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Articles avec #relations internationales tag

La grande illusion

Publié le par Dimitry Queloz

SOUTOU, Georges-Henri, La grande illusion. Quand la France perdait la paix. 1914-1920, Paris, Tallandier, 2015, 484 pages

Cet ouvrage de Georges-Henri Soutou, remarquable en tout point et dont nous recommandons chaleureusement la lecture, s’intéresse aux buts de guerre et à la politique extérieure de la France au cours de la Première Guerre mondiale et des mois de négociations qui l’ont suivie et qui ont abouti aux cinq traités de la banlieue parisienne dont le plus connu est celui Versailles signé avec l’Allemagne. Le point de vue adopté est celui de l’"histoire vue d’en haut" – on ne peut que vivement saluer cette approche dans une période où domine l’"histoire vue d’en bas", fragmentée, vue par le petit bout de la lorgnette individualiste ou communautariste. Comme le rappelle l’auteur, "ce sont les dirigeants qui ont pris les grandes décisions, de l’entrée en guerre aux traités de paix, à travers les différentes phases du conflit", c’est cette histoire-là qui a façonné l’histoire ultérieure de l’Europe, de la Deuxième Guerre mondiale aux récentes tensions dans les Balkans et en Ukraine.

Divisé en huit chapitres, l’ouvrage aborde de nombreux thèmes: buts de guerre de la France, que l’on met du temps à définir et qui varient au fil du temps, qui sont assez largement atteints lors de la signature du traité de Versailles, mais qui ne connaissent pas une application durable du fait de la désintégration rapide du système international mis en place en 1919-1920; contacts avec les puissances adverses en vue de négociations au cours du conflit, parmi lesquels il faut mentionner tout particulièrement ceux de l’automne 1917 – affaire Briand-Lancken – qui auraient pu conduire à une paix négociée reposant sur le retrait allemand de Belgique et d’Alsace-Lorraine en échange de compensations coloniales en Afrique et territoriales à l’Est au détriment de la Russie; alliances et relations avec les Etats alliés et de l’Entente…

Du fait de l’approche adoptée, l’auteur met en exergue l’importance du rôle des individus qui agissent en fonction de leur personnalité, de leurs convictions et de leur appréciation de la situation du moment. Nous retiendrons, dans cette perspective, plus particulièrement l’influence prépondérante du trio Poincaré-Delcassé-Paléologue en politique étrangère. Tous trois se connaissent bien, œuvrent durant de longues années en politique ou en diplomatie et partagent une vision commune en matière de sécurité, basée sur l’alliance russe. Un autre épisode des plus intéressants est la gestion de la crise de juillet 1914. Durant une partie de celle-ci, les instances dirigeantes françaises sont séparées en plusieurs pôles mal reliés entre eux. En effet, le Président Poincaré, le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Viviani et le directeur politique du Quai d’Orsay, Pierre de Margerie, naviguent sur les eaux de la Baltique et de la Manche, de retour de leur voyage à Saint-Pétersbourg. En raison des problèmes de communication liés à la technique de l’époque, ils sont difficilement joignables et sont largement hors-jeu jusqu’au 29 juillet, date de leur arrivée à Dunkerque. La gestion de la crise repose donc beaucoup sur le directeur politique adjoint, Philippe Berthelot, qui conseille à Belgrade d’accepter l’essentiel de l’ultimatum autrichien, à l’exception de la clause autorisant la police impériale à enquêter en Serbie. Mentionnons encore les divergences de vue entre, d’une part, Poincaré et Pétain et, d’autre part, Clemenceau et Foch à propos de la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Les premiers, comprenant que l’Allemagne devait être vaincue militairement pour faire accepter la défaite par son peuple, souhaitent une poursuite des opérations de manière à donner aux Allemands la preuve de leur défaite. Les seconds, dans une appréciation politique à plus court terme de la situation (mais plus réaliste), défendent l’idée qu’il n’est plus possible de poursuivre les hostilités après plus de quatre années d’une guerre effroyable alors que l’adversaire demande la paix.

