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Renseignement et éthique

Publié le par Dimitry Queloz

KLAOUSEN, Patrick, PICHEVIN, Thierry, Renseignement et éthique. Le moindre mal nécessaire, Panazol, Lavauzelle, 2014, 336 pages

Cet ouvrage des éditions Lavauzelle s’intéresse à un domaine encore peu étudié dans le monde francophone: le lien entre renseignement et éthique. Il s’agit pourtant d’un sujet de la plus haute importance comme le montre l’actualité de ces dernières années, avec les affaire Manning et Snowden, les écoutes de la NSA et la publication en décembre dernier du rapport du Sénat américain sur les pratiques de la CIA pour obtenir des renseignements, notamment l’emploi de la torture. D’ailleurs les Anglo-saxons ont commencé à s’intéresser à ces questions depuis quelques années déjà, avec notamment la création en 2005 de l’International Intelligence Ethics Association (IIEA), dont les activités sont cependant irrégulières, et la publication, depuis 2010, de la revue bisannuelle International Journal of Intelligence Ethics.

Dans sa préface, Guy Rapaille, président du Comité permanent de contrôle des services de renseignement et de sécurité belges, présente très bien la problématique: "Associer les termes "renseignement" et "éthique" au sein d’un même propos semble être un oxymore tant le renseignement a une réputation sulfureuse". Il insiste cependant sur deux points. D’une part, les services de renseignement sont, dans un Etat démocratique, "au service de l’Etat de droit, des citoyens et de la démocratie". D’autre part, il est indispensable d’accorder une place au "questionnement éthique dans la conduite des services de renseignement et dans les décisions individuelles de leurs membres", ceci du fait de la nécessité, pour ces derniers, de concilier au quotidien "des exigences aussi contradictoires que celles du secret et de l’efficacité d’un côté, du respect de l’Etat de droit et de la transparence inhérente au fonctionnement de la démocratie de l’autre". Comme le soulignait très justement Théo (Horst Frank) dans Les Tontons flingueurs, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans les "affaires irrégulières", il faut des "gens honnêtes"!

L’ouvrage comprend une quinzaine de contributions de membres du GERER (Groupe Européen de Recherches en Ethique et Renseignement), articulées en trois parties. La première – L’éthique dans le traitement de la source (HUMINT) – s’intéresse au rôle et à l’importance des hommes et des relations humaines dans l’acquisition et le traitement des renseignements. La seconde partie – La torture, ou le traitement de la source au mépris de l’éthique – contient une très intéressante analyse de Carl Ceulemans qui s’interroge sur la justification morale de la torture en utilisant une approche casuistique. Enfin, la dernière partie – L’éthique et la gouvernance des services de renseignement – aborde les relations entre éthique et gouvernance. Le fondement de cette relation se situe dans le droit, dans l’encadrement juridique des services, de leur organisation et de leurs possibilités d’action. Le sujet est délicat et la codification ne résout cependant pas tous les problèmes, comme en témoignent la nécessité d’adapter régulièrement les textes législatifs et les règlements, ainsi que les carences et les dérapages, d’autant que les menaces et les acteurs se multiplient et que les moyens techniques évoluent rapidement.

(© Lavauzelle)

(© Lavauzelle)

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Conférence du chef du Service de Renseignement Militaire suisse (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

La transformation des actions militaires

Le Brigadier Gaudin a poursuivi sa conférence en parlant des profondes mutations subies par les actions militaires depuis la fin de la Guerre froide. Désormais, celles-ci ne sont plus que rarement le fait de grandes forces terrestres mécanisées. Toutefois, ces nouvelles formes d’engagement nécessitent encore l’emploi de moyens lourds, mais en plus petites quantités qu’auparavant et avec des doctrines d’engagement nouvelles. L’orateur a notamment mentionné l’exemple de l’intervention au Mali où les Français ont utilisé des canons de 155 mm.

