore que le Kuznetsov n’a pas perdu toutes les caractéristiques des premiers croiseurs porte-aéronefs soviétiques. Il est en effet équipé de 12 missiles de croisière antinavires Granit, mais, contrairement aux navires de la classe Kiev, ceux-ci sont logés dans des silos verticaux intégrés dans la structure du navire. Une telle disposition permet de libérer toute la plage avant. La surface du pont d’envol en est agrandie d'autant, ce qui augmente les possibilités d’engagement des aéronefs embarqués.

 

Si le Kuznetsov n’est pas hors d’âge, sa technologie est ancienne. De plus, il a connu de fréquents problèmes, notamment de propulsion,au cours de ses déploiements précédents. Il est d’ailleurs toujours accompagné d’un remorqueur de haute mer pour le secourir en cas d’avarie, comme cela a été le cas en 2012 dans le golfe de Gascogne.

 

En ce qui concerne les effectifs du groupe aérien du Kuznetsov, les chiffres sont très variables. On trouve en effet des capacités d’embarquement de 40 à 50 aéronefs, parfois même au-delà. Durant son récent déploiement en Syrie, le nombre d’appareils opérés a été plus modeste puisque seulement environ 25 avions et hélicoptères ont été engagés. Les différentes photographies ont permis d’identifier, notamment d’après les numéros des appareils, 8 Su-33, 4 MiG-29K, 4 Ka-27, 2 Ka-29TB, 2 Ka-31 et 1 Ka-52, soit un total de 21. Celui-ci représente un minimum et plusieurs études donnent des chiffres un peu plus élevés, de l’ordre de 25 à 30 aéronefs.

 

A propos des avions de combat embarqués, nous pouvons dire que le Su-33 est un appareil vieillissant. Développé à la fin des années 1980, il a cependant connu une série d’améliorations une dizaine d’années plus tard. Quant au MiG-29, il est entré en service en 1983 dans sa version terrestre. Sa version embarquée est toutefois récente. Elle manque encore de fiabilité, comme le montrent les appareils indiens qui ont un faible taux de disponibilité, notamment en raison de problème d’avionique et de motorisation.

 

Le Kuznetsov a connu son premier déploiement en Méditerranée entre décembre 1995 et mars 1996. Les dix années suivantes, le bâtiment n’a plus franchi le détroit de Gibraltar. Depuis 2007, la marine russe déploie à nouveau son porte-avions, et ce de manière régulière en période hivernale. Un groupe aéronaval a en effet opéré en Méditerranée de décembre 2007 à février 2008, de décembre 2008 à mars 2009, de décembre 2011 à février 2012 et de décembre 2013 à mai 2014. En 2015, il n’y a pas eu de déploiement, probablement en raison du manque d’entraînement des pilotes sur MiG-29.

 

Le récent déploiement du groupe aéronaval russe en Méditerranée présente un caractère particulier, dans le sens où il ne s’agissait pas d’un exercice, mais bel et bien d’un engagement réel. De plus, le Kuznetsov a été employé dans une autre mission que celle prévue habituellement. Le bâtiment ne devait en effet pas simplement assurer une bulle de protection aérienne. Il devait aussi remplir des missions de projection de puissance vers la terre.

Le Kuznetsov, escorté de près par la frégate HMS Richmond lors de son passage en mer du Nord.

Le Kuznetsov, escorté de près par la frégate HMS Richmond lors de son passage en mer du Nord.

Le groupe aéronaval

 

Le groupe aéronaval déployé par la marine russe au large de la Syrie était particulièrement puissant. Outre le Kuznetsov, une bonne vingtaine de navires, provenant de la flotte du Nord et de la flotte de la mer Noire – celle-ci déploie en permanence des navires en Méditerranée orientale depuis 2012 –, ont été engagés. La composition de l’escorte et ses effectifs ont évolué au cours du déploiement, nombre de navires n’étant engagés que durant une durée limité. La protection du Kuznetsov a été assurée par les six navires de surface suivants:

 

- Le croiseur nucléaire lance-missiles Petr Velikiy (Pierre le Grand);

- Deux destroyers de la classe Udaloy: le Vice-amiral Kulakov et le Severomorsk;

- Le destroyer Smetliviy;

- Les frégates Amiral Grigorovich et Pytliviy.

