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Articles avec #strategie tag

Introduction à la Cyberstratégie

Publié le par Dimitry Queloz

KEMPF, Olivier, Introduction à la Cyberstratégie, Paris, Economica, 2012, 176 pages

Ce très intéressant ouvrage d’Olivier Kempf sur la cyberstratégie est une excellente introduction – même s’il est bien plus que cela – à ce sujet relativement nouveau, encore largement en friche. Synthétique, structuré, écrit dans une langue qui le rend accessible aux non-initiés, nous le recommandons vivement à tous ceux qui voudraient mieux comprendre cette "discipline en expansion" dont on entend beaucoup parler, mais souvent avec un dilettantisme qui en montre la méconnaissance, notamment chez certains politiciens suisses.

Pour Olivier Kempf, le domaine cyber doit être appréhendé avec de nouveaux paradigmes stratégiques. Il n’est en effet pas possible de reprendre directement les concepts développés en matière de stratégie classique, qu’ils soient liés à la guerre conventionnelle, révolutionnaire ou nucléaire, et ce pour de nombreuses raisons.

La première découle du fait que le cyberespace comprend plusieurs "lieux" et se compose de trois couches superposées de natures différentes, dans lesquelles les actions stratégiques sont elles aussi de natures différentes: une couche matérielle (les ordinateurs, les systèmes informatiques et les infrastructures de connexion), une couche logique (les programmes) et une couche sémantique ou informationnelle (les informations circulant dans le cyberespace).

La deuxième raison invoquée par l’auteur est la multiplicité des acteurs. Alors qu’en stratégie classique l’affrontement consiste généralement en un duel basé sur le principe de la dialectique – selon la définition bien connue du général Beaufre pour qui la stratégie est "l’art de la dialectique des volontés employant la force pour résoudre leur conflit" –, en cyberstratégie, les acteurs sont multiples et peuvent être regroupés en trois grandes catégories: acteurs individuels (internautes, consommateurs, travailleurs, opineurs…), acteurs collectifs (sociétés, médias, partis politiques, groupes idéologiques…), acteurs étatiques (gouvernements, administrations, polices, armées…). Il en découle que le principe dialectique n’est pas adapté et doit donc être remplacé par celui de "polylectique".

Le principe d’inattribution vient par ailleurs encore complexifier la question. Dans le cyberespace, les actions sont généralement anonymes; il est en effet très difficile, voire impossible, de les attribuer à un acteur précis. Cet anonymat ouvre bien sûr de nouvelles perspectives d’action. Il rend notamment à nouveau possible l’attaque contre un autre Etat, alors que seule la guerre défensive est considérée depuis des décennies comme légitime en droit international.

L’absence d’arme absolue et le caractère non-effrayant de l’action dans le cyberespace représentent d’autres caractéristiques propres qui différencient fondamentalement le domaine cyber du nucléaire. La notion de dissuasion est beaucoup plus difficile à théoriser et à mettre en œuvre, d’autant qu’il faut également tenir compte du principe d’inattribution et de la multiplicité des acteurs. Contrairement à l’atome, il n’y a, pour le faible, pas de "pouvoir égalisateur" dans le domaine cyber.

Enfin, et c’est là un point fondamental, le domaine cyber oblige le pouvoir politique à définir une politique et une stratégie précises, avec la désignation des adversaires, des cibles à attaquer et des effets à obtenir, et ce bien avant l’ouverture du conflit. L’action, surtout offensive, doit en effet être minutieusement préparée, chaque cible nécessitant la mise au point d’une arme spécifique soigneusement adaptée (virus, ver, cheval de Troie…). Comme cette mise au point demande du temps et une connaissance précise des cibles, il est indispensable, si l’on veut pouvoir agir rapidement à un moment donné, de se préparer suffisamment en amont, ce qui implique des choix politiques précis.

Liée à des domaines techniques en constante évolution, la cyberstratégie connaîtra un important développement dans le futur. Une autre des qualités de l’ouvrage est de sensibiliser le lecteur à ce problème et de présenter, notamment dans la conclusion, quelques pistes concernant ces évolutions futures.