Le chef du Renseignement militaire a ensuite distingué deux catégories d’opérations militaires, celles menées à l’extérieur et celles à l’intérieur du pays. Les premières comprennent des missions variables allant de l’aide humanitaire à l’engagement guerrier en passant par le maintien de la paix. Les engagements guerriers nécessitent des armées professionnelles, ainsi que des moyens technologiques et de projection considérables (satellites de renseignement et de communication, système AWACS, avions, hélicoptères et navires de transport, porte-avions, avions et hélicoptères de combat, munitions de précision…). Ils ont souvent lieu dans le cadre de coalitions et ont fréquemment pour adversaires des groupes de combattants disposant de moyens technologiques très inférieurs. Ceux-ci se cachent alors au milieu des populations et emploient des tactiques de guérilla et des armes rudimentaires, mais qui peuvent tout de même parfois être d’un calibre important.

Quant aux opérations intérieures, elles visent à soutenir l’action des moyens civils lorsque ceux-ci sont insuffisants pour faire face à un problème d’une ampleur particulière, comme lors de catastrophes naturelles ou technologiques. Le Brigadier Gaudin a cité l’exemple de Fukushima où les Japonais ont engagé 100'000 militaires durant plusieurs mois. Les forces armées peuvent aussi seconder la police lors d’émeutes, dans la lutte contre le terrorisme ou en cas de manifestations internationales d’envergure (jeux olympiques, conférences internationales…). Le rôle de l’armée dans les opérations de maintien de l’ordre risque de se développer avec l’emploi de moyens de plus en plus lourds de la part des délinquants. Ainsi, lors de saisies d’armes dans les banlieues marseillaises, les policiers trouvent désormais, outre des Kalachnikov, des mitrailleuses, des fusils de sniper, des obus de mortiers…

A propos des engagements militaires, le Brigadier Gaudin a conclu en parlant de la question des alliances en Europe. Il a tout d’abord souligné le fait qu’il n’y a pas de défense européenne, même s’il existe des coopérations, comme entre la France et la Grande-Bretagne (accords de Lancaster House) ou entre la France, l’Allemagne et la Pologne (Triangle de Weimar). La seule alliance en Europe est l’OTAN, largement dominée par les Etats-Unis. Ceux-ci assurent, à eux seuls, près des trois quarts des dépenses militaires et possèdent la plupart des moyens nécessaires à la projection des forces.

Les tendances actuelles en matière d’obligation de servir en Europe

La troisième et dernière partie de la conférence a été consacrée à l’obligation de servir. En Europe, la tendance est actuellement à la professionnalisation des armées. Cela s’explique par la volonté de créer des armées de projection destinées à intervenir en dehors du territoire européen. Ces armées sont plus petites numériquement, mieux équipées au point de vue technologique et mieux entrainées. En revanche, elles présentent des désavantages. Elles sont plus chères. De plus, en raison de leurs effectifs réduits, elles sont forcées d’externaliser certaines fonctions, ce qui fait le lit des sociétés de sécurité privées qui connaissent un important développement.

Cette tendance à la professionnalisation doit-elle influencer également l’organisation militaire de la Suisse? Le Brigadier Gaudin pense que non. Selon lui, les situations des différents pays européens ne sont pas forcément comparables. Il faut tenir compte des facteurs particuliers à chaque pays: géographie et histoire, éventuelles alliances, situation économique, cadre social… De plus, la professionnalisation des armées européennes ne se fait pas sans difficulté, notamment en ce qui concerne le personnel: problèmes qualitatif et quantitatif de recrutement, fidélisation des engagés face à la concurrence des employeurs privés, compatibilité entre vie professionnelle et vie familiale, reconversion des militaires en fin de carrière.

Le chef du Renseignement militaire a terminé sa très intéressante conférence en parlant de deux pays européens qui ont malgré tout conservé un système de conscription: l’Autriche – le peuple autrichien a été consulté à ce sujet au début de cette année et il a voté en faveur du maintien de l’obligation de servir à près de 60% des suffrages – et la Finlande. Ces deux pays partagent des points communs avec la Suisse, comme la neutralité ou le nombre d'habitants. (Fin)

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Conférence du chef du Service de Renseignement Militaire suisse (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Le 30 août dernier, la Société jurassienne des officiers a reçu le Brigadier (général de brigade) Jean-Philippe Gaudin, chef du Service de Renseignement Militaire de l’armée suisse, dans le cadre d’une conférence sur L’état de la menace et l’obligation de servir dans les autres pays. Comme annoncé lors de la publication de l’interview qu’il nous a aimablement accordée quelques jours auparavant, nous avons le plaisir de vous présenter un compte-rendu de cette conférence non seulement riche et intéressante, mais aussi particulièrement captivante par sa forme. Le Brigadier Gaudin ne s’est en effet pas contenté d’illustrer ses propos au moyen d’un power-point, mais il a fait preuve de beaucoup de sens didactique, en faisant usage d’une carte de grand format sur laquelle il affichait "en direct" les différents éléments de sa présentation.

