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Articles avec #suisse tag

Rapport du Service de Renseignement de la Confédération (SRC) 2015 (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Le terrorisme, et plus particulièrement le terrorisme djihadiste, constitue le "thème central" du Rapport 2015 du Service de Renseignement de la Confédération. Par rapport au Rapport 2013, il a remplacé la menace russe et représente désormais la préoccupation numéro une du SRC. Ce changement est dû à l’évolution du Printemps arabe et à l’"expansion spectaculaire" de l’Etat islamique en 2014. Pour le SRC, il n’y a pas d’apaisement en vue dans le voisinage méridional de l’Europe. Les dangers pouvant toucher directement la Suisse sont nombreux et concernent de larges pans de la politique intérieure et de la politique extérieure: mise en péril de la sécurité des ressortissants et des représentations diplomatiques, menaces terroristes, enlèvements, perturbation du commerce et de l’approvisionnement énergétique, gestion des régimes de sanctions et des avoirs de certaines personnalités, immigration.

L’analyse du SRC se montre très pertinente, notamment en ce qui concerne la compréhension du phénomène islamiste-djihadiste et des différentes formes qu’il peut prendre. Tout d’abord, le Rapport insiste sur le fait que les djihadistes ont un but politique clair: "la domination universelle de l’islam". Ensuite, le Rapport inscrit le phénomène dans le long terme. D’une part, le SRC souligne que "les fondements spirituels de l’islam politique remontent à plusieurs siècles" et ne constituent pas un épiphénomène récent. D’autre part, il envisage la persistance de la menace des deux principaux groupes djihadistes actuels, Al-Qaïda et Etat islamique. "Il faut partir du principe qu’à long terme, le noyau dur d’Al-Qaïda et le groupe "Etat islamique" resteront parmi les acteurs les plus influents de la mouvance djihadiste, même si certaines tendances de scission et de fragmentation apparaissent dans ces deux organisations. Le conflit en Syrie et l’influence du groupe "Etat islamique" continueront à marquer la situation sécuritaire dans la région et en Europe. Ce conflit a le potentiel de radicaliser à l’avenir aussi des sympathisants et des personnes pour qu’elles soutiennent le djihad."

Enfin, et ce dernier aspect concerne la forme actuellement la plus virulente de l’islamisme djihadiste, l’Etat islamique, le SRC souligne qu’il n’est pas seulement une "organisation terroriste" comme on l’entend et le lit souvent dans les médias ou les discours de certains politiciens. Pour lui, l’Etat islamique est "bien plus encore. Ce constat est d’une importance cruciale pour la manière d’appréhender le phénomène, sans que cela ne constitue toutefois une légitimation inutile [de l’EI]. L’exigence d’établir un califat va de pair avec une volonté de constituer une véritable structure étatique." Par ailleurs, et contrairement à ce que beaucoup avaient prédit, l’ancrage territorial et le développement de structures étatiques représentent un moyen de renforcer la puissance de l’organisation. "Le contrôle physique exercé sur des territoires et les populations qui y résident crée les conditions nécessaires pour disposer d’une capacité d’action économique et militaire, et le contrôle durable d’un territoire constitue l’expression mesurable du succès." Les événements récents de Palmyre et de Ramadi montrent toute la justesse de ces propos!

En ce qui concerne les activités djihadistes en Suisse, nous retiendrons deux points essentiels. Pour le SRC, si notre pays est moins touché que certains Etats européens, la menace ne doit pas être sous-estimée et des passages à l’acte sont possibles. Ces activités sont essentiellement le fait d’individus isolés ou de groupuscules dont les effectifs sont relativement faibles. Le Rapport précise toutefois qu’il n’existe aucune donnée précise et que le nombre de personnes actives ne peut que faire l’objet de spéculations. Ce qui est cependant certains, c’est que le tourisme djihadiste, suivi depuis 2001 par le SRC, continue à se développer. Selon Le Temps du 5 mai, celui-ci a identifié 64 individus ayant entrepris un voyage dans une zone de djihad. Depuis 2013, les destinations se diversifient et la Somalie n’est plus le lieu privilégié de ce tourisme. La Syrie et l’Irak attire désormais davantage les djihadistes, avec une quarantaine de voyage dans cette région.