(© blogdefense.overblog.com)

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La pensée militaire prussienne

Publié le par Dimitry Queloz

LANGENDORF, Jean-Jacques, La pensée militaire prussienne. Etudes de Frédéric le Grand à Schlieffen, Paris, Economica, 2012, 622 pages

Cet ouvrage, publié en collaboration avec le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM), la Commission Française d’Histoire Militaire (CFHM) et l’Institut de Stratégie Comparée (ISC), regroupe 28 articles de l’historien militaire Jean-Jacques Langendorf, pour beaucoup inédits ou publiés pour la première fois en français. Dès lors, il propose une grande diversité de thèmes (histoire de la marine prussienne ou de la presse militaire, études biographiques, comparaisons entre les pensées de plusieurs auteurs…) et nous fait (re)découvrir de nombreux penseurs militaires, dont certains "sont tombés dans les oubliettes de l’histoire" comme Georg Heinrich von Berenhorst, Adam Heinrich Dietrich von Bülow, Ernst von Pfuel ou Rühle von Lilienstern. Ce recueil est donc particulièrement le bienvenu, surtout pour les lecteurs francophones. Hervé Coutau-Bégarie le qualifie de "digne complément d’After Clausewitz d’Echevarria sur la pensée militaire allemande de 1871 à 1918".

En dépit de cette diversité, plusieurs axes se dégagent de l’ouvrage. Le premier est l’importance, tant qualitative que quantitative, de la pensée militaire prussienne au cours du premier tiers du XIXe siècle. Ce foisonnement intellectuel est l'œuvre de personnages marquants, traumatisés par l'humiliante défaite de 1806 et s'interrogeant sur les nouvelles pratiques militaires des guerres de la Révolution et de l’Empire. Il s'inscrit cependant aussi dans un cadre philosophique plus général, avec notamment l'influence du romantisme, du piétisme et de la philosophie de Hegel. Un deuxième axe du livre est constitué par le développement d’un courant de pensée qui conduit au plus grand penseur contemporain, Clausewitz, dont l'œuvre est élaborée à froid, après réflexion, contrairement aux écrits de certains de ses précurseurs (Ernst von Pfuel, Johann Friedrich Constantin von Lossau). Ce courant "clausewitzien" s'oppose à un autre courant, plus dogmatique et simpliste, inspiré de Jomini et de Bülow, dont le représentant le plus exemplaire est Willisen. A propos de Clausewitz, notons encore que Jean-Jacques Langendorf nous donne ici de très intéressants compléments par rapport aux grandes études publiées à son sujet – voir notamment "Clausewitz et la Suisse", "Clausewitz et la Vendée", "Schleiermacher, un inspirateur de Clausewitz?" et "Clausewitz, Paris 1814: la première traduction; l'unique étude signée".

Face à ce livre, nous sommes comme Madame de Sévigné devant son panier de cerises. Cependant, devant faire des choix, nous nous limiterons à parler plus particulièrement de deux articles qui concernent directement la Suisse.

Le premier est celui consacré au général Ernst von Pfuel. Outre son action militaire au cours des guerres napoléoniennes, Pfuel joue un rôle politique important dans la Prusse du premier XIXe siècle. Libéral, il se montre très habile dans des missions délicates, notamment lors de l’occupation de Paris après la défaite de l’Empereur ou en tant que premier commandant de Cologne en 1830. Commissaire du roi de Prusse à Neuchâtel au moment de la révolution de 1831, qu’il réprime avec succès, puis gouverneur jusqu’en 1849, il ne se montre pourtant pas attaché à la conservation de cette lointaine possession. Au cours de l’Affaire de Neuchâtel en 1856-1857, il est opposé à une intervention militaire qu’il considère par ailleurs comme hasardeuse en raison des insuffisances de l’armée prussienne et de la volonté de défense suisse. Les écrits de Pfuel sont relativement peu nombreux, mais fort intéressants. Passionné de sport (escrime, natation et patinage qu’il pratique avec une grande maîtrise jusque dans les dernières années de sa vie), il compare l’escrime et la guerre et parle de cette dernière en termes très proches de ceux de Clausewitz dont il est, nous l'avons dit, un précurseur (guerre conçue comme un duel, force de la défensive, importance des forces morales…).

Le second article, "Clausewitz et la Suisse" – Clausewitz a séjourné en Suisse et y a fréquenté Madame de Staël et Heinrich Pestalozzi – , s’intéresse plus spécifiquement à la guerre en montagne. Le penseur prussien étudie cette question dans deux de ses œuvres: Die Feldzüge von 1799 in Italien und der Schweiz et Vom Kriege. Contrairement à nombre de ses contemporains victimes d’un "fétichisme des Alpes", il en déduit que la possession des régions alpines ne permet pas de contrôler les plaines environnantes, que la défensive en montagne n’est avantageuse qu’au niveau tactique et que la bataille décisive ne peut avoir lieu qu’en plaine. Jean-Jacques Langendorf pose une question intéressante en se demandant dans quelle mesure Clausewitz a influencé la pensée militaire suisse du XIXe siècle dont les conceptions en matière de guerre en montagne et de réduit alpin présentent de fréquentes analogies avec celles du Prussien. Il ne peut malheureusement donner qu’une ébauche de réponse, la question n’ayant pas été traitée de manière approfondie jusqu'à présent.