L’évolution des menaces

Le Brigadier Gaudin a commencé par donner un aperçu de l’évolution des menaces depuis la fin de la Guerre froide. Il a également souligné la volonté de la Suisse d’adapter en conséquence son outil militaire, contrairement à ce que prétendent les milieux antimilitaristes ou plus simplement peu au courant des questions de défense. Depuis la chute du Mur de Berlin, l’armée a en effet connu deux réformes majeures (Armée 95 et Armée XXI), avec d’importantes modifications d’organisation, une réduction considérable des effectifs et des moyens de combat lourds et une adaptation des doctrines d’engagement.

Pour le chef du Renseignement militaire le risque d’une guerre classique peut être considéré comme faible à moyen terme. En revanche, de nouveaux dangers sont apparus (voir notamment le Rapport de situation 2013), rendant le Monde plus complexe et incertain, avec une augmentation du nombre des régions où règne le chaos. Ces dangers, nombreux et divers – notamment les bouleversements climatiques, les catastrophes naturelles et technologiques, le terrorisme, le crime organisé, l’accès aux ressources stratégiques et la cyberguerre –, peuvent toucher tous les domaines de la vie d’une société moderne de type occidental, caractérisée par la complexité, l’interdépendance systémique et la fragilité, l’ouverture vers l’extérieur du fait de la globalisation.

Les guerres ne sont cependant pas exclues de cette longue liste des dangers développée par le conférencier. Plusieurs conflits ont récemment eu lieu ou se déroulent encore en Europe ou à ses portes (guerres en ex-Yougoslavie, en Géorgie, en Syrie…). De plus, nombre de pays européens sont intervenus militairement au cours de ces dernières années (France en Afghanistan, en Libye, au Mali; Grande-Bretagne en Irak, en Afghanistan et en Libye…). Ces guerres, qui présentent des caractéristiques différentes des guerres classiques, constituent tout de même des dangers pour la Suisse, avec les migrations qui en résultent, les risques terroristes, la déstabilisation d’Etats voisins de l’Europe.

Par rapport à cette situation géopolitique incertaine et complexe, le Brigadier Gaudin a dégagé cinq grandes tendances. Tout d’abord, la difficulté de prévoir les crises. Depuis la fin de la Guerre froide, celles-ci se sont succédé à un rythme soutenu, sans que personne ne les voient venir, que ce soient les attentats du 11 septembre 2001, la crise de l’euro ou les révoltes arabes. La "surprise stratégique" constituera, selon le conférencier, l’un des facteurs permanents du cadre géopolitique international de ces prochaines années.

Reprenant le concept développé par l’armée française, le Brigadier Gaudin a ensuite parlé de la deuxième tendance, soit la confirmation de l’existence d’un "arc de crise". Cet arc part de la Méditerranée occidentale et se termine en Asie centrale, touchant directement aux frontières sud et sud-est de l’Europe. Il comprend la plupart des zones de tensions actuelles (révoltes arabes, problème israélo-palestinien, guerre civile en Syrie, tensions caucasiennes, reconstruction irakienne…).

La troisième tendance mise en évidence a été le retrait américain d’Europe et le repositionnement stratégique en Asie – Pacifique. Pour les Etats-Unis, l’Europe a perdu de son importance géostratégique en raison de la diminution relative de sa puissance politique, économique et militaire dans le monde. Washington, qui n’a par ailleurs plus les moyens d’un engagement tous azimuts, a décidé de s’engager davantage dans la région Asie – Pacifique où se concentrent plusieurs des futures puissances économiques, militaires et politiques.