L’auteur revient également sur la question de la responsabilité dans le déclenchement de la guerre. S’il est maintenant couramment admis que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont largement responsables du conflit, la Russie et la France ne sont pas exemptes de tout reproche. L’alliance franco-russe prend à la veille de la guerre une nouvelle dimension. Elle se renforce et le rôle joué par la Russie dans une guerre contre l’Allemagne gagne en importance, avec la promesse d’une attaque rapide en Prusse orientale. Cela ouvre, pour la France, de nouvelles perspectives opératives et politiques, d’où la fermeté française interprétée comme un "chèque en blanc" par Saint-Pétersbourg au moment de la crise de juillet 1914. Enfin, la Russie ment sciemment en ce qui concerne la mobilisation de ses troupes. Alors que celle-ci est déjà en cours depuis plusieurs jours, elle continue de proclamer n’avoir pris aucune mesure. Comme le souligne Soutou qui reprend la formule d’Alfred Fabre-Luce: "L’Allemagne et l’Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient certaine."

Retenons encore brièvement un dernier thème de l’ouvrage, celui traitant du système international de l’époque. Le Concert européen mis en place en 1815, basé sur l’équilibre et la concertation entre les grandes puissances, est malmené dès les années 1870 par l’Allemagne de Bismarck puis la France de Delcassé qui développent des systèmes d’alliances dès le temps de paix. Il ne disparaît toutefois pas complètement en dépit de nombreux accrocs au cours de la guerre et la période des négociations: volonté de démanteler l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, absence de l’Allemagne lors des négociations, nouvelle diplomatie wilsonienne… Finalement, les traités de 1919-1920 restent à mi-chemin entre l’ancien Concert et le wilsonisme qui ne parvient pas à écarter tout réalisme politique. Ainsi, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a été que partiellement appliqué dans la restructuration géographique de l’Europe centrale. On ne pouvait pas laisser l’Allemagne s’agrandir en l’appliquant, ni créer des Etats non-viables pour la contenir à l’Est en remplacement de l’alliance russe disparue avec la révolution bolchevique!

(© blogdéfense)

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De Nimègue à Java

Publié le par Dimitry Queloz

RIAL, Sébastien (dir.), De Nimègue à Java: les soldats suisses au service de la Hollande, XVIIe-XXe siècles, Château de Morges & ses Musées, Centre d’Histoire et de Prospective Militaires, 2014, 288 pages

Cet ouvrage collectif trilingue comprenant 14 contributions – dont neuf en français – est le fruit d’une journée d’étude tenue en 2010 à Morges et conjointement organisée par le Château de Morges et le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM). L’introduction de Sébastien Rial donne un bel aperçu sur le service de Hollande, avec ses différentes périodes, ses moments de gloire et de revers, depuis les premiers mercenaires du début du XVIIe siècle jusqu’à la fin officielle du service capitulé en 1829. Cette date ne marque cependant pas la fin des engagements suisses puisque des volontaires continuent à s’engager individuellement, notamment dans le cadre du service colonial, que ce soit par goût de l’aventure ou dans le but de trouver une vie meilleure.

L'introduction est par ailleurs judicieusement complétée par une chronologie Hollande/Suisse et des annexes – la liste des régiments suisses au service de la Hollande entre 1693 et 1797, celle des généraux suisses au service de la Hollande, les textes de deux capitulations et du traité d’union entre les Etats généraux des Provinces-Unies et le canton de Berne de 1712, une contribution sur les Cent-Suisses, compagnie chargée de la protection du Stathouder. Notons encore une très riche iconographie, souvent inédite, qui intéressera les amateurs d’armes et d’uniformes, avec une mention toute particulière pour les 23 aquarelles de la collection Engi représentant les uniformes et les drapeaux des Suisses au service de Hollande à la fin du XVIIIe siècle.