(© blogdefense.overblog.com)

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Bréviaire stratégique

Publié le par Dimitry Queloz

COUTAU-BEGARIE, Hervé, Bréviaire stratégique, Paris, Argos, 2013, 112 pages

Cet ouvrage posthume d’Hervé Coutau-Bégarie, malheureusement décédé en février 2012, est tout simplement excellent! Il représente la synthèse de plusieurs décennies de recherches et d’intenses réflexions et nous livre en quelque nonante (ou quatre-vingt-dix) pages et 555 aphorismes "tout le jus" de la stratégie. Ecrit d’une manière claire et concise, dans un langage accessible au profane, il constitue la meilleure synthèse que nous ayons lue jusqu’à présent et un préalable à la lecture d’ouvrages plus développés.

Le livre n’est cependant pas une simple synthèse de l’histoire de la théorie et de la pensée stratégique. Il est aussi une réflexion personnelle, une expression de la conception "bégarienne" de la stratégie. A ce titre, il mériterait une étude poussée pour comprendre la pensée d’un des plus grands stratégistes contemporains.

Après un remarquable avant-propos d’Olivier Zajec, Hervé Coutau-Bégarie aborde, en dix chapitres, l’ensemble du champ stratégique: définition; stratégie en tant que science et en tant qu’art; méthode et principes; influences culturelles; stratégies nucléaire, maritime et aérienne; qualités du stratège (ce dernier chapitre étant d’un intérêt tout particulier).

Il ne saurait être question de présenter ici l’ensemble du contenu de ce livre si riche. Nous nous contenterons de nous arrêter brièvement sur deux points fondamentaux, hélas trop souvent oubliés de nos jours dans les débats relatifs aux questions de défense.

Hervé Coutau-Bégarie insiste sur les "deux dimensions" de la stratégie: la "matérielle" et l’"intellectuelle". Complémentaires (la réflexion permet un emploi judicieux des moyens), elles ne sauraient être opposées l’une à l’autre. Si la dimension matérielle "tend à devenir prépondérante à l’époque contemporaine avec l’industrialisation de la guerre, le progrès technique et la mobilisation totale", elle n’en est "pas pour autant exclusive" et la "supériorité matérielle peut être, au moins partiellement, neutralisée ou contournée par des stratégies alternatives (guerre révolutionnaire; techno-guérilla; déception…)". Il faut donc se méfier des conceptions techno-centrées, d’autant que les facteurs culturels, sociologiques et sociétaux influencent également l’efficacité des armées: "Des armes ou des tactiques ne sont pleinement efficaces que si elles s’intègrent dans des institutions aptes à les recevoir et à les pratiquer." D’un autre côté, la dimension matérielle ne doit pas être négligée non plus. L’aspect quantitatif a son importance: "Il n’y a pas de stratégie sans moyens." Dans un contexte de diminution des dépenses militaires, "le choix des programmes d’armement devient la décision centrale de toute politique de défense".

Le deuxième point concerne la "spécificité de la stratégie". Pour Hervé Coutau-Bégarie, la stratégie ne doit pas être confondue avec l’économie, la politique ou le droit. De plus, elle ne doit pas être reléguée au second plan par rapport à ces domaines: en stratégie, "une trop grande attention portée aux aspects politiques, économiques ou sociaux peut conduire à une perte d’efficacité militaire". La stratégie, dans son essence, est directement liée à la guerre et le concept ne doit pas être globalisé, en dépit de l’interdépendance des problèmes. "Les problèmes d’environnement ou de sécurité sociétale sont fondamentalement politique, la tentative d’en faire les composantes d’une stratégie de sécurité globale est totalement dépourvue de signification. Même si les problèmes sociaux sont aujourd’hui étroitement interdépendants les uns des autres, les catégories n’ont pas pour autant disparu." En conclusion, la guerre n’est pas totalement morte et "la volonté de nier le conflit découle d’une préférence idéologique plus que d’une analyse objective de la société internationale".