 

Par ailleurs, au moins six sous-marins, engagés par paires, ont été identifiés. Le soutien a été assuré par quatre ravitailleurs, dont le Sergei Osipov, tandis que quatre remorqueurs de haute mer ont accompagné le groupe aéronaval. Enfin, la marine russe a également déployé des navires de renseignement ainsi que des avions de patrouille maritime. (A suivre)

Le croiseur Petr Velikiy photographié par un Lokheed P3 Orion au large des côtés norvégiennes.

Le croiseur Petr Velikiy photographié par un Lokheed P3 Orion au large des côtés norvégiennes.

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La Russie entre peurs et défis

Publié le par Dimitry Queloz

RADVANYI, Jean, LARUELLE, Marlène, La Russie entre peurs et défis, Paris, Armand Colin, 2016, 240 pages

 

Depuis la fin de l’Union soviétique, la Russie a connu de profonds changements. Comme le soulignent les auteurs dans leur conclusion, "les frontières, le régime politique, l’économie, la vision du monde, les valeurs culturelles ont été transformés brutalement". Ces transformations sont présentées et analysées de manière synthétique dans sept chapitres courts mais denses qui mettent en lumière les forces, mais surtout les faiblesses et les défis d’une Russie qui cherche, depuis l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, à retrouver son rang de puissance mondiale.

 

L’ouvrage n’est pas seulement historique. Il intègre en effet les événements jusqu’en 2015, comme la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée, les sanctions occidentales qui ont suivi et la crise économique de cette année-là, très largement due à la baisse des prix du pétrole. Dans une actualité riche en rebondissements, on ne peut que regretter que les auteurs ne puissent nous livrer leurs analyses à propos de ses derniers développements, notamment en ce qui concerne l’intervention militaire en Syrie.

 

Le premier chapitre est consacré au territoire de la Russie. Celle-ci rencontre de grandes difficultés à en assurer la maîtrise en raison de sa colossale superficie. Le problème numéro un est démographique. La Russie a perdu plus de 6 millions d’habitants entre 1992 et 2009, tandis que la fécondité baissait de manière drastique. Si la situation s’améliore depuis 2010, le phénomène de baisse démographique constitue une tendance à moyen-long terme. De plus, certaines régions, déjà relativement moins peuplées, sont davantage touchées, comme la Sibérie et l’extrême orient, au point que l’on peut parler de désertification.

 

A propos du territoire, les auteurs soulignent encore que les frontières russes n’ont guère connu de stabilité au cours des siècles et que le pays est, traditionnellement et par essence, un pays impérialiste. Cette vision est encore largement cultivée chez certaines élites, d’autant que beaucoup regrettent les pertes territoriales des années 1990, ainsi que la fin de l’influence sur le glacis protecteur en Europe centrale. On comprend mieux la remise en cause, à deux reprises au cours de ces dernières années, de l’intangibilité des frontières garantie aux Etats de l’ex-URSS!

 

L’identité fait l’objet du deuxième chapitre. Tout comme l’URSS, la Russie est un Etat multiethnique, multiculturel et multireligieux. Sous le régime soviétique, ces aspects étaient cependant largement mis de côté en raison de l’universalisme de l’idéologie communiste et de son rejet de la religion. Après 1991, un débat identitaire est né qui oppose, d’une part, les partisans d’une nation basée sur une conception civique qui regroupe les "Russiens" et, d’autre part, les adeptes d’une conception ethnico-culturelle pour qui la nation s’articule autour du peuple russe. Cette deuxième conception a le vent en poupe depuis quelques années, comme le montrent l’importance accordée à l’Eglise orthodoxe, les discours nationalistes soulignant la dérussification du pays, le développement de la xénophobie...

 

Ce problème identitaire, qui fragilise la cohésion de la société russe, est aggravé par la fragmentation sociale, analysée dans le troisième chapitre. Les inégalités sociales sont nombreuses et vont en s’accentuant. Aux deux extrémités de la société se sont développées, d’une part, une minorité d’ultra-riches et, d’autre part, une population très pauvre. Entre les deux, une classe moyenne, représentant 25 à 40% de la population, peine à émerger. Ces inégalités sont renforcées par les disparités régionales. Moscou et sa région, qui représente 25% du PIB russe, ainsi que Saint-Pétersbourg, se détachent de plus en plus des autres régions, consommant la double fracture villes – campagnes et régions centrales – régions périphériques.