Par ailleurs, internet constitue un instrument fondamental pour l’activité djihadiste. Les médias électroniques et les réseaux sociaux sont devenus un espace privilégié pour diffuser l’idéologie, mettre en relation groupes et individus, recueillir le soutien de sympathisants qui affichent publiquement leurs convictions. La propagande diffusée sur la toile est très efficace puisqu’elle peut pousser certains, isolés ou en petit groupe, à se rendre dans des zones de conflit pour soutenir ou participer au djihad. Elle peut également en conduire d'autres à planifier des attentats en Suisse. Pour toutes ces raisons, internet est devenu un espace privilégié pour l’action du SRC. La lutte contre le djihadisme y a commencé il y a trois ans. "Dans le cadre de ce monitoring du djihadisme, plus de 200 internautes ont à ce jour été identifiés après avoir attiré l’attention en diffusant en Suisse ou à partir de notre pays du matériel prônant l’idéologie djihadiste ou en se connectant avec des personnes en Suisse ou à l’étranger qui défendent les mêmes idées."

Terminons cette brève présentation du Rapport en nous penchant sur l’introduction de Monsieur le Conseiller fédéral Ueli Maurer intitulée "Préserver la liberté". Le chef du Département de la Défense, de la Protection de la Population et des Sports (DDPS) fait preuve de réalisme et de prudence en mettant en exergue la permanence de la menace djihadiste et l’impossibilité de s’en prémunir de manière absolue: "les attentats terroristes à Paris et à Copenhague en début d’année ont montré que les pays européens doivent tenir compte de deux faits marquants: premièrement, que la lutte djihadiste a le potentiel de menacer concrètement et par surprise des citoyens dans nos pays et, deuxièmement, que les Etats qui disposent de possibilités très étendues au niveau juridique et en personnel ne peuvent pas détecter précocement et empêcher toutes les activités terroristes".

Quant aux conclusions que le chef du DDPS tire de ces constats, elles montrent le refus d’une solution ultra-sécuritaire qui ne parviendrait par ailleurs pas à nous prémunir contre tout risque d’attentat. Le chef du DDPS pense même qu’une telle solution pourrait être contre-productive car elle risquerait de conduire à une désapprobation de la politique de sécurité de la part de la population. Toutefois, le point le plus important selon nous est le fait que la lutte contre le djihadisme est envisagée d’une manière globale. D’une part, pour Ueli Maurer, le combat doit être mené en coopération avec les autres Etats, y compris les Etats musulmans dont les communautés "souffrent des agissements criminels de leurs coreligionnaire". D’autre part – et nous aimerions souligner cet aspect absolument fondamental –, l’islamisme-djihadiste ne pourra être vaincu que si l’on s’attaque à ses fondements idéologiques et culturels, en un mot que si l’on arrive à réformer l’islam de manière à en promouvoir une interprétation "éclairé(e)". (Fin)

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Rapport du Service de Renseignement de la Confédération (SRC) 2015 (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Dans son Rapport 2013, le Service de Renseignement de la Confédération (SRC) distinguait deux dangers principaux. Le retour de la Russie en tant que puissance constituait le "thème central" du document (voir notre article). Celui-ci insistait sur les aspects économiques et politiques et reléguait au second plan les facteurs militaires. En dépit d’une sous-estimation de ces derniers et d’un certain flou dans les formes que pouvait prendre plus précisément la menace russe, on ne peut que constater la pertinence de l’analyse, comme l’a montré la crise ukrainienne. Le deuxième danger était celui lié à l’islamisme (voir notre article). Le Rapport insistait sur la diminution de la menace représentée par Al-Qaïda, sur l’extension des zones d’activités des djihadistes, sur les risques que faisaient courir le "tourisme" du djihad et sur le développement de groupuscules terroristes originaires des pays occidentaux. Si la Suisse n’était pas directement menacée par des attentats, un nombre non-négligeable de personnes en provenance de son territoire partaient faire le djihad, notamment en Somalie. Les deux années qui viennent de s’écouler ont, dans ce domaine également, montré la pertinence des analyses du SRC.