Le Brigadier Gaudin s’est ensuite penché sur le déclin militaire de l’Europe. Depuis la fin de la Guerre froide, les pays européens ont massivement réduit leurs dépenses militaires, entrainant une diminution drastique des effectifs et des moyens. Seuls deux pays ont conservé des armées dotées de réelles capacités, la France et la Grande-Bretagne, dont les dépenses militaires représentent presque 45% de celles de l’ensemble de l’Union européenne. La situation est telle qu’actuellement aucune armée européenne n’est en mesure de mener une action extérieure d’une certaine envergure de manière autonome. Les engagements en Libye et au Mali n’auraient pas été possibles sans le soutien américain, notamment dans les domaines du renseignement, du transport stratégique et du ravitaillement en vol.

Enfin, la dernière tendance développée par le Brigadier Gaudin, qu’il a bien évidemment mise en relation avec les deux précédentes, a été l’émergence des BRIC(S) – Brésil, Russie, Inde, Chine (Afrique du Sud) – qui joueront un rôle politique, économique et militaire grandissant dans le futur. (A suivre)

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Interview du chef du Service de renseignement militaire suisse (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Dans ces opérations, les drones et les forces spéciales ont joué un rôle fondamental en matière de renseignement. Pouvez-vous nous parler des moyens actuellement à disposition dans l’armée suisse?

Les drones ne représentent qu’une partie, certes importante, de l’ensemble des capteurs dont nous disposons aujourd’hui. Ceux-ci peuvent se diviser en trois grandes catégories. Il y a tout d’abord ce que l’on nomme l’IMINT (IMagery INTelligence), c’est-à-dire tout ce qui est lié à la recherche de renseignement par l’image. Il s’agit d’un domaine fondamental qui exploite les informations provenant de photos réalisées au moyen de satellites ou de drones par exemple. En ce qui concerne plus spécifiquement les drones, la Suisse dispose actuellement du système ADS 95 Ranger dont la conception remonte à la fin des années 1980. Divers types de drones sont actuellement en cours d’évaluation, dont un (projet ADS 15) destiné à remplacer le Ranger. Je peux encore ajouter que nous disposons, au Service de renseignement militaire, d’un centre d’imagerie qui est opérationnel depuis deux ans maintenant.

En ce qui concerne le domaine SIGINT (SIGnals INTelligence), c’est-à-dire le renseignement par écoute électromagnétique, la Suisse est très bien équipée. C’est même dans celui-ci qu’elle dispose des meilleurs moyens techniques.

Enfin, il y a le domaine HUMINT (HUMan INTelligence) qui recouvre tout le renseignement humain et qui est de la plus haute importance sur le champ de bataille. Les informations proviennent notamment des parachutistes et des forces spéciales.

Ces trois domaines ne sont pas isolés les uns par rapport aux autres. Il y a une fusion de l’information en provenance de ces trois sources, ainsi qu’un contrôle par l’HUMINT. C’est le seul moyen d’éviter les dégâts collatéraux.

J’aimerais encore souligner un point très important: un service de renseignement ne s’improvise pas et il faut du temps pour qu’il soit efficace. Par exemple, les spécialistes en imagerie dont je vous parlais tout à l’heure nécessitent deux années de formation spécifique. Il en est de même pour les forces spéciales. Cela a pour conséquence que, contrairement à ce que certains prétendent, il n’est pas possible d’improviser un service de ce genre au dernier moment.

Quel regard portez-vous sur le désarmement massif actuel en Europe?

Il s’agit d’une de mes préoccupations principales car je considère la situation actuelle comme un véritable désastre sécuritaire. En raison de ce désarmement massif, l’Europe devient un acteur secondaire sur la scène internationale, car elle ne peut plus exercer une réelle pression militaire. Il s’agit là d’un risque important, surtout pour les générations futures.

La défense européenne n’existe pas, c’est une vision de l’esprit. Quant aux différentes armées nationales, elles se sont réduites comme des peaux de chagrin, de sorte que l’on peut parler d’"armées bonzaïs". La France et la Grande-Bretagne, dont les armées sont encore les seules à disposer de moyens suffisants en Europe, réalisent 45% des dépenses d’armement du vieux continent, ce qui montre la faiblesse des efforts des autres pays. Cette diminution des dépenses et des moyens a pour conséquence que les pays européens, individuellement ou collectivement, ne sont plus en mesure de mener une quelconque opération militaire d’importance de manière autonome. Tous sont dépendants des Etats-Unis pour le renseignement, la logistique et le transport stratégique, comme l’ont bien montré les opérations en Libye et au Mali.