Le livre n’a pas la prétention de couvrir tous les aspects du service de Hollande, ni d’en faire une synthèse. Il présente divers éclairages sur des thèmes et des époques variés, faisant parfois découvrir des personnages, des faits et des institutions encore peu étudiés, comme Victor Emmanuel Thellung de Courtelary engagé dans la marine hollandaise, comme l’engagement des mercenaires suisses lors de la conquête de Java et de Bornéo entre 1855 et 1865 ou la compagnie des Cent-Suisses déjà évoquée. Il permet également de combler une lacune pour les lecteurs francophones, aucun livre n’ayant paru récemment sur le sujet dans la langue de Molière. C’est que le service de Hollande est quelque peu oublié et il est généralement éclipsé par son "grand frère", le service de France. Ce désintérêt est assez singulier au vu de l’ampleur du service de Hollande qui a représenté à certaines périodes dans les cantons protestants de Berne, Zurich et Bâle notamment un concurrent important pour celui-ci.

Même si on trouve des soldats suisses au service de Hollande dès le début du XVIIe siècle, le véritable début de la coopération militaire entre la Suisse et les Provinces-Unies commence avec les guerres de Louis XIV. Les Provinces-Unis forment un ensemble de taille modeste (2 mio d’habitants en 1700) comparée à la puissance de la France dix fois plus peuplée. De plus, elles doivent faire face à des obligations de grande puissance et défendre un important empire maritime, ce qui nécessite le recours à des mercenaires. Après l’invasion de 1672, les Provinces-Unies envoie Abraham Malapert en Suisse pour négocier un traité d’alliance avec les cantons. L’obstacle constitué par l’alliance avec la France est cependant assez vite levé. En effet, la politique antiprotestante de Louis XIV conduit au rapprochement entre les deux pays, notamment du fait de l’influence des cantons protestants. Ce rapprochement connaît un point d’orgue en 1712 avec le traité d’union défensif signé avec Berne. Cet accord, qui marque la volonté de rééquilibrer les relations avec d’autres puissances européennes, représente une rupture officielle dans la politique extérieure des cantons jusque-là tournée vers la France depuis près de deux siècles. Le monopole français en matière de mercenariat est ainsi battu en brèche pour la première fois. Un régiment est levé en 1676. Il en existe sept en 1704. Cette nouvelle orientation en matière de service étranger conduit à la présence de soldats suisses dans les deux camps opposés, comme à la bataille de Malplaquet en 1709.

Le XVIIIe siècle, en dépit du recul de la puissance des Provinces-Unies, constitue l’apogée du service de Hollande. On trouve neuf régiments (plus de 20'000 hommes) en 1749. Le déclin des Provinces-Unies est consommé à la fin du siècle, avec la guerre contre l’Angleterre, la guerre civile de 1786-87 et l’invasion française de 1795 qui met fin à la première période du service de Hollande.

Après la chute de Napoléon, les Provinces-Unies sont transformées en royaume comprenant également la Belgique. L’armée du nouvel Etat est totalement réorganisée. Quatre régiments suisses (9'000 hommes) sont recrutés, mais les temps ont changé. Comme partout ailleurs en Europe, le sentiment envers les régiments étrangers n’est plus le même que sous l’Ancien Régime en raison du nationalisme. Les régiments helvétiques sont ainsi dissous en 1829.

(© Château de Morges)

(© Château de Morges)

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Le grand échiquier de Poutine

Publié le par Dimitry Queloz

AUZON, Olivier d’, Le grand échiquier de Poutine, Panazol, Lavauzelle, 2015, 120 pages

Ce livre d’Olivier d’Auzon n’est pas une biographie de Vladimir Poutine, contrairement à celui de Vladimir Fedorosvski, Poutine. L’itinéraire secret que nous vous avons présenté il y a quelques semaines. Il traite de la situation géopolitique de la Russie et de sa politique étrangère au cours de ces dernières années. L’actualité occupe une large place dans l’ouvrage et l’auteur cite de nombreux extraits d’articles de presse, donnant ainsi la parole à divers acteurs – Sergueï Lavrov – ou commentateurs et spécialistes de la Russie, comme Hélène Carrère d’Encausse par exemple.

L’ouvrage se divise en quatre chapitres dont on pourra regretter le manque de structure. L’auteur ne présente en effet pas ses analyses en abordant les thèmes dans leur globalité et il n’adopte pas non plus une approche chronologique. Il procède plutôt par touches successives en apportant une succession d’éclairages ponctuels, ce qui oblige un certain nombre d’allers-retours parfois déstabilisants pour le lecteur.