Ces deux dangers constituent tout naturellement les principaux thèmes du Rapport 2015 publié au début du mois. En ce qui concerne la Russie et la crise ukrainienne, nous retiendrons plus particulièrement les éléments suivants, d’une très grande pertinence.

Tout d’abord, le SRC insiste sur la rapidité avec laquelle la situation internationale évolue. Ainsi, l’Ukraine a passé, en deux ans, du statut d’Etat coorganisateur de l’Eurofoot – avec la Pologne – à une situation de guerre – guerre civile, menace de scission, annexion de la Crimée par la Russie!

Ensuite, pour le SRC, le retour de la Russie en tant que puissance sur la scène internationale et la crise ukrainienne représentent un véritable tournant historique qui marque la fin de la période post-guerre froide qui se caractérisait par un état de faiblesse politique, économique et militaire de la Russie et l’élaboration d’une politique de sécurité commune avec l’Europe. La situation actuelle rend un retour à cette période pacifique hautement improbable. Elle annonce au contraire le début d’"une nouvelle phase de l’historique conflit Est-Ouest sur le continent européen".

Cette vision peu réjouissante de l’évolution des relations internationales en Europe s’appuie sur deux constatations fort justes. La Russie est en train de se détourner du Monde occidental. Après la disparition de l’URSS, elle a connu une phase de "faiblesse subie", "ressentie comme une catastrophe nationale", qui a duré plus d’une décennie. Durant cette période et celle de reconstruction qui lui a succédé, le rapprochement avec l’Europe et les Etats-Unis était nécessaire, voire imposé par les circonstances. Actuellement, si la période de reconstruction n’est pas encore terminée, elle est suffisamment avancée pour que la Russie puisse se considérer "comme une puissance délibérément séparée du cadre de référence constitué par l’Europe de l’Ouest et n’accepte pas l’actuelle répartition du pouvoir en Europe".

Par ailleurs, le renforcement politique, économique et militaire du pays, ainsi que son influence sur la scène internationale, notamment dans les Etats voisins, représente un "processus durable" qui formera le cadre géopolitique international en Europe au cours des prochaines années. Le Rapport insiste sur la solidité de l’appareil politique mis en place par Poutine, sur la faiblesse de l’opposition de la classe moyenne, sur le soutien populaire. Il souligne également la solidité du système économique en dépit des sanctions occidentales. Pour le SRC, le seul risque réel de déstabilisation économique se situe dans une baisse durable du prix du pétrole.

Enfin, le SRC souligne la "résistance" occidentale qui se développe contre cette renaissance de la puissance de la Russie et sa nouvelle attitude sur la scène internationale. Il conclut: "Une période de 25 ans qui a vu reculer en Europe les conflits interétatiques a ainsi pris fin. La nouvelle ère sera vraisemblablement marquée par une confrontation stratégique durable entre l’Occident et la Russie sur un triple plan politique, économique et militaire. […] Dans le contexte des tensions grandissantes entre la Russie et l’OTAN en Europe, les ressources militaires vont aussi à nouveau gagner en importance." (A suivre)

Radar de situation 2015 du SRC (© blogdéfense)

Radar de situation 2015 du SRC (© blogdéfense)

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DEVA: Interview du Brigadier Alain Vuitel (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Lors des consultations et des premières discussions en commission, quelles ont été les principales critiques émises contre le projet DEVA?

D’une manière synthétique, les remarques ont concerné quatre domaines. Premièrement, la durée des cours de répétition. Le projet DEVA prévoit des cours de répétition d’une durée de deux semaines. Certains voudraient maintenir la durée actuelle de trois semaines.

La taille de l’armée a aussi fait l’objet de remarques. Les effectifs de 100'000 prévus dans le projet DEVA représentent bien entendu un compromis en fonction des données cadres données à l’armée pour la planification. Il faut cependant souligner qu’il n’est pas pensable de revenir à des effectifs aussi importants que dans les organisations du temps de la Guerre froide en raison des contraintes du monde économique, de la démographie et des ressources à disposition. Par exemple, avec les effectifs prévus dans DEVA, il faut former chaque année 800 nouveaux jeunes officiers pour alimenter durablement la pyramide des cadres. Or, l’expérience accumulée depuis des années montre qu’il n’est pas possible d’aller au-delà de ce nombre avec un potentiel de 20'000 recrues annuelles.