 

Le régime politique est analysé dans le chapitre 4, dont les grands déterminants sont mis en exergue par les auteurs: échec des réformes politiques et économiques de Boris Eltsine, velléités d’autonomie des régions et coup de force du parlement de 1993-1994, crises économiques, guerres de Tchétchénie, nostalgie d’un passé de puissance, poids de l’histoire… A partir de 2000, Poutine a réussi un véritable tour de force en restaurant une autorité politique largement soutenue par la population. S’il jouit, au lendemain de l’annexion de la Crimée, d’une popularité qui fait sans doute envie à plus d’un dirigeant occidental, son pouvoir reste fragile. Pour les auteurs, l’idéologie nationaliste et l’image personnelle de Poutine ne suffiront pas à maintenir cette popularité dans le long terme si les difficultés économiques persistent.

 

Après un cinquième chapitre sur l’économie – on retiendra les nombreuses particularités de l’économie russe: redressement au cours des années 2000 en raison du contrôle de certains secteurs stratégiques par l’Etat; importance du rôle joué par les matières premières et notamment les hydrocarbures; gestion mêlant libéralisme, contrôle étatique et corruption; nécessité de diversification; faiblesse de la productivité, blocages structurels, disparités régionales –, les auteurs consacrent les deux derniers chapitres aux questions géopolitiques et diplomatiques. Après une série d’échecs (CEI, stratégie de l’étranger proche, partenariat avec l’Europe), la Russie explore de nouvelles voies pour restaurer sa puissance, dans le cadre d’une politique offensive et volontariste. Le rapprochement économique et politique avec la Chine en est un bon exemple, mais il s’inscrit aussi dans une tradition séculaire de politique orientale. Toutefois, la Russie est consciente de la différence de puissance entre les deux partenaires. D’où la volonté de développer d’autres partenariats, avec l’Organisation de Coopération de Shanghai ou les BRICS. Le caractère intégral et novateur de cette politique est à souligné, avec l’emploi notamment d’un soft power utilisant les nouveaux médias et la diaspora russe.

(© blogdéfense)

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Les Vaudois et leurs armées

Publié le par Dimitry Queloz

GEX, Nicolas (dir.), Les Vaudois et leurs armées. Regards sur l’histoire militaire d’un canton, Pully, Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM), 2016, 248 pages

Le titre du dernier ouvrage du Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM) publié sous la direction de Nicolas Gex nous paraît trop modeste, voire réducteur, même si le mot "armée", employé au pluriel, laisse entrevoir de plus vastes horizons. En effet, le livre n’est pas une simple "vaudoiserie". Les thématiques abordées, diverses et couvrant trois siècles, dépassent largement le cadre cantonal et s’intéressent à l’histoire militaire suisse et même mondiale pour certaines contributions.

En dépit de cette diversité, des fils conducteurs apparaissent. Le premier est celui du service étranger dont l’importance pour l’histoire de la Confédération suisse entre la fin du Moyen Age et le milieu du XIXe siècle est fondamentale, que ce soit au point de vue militaire, économique ou social. Les trois premières contributions, traitant toutes de l’Ancien Régime, sont en relation directe avec cette thématique. Edouard Hediger, dans un article intitulé "Pour ou contre le service étranger?", nous présente l’avis de Loys de Bochat, juriste vaudois du XVIIIe siècle. Au moment où celui-ci écrit, l’"âge d’or [du service étranger] est bel et bien révolu". Il est alors très contesté, notamment du fait de la diminution de sa rentabilité économique. D’autres critiques, d’ordre moral, ont cependant été développées, et ce dès le XVIe siècle. Ainsi, les théologiens protestants, et parmi eux surtout Zwingli, y sont opposés. Le texte de Loys de Bochat de 1738 est une réponse à la publication d’un anonyme dont le but est de protéger l’homme du péché. Proche des autorités bernoises – le canton de Berne est un des grands pourvoyeurs de soldats au service étranger –, Loys de Bochat se montre un défenseur de ce dernier. Il inscrit son argumentation dans le cadre du droit naturel, dont la source est Dieu, en faisant de nombreux emprunts aux deux célèbres juristes Grotius et Pufendorf.