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L'utilité de la force

Publié le par Dimitry Queloz

SMITH, Rupert, L'utilité de la force. L'art de la guerre aujourd'hui, Paris, Economica, 2007, 395 pages

Le général Sir Rupert Smith est un des officiers généraux les plus expérimentés en Europe. Après avoir servi dans diverses régions du monde, notamment en Afrique, dans les Caraïbes et en Europe, il a commandé la division britannique pendant la première guerre du Golfe (1990-1991), les forces des Nations Unies en Bosnie en 1995, puis les troupes britanniques en Irlande du Nord (1996-1998), avant de devenir le commandant en second de l'OTAN en Europe (DSACEUR), poste qu'il a occupé jusqu'en 2001, moment de son départ en retraite.

L'ouvrage du général Smith est le fruit de sa longue expérience militaire. Dans son avant-propos, il avoue avoir eu besoin de quarante-trois années - soit quarante de vie militaire et trois de réflexion et d'écriture - pour le réaliser.

La thèse de l'auteur est originale et radicale. Elle apporte une vision nouvelle de la guerre, des conflits et de l'emploi de la force militaire d'aujourd'hui. Elle préconise une restructuration complète des armées et une redéfinition des doctrines stratégiques et tactiques des forces occidentales.

Selon le général Smith, la "guerre industrielle", qui a marqué les XIXe et XXe siècles, n'existe plus. Dans cette forme de guerre, les Etats-nations s'affrontaient en utilisant des armées de masse fournies par la conscription et équipées de matériels lourds (artillerie, à laquelle sont venus s'ajouter les chars et les avions). Le but était de briser la volonté de l'adversaire en détruisant ses forces par la bataille. Une nouvelle forme de guerre a succédé à la "guerre industrielle", la "guerre au sein des populations". Celle-ci a pour enjeu l'adhésion de la population locale à un projet politique sous-tendu par une vision éthique spécifique. Les moyens et les tactiques de la "guerre industrielle" ne sont pas adaptés et leur emploi est, le plus souvent, contre-productif. Les adversaires sont généralement invisibles, cachés parmi les populations, et il s'agit de lutter contre leur influence sur celles-ci. Cette lutte est souvent très longue et fait appel à un large spectre de moyens et d'engagements militaro-civils dans lesquels la force ne représente qu'une des nombreuses composantes. Dans cette guerre où chacun cherche à conquérir le cœur des individus, les médias et l'opinion publique jouent un rôle fondamental.

Depuis sa parution, l'ouvrage du général Smith a fait couler beaucoup d'encre. Nous n'avons pas l'intention de présenter ici une synthèse des critiques et des commentaires sur le sujet. Nous nous limiterons à la présentation de trois éléments de réflexion et nous invitons le lecteur à les poursuivre.

L'étude historique menée par le général Smith manque de profondeur. Elle sépare d'une manière trop radicale dans le temps les deux formes de guerre, comme si elles n'avaient jamais coexisté en même temps. Il s'agit là d'une erreur. En effet, au cours des deux derniers siècles, les armées occidentales n'ont pas seulement eu à mener des "guerres industrielles", elles ont également été confrontées à des guerres "au sein des populations" (armées françaises du Consulat et de l'Empire en Suisse et en Espagne, guerres coloniales, occupations allemandes durant la Seconde Guerre mondiale...). De plus, dans les dernières décennies, les "guerres industrielles" n'ont pas disparu, même si elles sont relativement plus rares et moins importantes en intensité que par le passé. On peut notamment citer la guerre des Malouines (1982), la guerre du Golfe de 1991 et l'invasion de l'Irak en 2003. Si l'on regarde d'un peu plus près, la "guerre au sein des populations" succède fréquemment à la "guerre industrielle" - même si cela n'est pas absolu. Elle représente souvent une deuxième phase, celle d'occupation, une fois l'adversaire vaincu militairement.

Dans le concept de "guerre au sein des populations", l'occupant cherche à imposer un projet politique basé sur ses propres conceptions juridiques, politiques et culturelles. Il n'y a ici, en fait, rien de nouveau, si ce n'est peut-être dans la méthode. Celle-ci fait largement appel aux conceptions éthiques occidentales et au respect du droit international. Ces deux derniers éléments sont des produits culturels qui ne sont pas forcément admis universellement. Dès lors, sont-ils suffisants pour faire admettre le projet politique de l'occupant, qui, lui aussi, est généralement contraire aux aspirations des populations occupées? Il est permis d'en douter.