Le budget a également été l’objet de nombreuses discussions au Parlement. Il a fait l’objet de plusieurs rapports et débats jusqu’à ce qu’il soit fixé à 5 milliards par année.

Enfin, les structures. Le chef de l’armée a reçu dans ce domaine énormément de conseils gratuits au cours de l’année dernière! Le projet DEVA représente un optimum. Notons encore la réduction du nombre de subordonnés directs du chef de l’armée.

La nouvelle structure sépare les Forces terrestres, qui comprennent les troupes mécanisées et les forces spéciales, des Divisions territoriales, qui comprennent les bataillons d’infanterie. N’y a-t-il pas le danger de voir une spécialisation des missions: pour les Forces terrestres celles du combat classique et pour l’infanterie celles d’appui aux autorités civiles? Le raccourcissement de la durée des cours de répétition n’accentuera-t-il pas ce phénomène?

Il faut se demander ce que signifie le terme "défense" en ce début du XXIe siècle. Une attaque contre un pays ne se fait plus forcément au moyen de divisions blindées. D’autres attaques sont possibles, notamment dans le domaine du cyberespace et dans celui de l’information. De plus, un pays moderne comme la Suisse dépend de ses infrastructures critiques. Le conflit actuel en Ukraine montre bien que celles-ci doivent être protégées pour qu’un pays puisse continuer à vivre. Ce sera la mission des divisions territoriales que de défendre ces infrastructures critiques.

Les troupes d’infanterie pourront être renforcées par des forces mécanisées mobiles de manière à constituer des moyens mixtes, c’est-à-dire interarmes. Leur mission consistera, par exemple, à reprendre des portions de territoires perdus. En cas de conflit conventionnel, l’infanterie sera également capable de tenir des secteurs et de barrer des axes. Elle contribue ainsi directement au combat d’ensemble.

Avec des cours de répétition à deux semaines au lieu de trois, n’a-t-on pas le risque de voir le degré d’instruction baisser fortement? Quelles mesures sont envisagées pour diminuer ce risque?

La décision d’adopter une durée de deux semaines pour les cours de répétition correspond à un compromis entre les besoins de l’armée, les moyens dont elle dispose et les attentes de la société civile. Depuis plusieurs années, l’économie exerce une forte pression sur le système militaire et celle-ci augmente encore avec la crise économique et le problème du franc fort. Les cadres, à partir du grade de capitaine, ont souvent d’importantes responsabilités dans l’économie et, dans le contexte de concurrence exacerbée qui règne aujourd’hui, il ne va plus de soi de s’absenter régulièrement trois à quatre semaines de suite.

Les mesures envisagées pour diminuer le risque d’une baisse du niveau d’instruction des troupes sont au nombre de trois. Les cours de répétition de deux semaines seront précédés d’une semaine de cours de cadres destinée à préparer les deux semaines d’instruction. Des CTT (cours tactiques et techniques) auront également lieu une année sur deux pour les officiers. Ces cours auront pour but de garantir leur niveau de formation théorique et tactique. Enfin, l’instruction des cours de répétition sera plus efficiente grâce à une utilisation plus optimale des infrastructures d’instruction, comme celles de Bure, par exemple, qui sont parmi les plus modernes d’Europe. Les sections et les compagnies seront entraînées dans le cadre d’exercices-types.

Rien n’est toutefois encore décidé en la matière. La Commission de sécurité du Conseil des Etats préconise de maintenir une durée de trois semaines pour les cours de répétition. Il faudra donc voir les résultats des débats parlementaires. La question devra cependant être discutée dans un cadre plus large; le nombre de jours de service total par année, qui avait été fixé à cinq millions devra, dans un tel cas, être revu à la hausse, respectivement cette limite supprimée.