Toujours dans la thématique du service étranger, Jean-Jacques Langendorf nous propose un article sur la "triade lémanique", à savoir Pesme de Saint-Saphorin, Henry Bouquet et Charles-Emmanuel Warnery. Tous trois font une brillante carrière militaire à l’étranger. Le premier devient "amiral d’eau douce" et commande dès 1697 la flotte impériale du Danube qui combat contre les Turcs. Après avoir rencontré Eugène de Savoie, il entame une carrière de diplomate au service des Habsbourg et est nommé représentant auprès des Cantons. Protestant d’origine genevoise, marqué par la politique ultra-catholique et absolutiste de Louis XIV, il déteste la France et les Bourbons auxquels il voudra toujours nuire. De son côté, Henry Bouquet est au service de la Hollande, puis de la Sardaigne et, enfin, de l’Angleterre. Il commande, dès 1754, le Royal American et participe à la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord. Après les hostilités, il remporte la bataille de Bushy Run en Pennsylvanie lors de la guerre contre les Indiens. Le jugeant grand tacticien, le célèbre penseur militaire J. F. C. Fuller lui consacre une large partie de son livre British Light Infantry in the Eighteenth Century publié en 1925. Enfin, Charles-Emmanuel Warnery sert également plusieurs Etats, la Sardaigne, l’Autriche, la Russie et, surtout, la Prusse. Il participe notamment aux guerres de Silésie et à celle de Sept Ans comme officiers dans les hussards.

Le deuxième fil conducteur est celui de la pensée militaire. Dans ce thème, nous retrouvons les contributions déjà évoquées d’Edouard Hediger et de Jean-Jacques Langendorf. En ce qui concerne cette dernière, soulignons que Warnery est l’auteur d’une œuvre, à la fois remarquable et considérable, sur la guerre au milieu du XVIIIe siècle. Si ses travaux sont controversés, il est cependant un des premiers à s’intéresser aux questions morales et à ce que Clausewitz appellera, quelques décennies plus tard, les "frictions" de la guerre.

Dans la thématique de la pensée militaire, la contribution la plus importante, avec ses 38 pages, est celle que Jean-Philippe Chenaux consacre au colonel Feyler – "Le colonel Feyler ou la passion du journalisme". Ecrivain militaire renommé à l’étranger, décoré et récompensé à plusieurs reprises, notamment par l’Académie française, Feyler a été rédacteur en chef de la Revue Militaire Suisse (RMS) entre 1896 et 1931, longue période de 45 ans entrecoupée par l’"interrègne" d’Arthur Fonjallaz entre 1919 et 1921. Chenaux développe quelques éclairages sur la pensée de Feyler et sa carrière de journaliste civil et militaire. La richesse et la variété de ces coups de projecteur ne peut que nous faire regretter l’absence d’une réelle biographie de ce personnage passionnant qui a d’abord travaillé comme avocat, s’est battu aux côtés de sa sœur Marie en faveur du suffrage féminin, était également musicien apprécié et sportif accompli. Cette contribution est, dans un certain sens, prolongée par celle de Pierre Streit sur Roger Masson, chef du Service de renseignement suisse durant la Deuxième Guerre mondiale et successeur de Feyler à la tête de la RMS.

Un troisième fil conducteur est celui des institutions. La contribution de Gilbert Marion étudie les liens entre les abbayes vaudoises et l’Etat au fil du temps. Dans "Armée de masse et démocratie", Olivier Meuwly traite de l’organisation militaire vaudoise à partir de la création du canton en 1803. Il souligne l’importance accordée dans ce cadre à la "mystique du nombre". Durant tout le XIXe siècle, les effectifs des troupes vaudoises sont importants, souvent supérieurs à ce qui était institutionnellement prévu. Cette propension des Vaudois à faire un effort particulier en faveur de la défense du pays s’exprime notamment par une surreprésentation, par rapport à la taille de la population, des officiers EMG et des officiers au sein de l’armée suisse. Retenons encore l’article en allemand de Bruno Wägli sur les Vaudois à la tête du Département militaire suisse. Sur les 15 conseillers fédéraux vaudois, 9 – y compris Guy Parmelin – ont dirigé celui-ci. Aucun autre Romand n’a eu cet honneur, les 21 autres chefs du Département ont tous été des Alémaniques!

(© CHPM)

(© CHPM)

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