Une des grandes affaires du début de cet été en matière de renseignement a été l’"affaire Snowden". Dans quelle mesure la Suisse est-elle aussi visée par la NSA? Quel est votre avis sur cette affaire et sur le battage médiatique qui a lieu à ce propos?

Pour ma part, il n’y a pas eu de grande surprise, sauf peut-être en ce qui concerne l’ampleur du phénomène. En effet, "tout le monde espionne tout le monde" et "tout le monde le sait". Les intérêts des nations sont prioritaires et il faut absolument se protéger contre les activités d’espionnage étrangères.

J’aimerais encore souligner qu’aucune organisation, aucun système n’est totalement sûr. Il y a toujours un maillon faible: l’homme. Quant à la révélation de secrets, elle soulève d’importantes questions et met en danger les troupes en opération. (Fin)

 

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Interview du chef du Service de renseignement militaire suisse (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Le vendredi 30 août dernier, le Brigadier (général de brigade) Jean-Philippe Gaudin, chef du Service de renseignement militaire de l’armée suisse, était l’hôte de la Société jurassienne des officiers dans le cadre d’une conférence intitulée L’état de la menace et l’obligation de servir dans les autres pays – cette conférence fera l’objet d’un prochain article.

Le Brigadier Gaudin nous a reçu quelques jours plus tôt dans son bureau de Berne pour une interview exclusive. Nous tenons à lui exprimer encore toute notre gratitude pour son aimable accueil et le temps qu’il nous a consacré pour répondre à nos questions.

 

Mon Brigadier, pouvez-vous nous décrire brièvement votre parcours professionnel et votre carrière militaire?

Après des études commerciales, j’ai travaillé durant trois ans à l’office du tourisme de Montreux et, dans ce cadre, j’ai été le régisseur de nombreuses manifestations culturelles, notamment le Festival de Jazz. Parallèlement, je menais ma carrière d’officier de milice. C’est en 1987 que j’ai décidé de devenir militaire professionnel. J’ai donc suivi les cours de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich et j’ai ensuite passé sept ans comme officier instructeur dans les écoles de recrues de Schwytz et de Drognens. J’ai alors été affecté à l’école d’officiers des Troupes légères et mécanisées à Thoune. Après quelques mois de collaboration dans le groupe de travail Armée XXI, en 2000, j’ai été nommé à la tête de l’unité suisse engagée en Bosnie-Herzégovine. Une fois revenu en Suisse, j’ai occupé diverses fonctions dans la formation supérieure des cadres de l’armée à Lucerne, avant de suivre, en 2003, les cours du Collège de défense de l’OTAN à Rome. A mon retour en Suisse, j’ai commencé à travailler au Service de renseignement militaire que je dirige depuis 2008.

Quelle est l’organisation des services de renseignement en Suisse? Quelles sont plus particulièrement la place, l’organisation et les missions du Service de renseignement militaire que vous dirigez?

En Suisse, il y a deux services de renseignement au niveau fédéral. Le premier est le Service de Renseignement de la Confédération (SRC). Il est issu de la fusion, effectuée en 2010, des anciens Service de Renseignement Stratégique (SRC) et Service d’Analyse et de Prévention (SAP). Dirigé par Markus Seiler, le SRC s’occupe du renseignement stratégique et politique. Il est directement subordonné au chef du Département de la Défense, de la Protection de la Population et des Sports (DDPS) mais travaille également pour les autres "ministères" de la Confédération. Il s’occupe plus particulièrement du renseignement lié au terrorisme, à la criminalité organisée, aux menaces "cyber", au contre-espionnage…

Le second service est le Service de renseignement militaire, qui est plus petit, et dont je suis le chef. Ce service dépend du chef de l’armée qui en est le responsable et qui détermine les missions de base. Organiquement, il appartient à l’Etat-major de conduite de l’armée. Juridiquement, le service est régi par l’article 99 de la loi militaire et par l’ordonnance sur le renseignement de l'armée. Il existe également des organes de contrôle pour surveiller nos activités. Le plus haut de ces organes est la Commission de gestion du Parlement. A titre personnel, je trouve que ce contrôle est très important et même très positif. Le chef du service est ainsi encadré et protégé dans ses activités.