Le premier chapitre présente les grandes caractéristiques de la politique étrangère de Vladimir Poutine. Celui-ci marquera l’histoire russe de son empreinte, notamment en raison de la durée de ses fonctions à la tête du pays. Poutine est entré en fonction en 2000 et il restera au poste de président au moins jusqu’en 2018. Pouvant être renommé une nouvelle fois pour six ans, il est probable qu’il dirigera la Russie jusqu’en 2024. Poutine est et restera donc un acteur incontournable de la scène internationale et sa diabolisation par les Occidentaux ne changera rien à cette situation! Cela est d’autant plus vrai que, selon l’auteur, la période post-guerre froide, largement dominée par les Américains et leurs alliés, est maintenant terminée depuis 2008. La crise géorgienne représente en effet un tournant car elle a mis fin à l’expansion de l’OTAN. Depuis, la Russie joue un rôle international croissant, de même que la Chine. La crise ukrainienne montre par ailleurs que la Russie a décidé de modifier "durablement ses relations avec ses partenaires internationaux". Elle tourne désormais le dos à l’Europe et développe ses relations avec divers Etats d’Asie centrale et orientale (Iran, Chine…). Retenons encore le fait que la Russie est un "pays de tradition islamique". Des musulmans ont été intégrés à l’empire depuis le XVIe siècle et ces peuples font partie intégrante de la population russe. Cela n’empêche pas Poutine d’être en première ligne dans la lutte contre l’islamisme, comme l’a montré la deuxième guerre de Tchétchénie. Cette politique rejoint par ailleurs un autre volet de la politique internationale russe. La volonté de maintenir en place certains régimes n’a pas seulement pour ambition de conserver des alliés et de gêner les politiques extérieures occidentales. Elle a aussi pour but d’empêcher la création de zones de non-droit où prospèrent les groupes terroristes islamistes, comme le montrent les exemples syriens et libyens.

Les deuxième et troisième chapitres sont étroitement liés et traitent du projet EURASIE et de la crise ukrainienne. Pour contrer l’extension de l’OTAN et de l’Union européenne à l’est, Poutine a développé le projet d’Union Economique Eurasiatique (UEE), calqué sur le modèle de l’Union européenne. Dans ce nouvel ensemble politico-économique, l’Ukraine aurait dû jouer un rôle central de lien entre les espaces européen et asiatique. Avec la crise ukrainienne, le projet a largement perdu, au moins pour un temps, son volet européen et la Russie se tourne davantage vers l’Asie. Cette réorientation politique renforce l’importance des pays d’Asie centrale. Cette région, constituée d’anciennes républiques soviétiques, joue un rôle primordial pour la Russie, que ce soit dans le domaine économico-énergétique ou celui de la sécurité – surtout la lutte contre l’influence islamiste. Le but de Moscou est de contrôler d’une manière ou d’une autre ces Etats et d’empêcher toute influence extérieure, notamment de la part des Etats-Unis ou de la Chine. A propos de cette dernière et des relations que la Russie cherche à entretenir avec elle, l’auteur met en évidence les nombreuses ambiguïtés existantes. En raison de sa puissance politique, économique et démographique, la Chine représente un partenaire indispensable, notamment pour construire un Monde multipolaire, mais aussi un danger. Aussi Poutine adopte-t-il une position complexe, comme le montre par exemple sa manière d’instrumentaliser l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS).

Enfin, le dernier chapitre traite du Moyen-Orient. Une des particularités de la Russie réside dans le fait qu’elle entretient des liens étroits avec le monde arabe depuis plusieurs siècles. A l’époque des tsars, la Russie était la protectrice des chrétiens orthodoxes en Orient. Durant la Guerre froide, le régime soviétique a largement soutenu les gouvernements arabes nationalistes, laïcs et, pour certains, marxisants. Depuis son arrivée au pouvoir Poutine cherche à reprendre à son compte cette politique d’influence qui lui permet, comme nous l’avons vu, de contrer l’influence occidentale. Si des succès ont été obtenus, comme récemment en Egypte, les Printemps arabes ont mis en difficulté la Russie, notamment en Libye et en Syrie. Toutefois, pour l’auteur, la politique russe de soutien aux régimes en place, très pragmatique, est plus cohérente que celle des Occidentaux, largement responsables du chaos actuel.