Enfin, la "guerre au sein des populations" est liée à la désintégration des Etats - Etats vaincus militairement ou "faillis" - et à l'asymétrie des moyens militaires - les armées occidentales disposent d'une supériorité quantitative et qualitative qui permet une occupation rapide et contraint les populations occupées à se battre d'une manière non-classique. Ces deux éléments se retrouveront-ils toujours à l'avenir. Ce n'est pas sûr. Tout d'abord, de puissants Etats(-nations) sont en train d'émerger. S'il devait y avoir des conflits avec eux, le concept de "guerre au sein des populations" serait-il encore approprié? N'en reviendrait-on pas à la "guerre industrielle"? Quant à la supériorité quantitative et qualitative des armées occidentales, elle est largement en train de s'éroder du fait des coupes budgétaires massives en Europe et de l'augmentation des dépenses dans certaines régions du monde. Terminons en mentionnant que la guerre est également en train de connaître une évolution importante par l'emploi des drones, qui permet un désengagement au sol et une discrétion qui conduisent à un désintérêt médiatique.

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Julian Corbett

Publié le par Dimitry Queloz

HENROTIN, Joseph, Julian Corbett. Renouveler la stratégie maritime, Paris, Argos Editions, 2013, 146 pages

Joseph Henrotin, spécialiste des questions navales (Les fondements de la stratégie navale au XXIe siècle, Paris, Economica, 2011, 496 pages), inaugure la nouvelle collection "Maîtres de la stratégie" des éditions Argos avec ce livre synthétique consacré au Britannique Julian Stafford Corbett, dont les Principes de stratégie maritime, publiés en 1911, constituent un des ouvrages théoriques fondamentaux de la pensée militaire du XXe siècle.

Né en 1854, Julian Corbett est issu d'une famille aisée. Après de nombreux voyages et, accessoirement, des études d'avocat, il écrit des romans qui se vendent mal. Il se consacre à l'histoire et aux questions militaires à la suite du succès de deux petites biographies sur George Monk (1889) et Francis Drake (1890). Ses ouvrages portent notamment sur la marine anglaise des XVIe et XVIIe siècles, puis sur la bataille de Trafalgar. Il rédige également une histoire de la guerre navale russo-japonaise qui n'est pas publiée pour des raisons de maintien du secret militaire et est chargé par l'Amirauté, au début de la Première Guerre mondiale, d'écrire l'histoire navale officielle de la guerre .

La notoriété conduit Corbett à donner, dès 1902, des conférences sur la stratégie maritime au War Course College (futur Royal Naval War College). Proche de l'amiral Fisher, qui réforme la Royal Navy entre 1904 et 1910 en lui faisant adopter les Dreadnought et les croiseurs légers, Corbett devient l'un des premiers "analystes civils de défense". Dans ce cadre, il participe aux études consacrées à l'analyse du développement de la puissance allemande.

Au cours de la guerre, grâce à sa position institutionnelle, Corbett continue à exercer une certaine influence sur les décisions de l'Amirauté. Il rédige notamment la première instruction adressée à l'amiral Jellicoe, commandant de la Grand Fleet. Après la bataille du Jutland, Corbett se retrouve pris dans la controverse qui oppose les amiraux Jellicoe et Beatty et leurs partisans respectifs. D'une part, sa tâche d'historien officiel du conflit se complique. D'autre part, il est accusé d'avoir influencé Jellicoe. Lorsque ce dernier est remplacé par Beatty à l'Amirauté, sa situation devient de plus en plus délicate. Fatigué par le travail et usé par les critiques, il meurt en 1922, avant d'avoir pu achever la publication du troisième tome de l'historique naval de la guerre dont il avait la charge.

Corbett transpose au domaine maritime les conceptions stratégiques de Clausewitz, qu'il a lu avec beaucoup d'attention. Sa réflexion théorique se focalise notamment sur le contrôle des lignes de communication, la maîtrise de la mer et la "flotte en vie". Ses conceptions sur la guerre limitée ont été vivement critiquées - à tort - par les adeptes d'une approche mahanienne de la stratégie navale. Il a été accusé d'avoir donné une fausse idée de la guerre navale dans laquelle la bataille décisive n'aurait plus court, ce qui aurait conduit le commandement de la Royal Navy à une trop grande prudence au cours de la Première Guerre mondiale.

Les écrits de Corbett méritent d'être lus, surtout à une époque où les océans jouent un rôle majeur, que ce soit pour le commerce - plus de 90% des marchandises sont transportées par mer - ou pour leurs ressources naturelles. De plus, les conceptions théoriques du penseur britannique sont transposables dans d'autres domaines stratégiques; elles ont notamment été appliquées dans la stratégie spatiale.

 

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