Quant aux missions, le Service de renseignement militaire en a trois: la recherche du renseignement opérationnel en vue de protéger les troupes engagées en Suisse ou à l’étranger; le suivi des forces armées étrangères (évolution des doctrines et des armements) dans le but de préparer l’armée suisse pour le futur; enfin, l’analyse des derniers conflits afin d’en tirer des enseignements pour notre armée.

A l’heure actuelle, peut-on encore faire une différence nette entre renseignement "civil"/"politique" et renseignement "militaire"? Dans ce cadre, quelles sont vos relations avec le Service de Renseignement de la Confédération?

Tout d’abord, je peux vous dire que les relations entre les deux services sont actuellement très bonnes. Cela n’a cependant pas toujours été le cas par le passé, car les coopérations entre administrations différentes sont parfois difficiles. Actuellement, plusieurs éléments facilitent nos relations, notamment le manque de ressources qui nous oblige à coopérer davantage. De plus, comme vous le dites, il y a le fait que la distinction entre renseignement "politique"/"stratégique" et renseignement d'intérêt militaire n’est pas toujours très nette. Il existe une zone d’intersection entre les intérêts respectifs des deux services de renseignement. Cela est particulièrement vrai dans le cas d’engagements de personnels militaires à l’étranger, comme en Libye actuellement, ou dans le domaine "cyber".

Plusieurs pays européens, notamment la France, ont participé ces dernières années à des opérations extérieures d’envergure, comme en Afghanistan, en Libye et au Mali. Quels enseignements militaires un pays comme la Suisse peut-il tirer de ces opérations?

Les enseignements que nous pouvons tirer de ces opérations sont nombreux. Tout d’abord, il y a l’importance déterminante du renseignement qui représente un élément-clef du concept que les Français ont appelé "connaissance et anticipation" dans leur Livre blanc de 2010. Cette fonction, qui concerne les échelons stratégique, opératif et tactique, doit permettre l’engagement des moyens à bon escient, au bon moment et au bon endroit. Cela est devenu absolument fondamental en raison de la diminution des crédits et, par conséquent, des moyens à disposition des armées.

Le deuxième enseignement à retenir concerne les forces spéciales. De nos jours, celles-ci sont indispensables et elles constituent le fer de lance des armées. Les forces spéciales ne peuvent cependant agir que si l’on dispose d’un renseignement de qualité, à la collecte duquel elles participent par ailleurs. Il y a donc une véritable synergie entre le renseignement et les forces spéciales. Notons toutefois que ces dernières ne constituent pas l’alpha et l’oméga des forces armées. Les forces spéciales ont besoin des forces conventionnelles et ne sauraient les remplacer. En effet, les forces conventionnelles sont seules capables de tenir le terrain. Il y a une complémentarité entre les deux.

Une autre leçon à retenir est la nécessité de disposer de moyens de combat lourds qui restent indispensables pour lutter contre tout adversaire, qu’il soit régulier ou irrégulier. Par exemple, la France au Mali a déployé des véhicules blindés et de l’artillerie. Même si ces moyens ne sont plus engagés en masse, une armée doit en disposer en quantité suffisante et en adapter la doctrine d’emploi.

Enfin, mentionnons encore de manière plus brève le fait que les combats futurs se dérouleront en zone urbaine, que la guerre de l’information et la maîtrise de la communication avec les média font désormais aussi partie intégrante des opérations militaires et que les moyens de transmissions des forces armées doivent être rapides et sécurisés car les actions sont à la fois rapides et permanentes. (A suivre)

 

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Le Brigadier Jean-Philippe Gaudin lors de la conférence du 30 août 2013 organisée par la Société jurassienne des officiers (© SJO)

Le Brigadier Jean-Philippe Gaudin lors de la conférence du 30 août 2013 organisée par la Société jurassienne des officiers (© SJO)

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