(© Lavauzelle)

(© Lavauzelle)

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1515 Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

SABLON DU CORAIL, Amable, 1515. Marignan, Paris, Tallandier, 2015, 512 pages

L’année 2015 marque le 500e anniversaire de la bataille de Marignan. Cet événement parmi les plus célèbres de l’histoire suisse et française fait l’objet d’une polémique dans notre pays – voir par exemple la synthèse du quotidien Le Temps. D’un côté, à droite, certains y voient le début de la neutralité helvétique et veulent en faire un symbole d’une tradition isolationniste qui serait une caractéristique de la politique suisse depuis des siècles. Cette vision leur permet de justifier par l’histoire un certain repli sur soi actuel, ainsi que la volonté de rester à l’écart de l’Union européenne et des autres grandes formes de coopérations supranationales. De l’autre côté, une certaine gauche adepte de l’ouverture vers l’Europe, du rejet de l’idée de nation, de la déconstruction de l’histoire et de son individualisation forcenée cherche tout simplement à passer sous silence cet épisode tragique de notre histoire qui ne concernerait, en fin de compte, que l’histoire bataille, à nier son influence sur l’histoire politique de la Suisse.

Loin de ces positions partisanes, Amable Sablon du Corail, qui affirme cependant que la neutralité suisse ne date pas de cette période mais du début du XIXe siècle, nous propose un livre remarquable en tout point, au demeurant fort bien écrit, dont nous recommandons tout particulièrement la lecture. L’auteur nous présente une analyse globale des événements et ne se contente pas de les observer par le petit bout du canon de la dernière couleuvrine de François Ier! Il n’étudie pas seulement la bataille, mais l’ensemble de la période en nous en présentant tous les aspects de manière synthétique et très claire: politique étrangère et diplomatie, économie, institutions militaires, cultures et sociétés, bataille et ses conséquences… Soulignons encore la parfaite maîtrise des sources primaires et secondaires, aussi bien du côté français que du côté suisse.

Dans ses conclusions, l’auteur tire cinq leçons. Premièrement, l’importance de l’argent qui a permis à François Ier de soutenir un effort militaire dont ses adversaires n’étaient pas capables. "Plus que les charges de cavalerie à Marignan, ce fut la capacité des Français à trouver les sommes colossales nécessaires au paiement comptant des insatiables lansquenets qui a emporté la décision."

Pour Amable Sablon du Corail, la puissance financière ne suffit toutefois pas à remporter la victoire sur le champ de bataille, comme le montre l’exemple suisse. Quelques cantons aux ressources économiques et démographiques limitées ont en effet réussi à dominer les plus grandes puissances de la fin du Moyen Age et du début de la Renaissance. A Marignan, la victoire n’a d’ailleurs pas été loin le 13 septembre au soir. Pour l’auteur, et c’est la deuxième leçon qu’il tire, la puissance militaire des Confédérés réside dans leur organisation militaire "qui reproduit à la guerre les solidarités du temps de paix. Les Suisses combattent aux côtés de leurs amis, de leurs parents, de leurs voisins [ce qui a pour conséquence essentielle] que l’on se bat sous le regard de camarades ou de parents qu’on retrouvera après le retour au foyer".

Le troisième enseignement que l’auteur met en évidence est, au premier abord, plutôt paradoxal. Il insiste en effet sur la parenté des systèmes de valeurs des Suisses et de la noblesse française basés tous deux sur le courage et l’honneur. Si ces vertus font partie intégrante de l’idéal nobiliaire, les Suisses n’en sont pas pour autant dépourvus. Des milliers d’entre eux ont refusé l’or français et sont morts dans des conditions terribles pour "tenir leurs obligations à l’égard de Massimiliano Sforza".

La bataille de Marignan marque également la fin des deux modèles militaires médiévaux qui s’affrontent sur le champ de bataille. La victoire française a cependant "masqué les limites de l’armée royale" dont les deux atouts principaux étaient l’artillerie et la cavalerie lourde. La suite du règne de François Ier, qui ne connaîtra plus que des défaites militaires, apportera la preuve des insuffisances de cette armée. Pour les Suisses, Marignan représente la fin d’une période de suprématie militaire de plusieurs décennies jalonnées de victoires éclatantes: Grandson, Morat, Novare... Le développement des armes à feu et la transformation de la cavalerie – qui s’allège, s’équipe de pistolet et charge à l’épée – mettent désormais en échec les charges plus ou moins désordonnées des fantassins armés de piques et de hallebardes. Les Suisses sauront cependant s’adapter et resteront des combattants redoutables jusqu’à la Révolution française, en constituant parmi les meilleurs régiments de l’Ancien Régime.

Enfin, la cinquième leçon nuance la traditionnelle interprétation qui fait de la paix de Fribourg de 1516 "le point de départ de l’alliance franco-suisse". Les relations entre la France et la Confédération ont en effet commencé 70 ans plus tôt, avec la bataille de St-Jacques sur la Birse. De plus, elles connaissent au fil du temps des hauts et des bas, malgré la Paix perpétuelle qui est, par ailleurs, davantage une "paix de résignation [qu’] une paix d’adhésion". Si l’influence française devient prépondérante, elle n’est jamais exclusive et "jamais les cantons ne se sont résignés à accepter une quelconque tutelle de la France".

(© blogdéfense)

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Rapport du Service de Renseignement de la Confédération (SRC) 2015 (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Le terrorisme, et plus particulièrement le terrorisme djihadiste, constitue le "thème central" du Rapport 2015 du Service de Renseignement de la Confédération. Par rapport au Rapport 2013, il a remplacé la menace russe et représente désormais la préoccupation numéro une du SRC. Ce changement est dû à l’évolution du Printemps arabe et à l’"expansion spectaculaire" de l’Etat islamique en 2014. Pour le SRC, il n’y a pas d’apaisement en vue dans le voisinage méridional de l’Europe. Les dangers pouvant toucher directement la Suisse sont nombreux et concernent de larges pans de la politique intérieure et de la politique extérieure: mise en péril de la sécurité des ressortissants et des représentations diplomatiques, menaces terroristes, enlèvements, perturbation du commerce et de l’approvisionnement énergétique, gestion des régimes de sanctions et des avoirs de certaines personnalités, immigration.

L’analyse du SRC se montre très pertinente, notamment en ce qui concerne la compréhension du phénomène islamiste-djihadiste et des différentes formes qu’il peut prendre. Tout d’abord, le Rapport insiste sur le fait que les djihadistes ont un but politique clair: "la domination universelle de l’islam". Ensuite, le Rapport inscrit le phénomène dans le long terme. D’une part, le SRC souligne que "les fondements spirituels de l’islam politique remontent à plusieurs siècles" et ne constituent pas un épiphénomène récent. D’autre part, il envisage la persistance de la menace des deux principaux groupes djihadistes actuels, Al-Qaïda et Etat islamique. "Il faut partir du principe qu’à long terme, le noyau dur d’Al-Qaïda et le groupe "Etat islamique" resteront parmi les acteurs les plus influents de la mouvance djihadiste, même si certaines tendances de scission et de fragmentation apparaissent dans ces deux organisations. Le conflit en Syrie et l’influence du groupe "Etat islamique" continueront à marquer la situation sécuritaire dans la région et en Europe. Ce conflit a le potentiel de radicaliser à l’avenir aussi des sympathisants et des personnes pour qu’elles soutiennent le djihad."

Enfin, et ce dernier aspect concerne la forme actuellement la plus virulente de l’islamisme djihadiste, l’Etat islamique, le SRC souligne qu’il n’est pas seulement une "organisation terroriste" comme on l’entend et le lit souvent dans les médias ou les discours de certains politiciens. Pour lui, l’Etat islamique est "bien plus encore. Ce constat est d’une importance cruciale pour la manière d’appréhender le phénomène, sans que cela ne constitue toutefois une légitimation inutile [de l’EI]. L’exigence d’établir un califat va de pair avec une volonté de constituer une véritable structure étatique." Par ailleurs, et contrairement à ce que beaucoup avaient prédit, l’ancrage territorial et le développement de structures étatiques représentent un moyen de renforcer la puissance de l’organisation. "Le contrôle physique exercé sur des territoires et les populations qui y résident crée les conditions nécessaires pour disposer d’une capacité d’action économique et militaire, et le contrôle durable d’un territoire constitue l’expression mesurable du succès." Les événements récents de Palmyre et de Ramadi montrent toute la justesse de ces propos!

En ce qui concerne les activités djihadistes en Suisse, nous retiendrons deux points essentiels. Pour le SRC, si notre pays est moins touché que certains Etats européens, la menace ne doit pas être sous-estimée et des passages à l’acte sont possibles. Ces activités sont essentiellement le fait d’individus isolés ou de groupuscules dont les effectifs sont relativement faibles. Le Rapport précise toutefois qu’il n’existe aucune donnée précise et que le nombre de personnes actives ne peut que faire l’objet de spéculations. Ce qui est cependant certains, c’est que le tourisme djihadiste, suivi depuis 2001 par le SRC, continue à se développer. Selon Le Temps du 5 mai, celui-ci a identifié 64 individus ayant entrepris un voyage dans une zone de djihad. Depuis 2013, les destinations se diversifient et la Somalie n’est plus le lieu privilégié de ce tourisme. La Syrie et l’Irak attire désormais davantage les djihadistes, avec une quarantaine de voyage dans cette région.

Par ailleurs, internet constitue un instrument fondamental pour l’activité djihadiste. Les médias électroniques et les réseaux sociaux sont devenus un espace privilégié pour diffuser l’idéologie, mettre en relation groupes et individus, recueillir le soutien de sympathisants qui affichent publiquement leurs convictions. La propagande diffusée sur la toile est très efficace puisqu’elle peut pousser certains, isolés ou en petit groupe, à se rendre dans des zones de conflit pour soutenir ou participer au djihad. Elle peut également en conduire d'autres à planifier des attentats en Suisse. Pour toutes ces raisons, internet est devenu un espace privilégié pour l’action du SRC. La lutte contre le djihadisme y a commencé il y a trois ans. "Dans le cadre de ce monitoring du djihadisme, plus de 200 internautes ont à ce jour été identifiés après avoir attiré l’attention en diffusant en Suisse ou à partir de notre pays du matériel prônant l’idéologie djihadiste ou en se connectant avec des personnes en Suisse ou à l’étranger qui défendent les mêmes idées."

Terminons cette brève présentation du Rapport en nous penchant sur l’introduction de Monsieur le Conseiller fédéral Ueli Maurer intitulée "Préserver la liberté". Le chef du Département de la Défense, de la Protection de la Population et des Sports (DDPS) fait preuve de réalisme et de prudence en mettant en exergue la permanence de la menace djihadiste et l’impossibilité de s’en prémunir de manière absolue: "les attentats terroristes à Paris et à Copenhague en début d’année ont montré que les pays européens doivent tenir compte de deux faits marquants: premièrement, que la lutte djihadiste a le potentiel de menacer concrètement et par surprise des citoyens dans nos pays et, deuxièmement, que les Etats qui disposent de possibilités très étendues au niveau juridique et en personnel ne peuvent pas détecter précocement et empêcher toutes les activités terroristes".

Quant aux conclusions que le chef du DDPS tire de ces constats, elles montrent le refus d’une solution ultra-sécuritaire qui ne parviendrait par ailleurs pas à nous prémunir contre tout risque d’attentat. Le chef du DDPS pense même qu’une telle solution pourrait être contre-productive car elle risquerait de conduire à une désapprobation de la politique de sécurité de la part de la population. Toutefois, le point le plus important selon nous est le fait que la lutte contre le djihadisme est envisagée d’une manière globale. D’une part, pour Ueli Maurer, le combat doit être mené en coopération avec les autres Etats, y compris les Etats musulmans dont les communautés "souffrent des agissements criminels de leurs coreligionnaire". D’autre part – et nous aimerions souligner cet aspect absolument fondamental –, l’islamisme-djihadiste ne pourra être vaincu que si l’on s’attaque à ses fondements idéologiques et culturels, en un mot que si l’on arrive à réformer l’islam de manière à en promouvoir une interprétation "éclairé(e)". (Fin)

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