L’armée a déjà dû abandonner certaines compétences comme la reconnaissance aérienne et l’appui au sol. De plus, nombre de matériels devront être prochainement remplacés. Sera-t-il possible de maintenir et de récupérer toutes ces compétences avec des effectifs réduits et le budget prévu? Quelles sont les priorités, le cas échéant?

Il s’agit, en fin de compte, de définir quelles sont les capacités pour l’armée d’aujourd’hui et pour celle de demain. Ces capacités peuvent se classer en trois catégories. Les capacités essentielles; les capacités de base, qu’il est possible de redévelopper le cas échéant; les capacités qui peuvent être négligées parce qu’elles peuvent être récupérées facilement. Les ressources, limitées, impliquent des choix.

Actuellement, trois priorités ont été fixées. Premièrement, combler les lacunes en matière de télécommunication, y compris en ce qui concerne le domaine de la sécurité. Le but est de disposer d’un réseau protégé et autonome. La question n’est pas seulement d’ordre technique et militaire. Elle revêt avant tout une dimension politique puisqu’il s’agit de disposer d’un outil de conduite au niveau du pays.

La deuxième priorité concerne la défense aérienne. Dans un premier temps, il s’agira de remplacer l’ensemble des systèmes de DCA actuels qui deviennent obsolètes. A moyen terme, il faudra aussi prolonger la durée de vie des F/A-18 en raison du refus d’acheter des Gripen.

Enfin, il sera nécessaire de compléter les moyens des forces terrestres par l’acquisition de lance-mines pour l’appui de feu et d’un système d’exploration au sol.

La réforme DEVA représente un tournant dans de nombreux domaines par rapport à l’Armée XXI (instruction des cadres, équipement de toutes les formations, disponibilité élevée, capacité à mobiliser rapidement…). Combien de temps faudra-t-il pour que la réforme déploie la totalité de ses effets?

Selon la planification, la réforme commencera au début de l’année 2017. Le processus de transformation durera quatre ans et la nouvelle armée sera pleinement opérationnelle le 1er janvier 2021. La période de transformation sera, par nature, une période délicate. Le défi sera de maintenir des capacités pour les engagements les plus probables au cours de ces quatre années. (Fin)

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DEVA: Interview du Brigadier Alain Vuitel (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Il y a quelques jours, le Parlement suisse a commencé à débattre du projet de développement de l’armée DEVA. Nous avons eu l’occasion, et le plaisir, de nous entretenir de ce sujet avec le Brigadier (général de brigade) Alain Vuitel qui nous a aimablement accueilli dans son bureau de Berne. Le Brigadier Vuitel est actuellement chef de l’état-major du commandement de l’armée et chef d’état-major du chef de l’armée. En 2012, il avait été nommé délégué du chef de l’armée pour le DEVA.

Nous tenons à exprimer toute notre gratitude au Brigadier Vuitel pour son très chaleureux accueil et le temps qu’il a bien voulu nous accorder pour répondre à nos questions.

 

Mon Brigadier, quelles raisons ont conduit l’armée à une nouvelle réforme, une dizaine d’années seulement après l’entrée en vigueur de l’Armée XXI? Celle-ci n’est-elle donc plus du tout viable?

Comme toutes les organisations, l’armée évolue en permanence. Les changements ont par ailleurs lieu d’une manière plus fréquente lorsque la situation internationale l’exige. Ainsi, au cours de son histoire, l’armée suisse a connu d’importantes réformes après la guerre de 1870-1871, avant et au cours des deux guerres mondiales, pendant la Guerre froide, etc.

Ces changements sont également fonction de deux facteurs: les moyens et les choix politiques. L’Armée XXI a très vite connu des problèmes en ce qui concerne les moyens. Il a donc fallu apporter des adaptations. Ce fut l’Etape de Développement 08-11. De plus, les Commissions de la politique de sécurité du Conseil national et du Conseil des Etats ont chargé le DDPS d'exposer dans un rapport publié en 2011 les carences de l'armée. Les principales concernaient la logistique (manque de matériel pour équiper toutes les troupes, problèmes de disponibilité) et la formation des cadres. En raison des paiements des galons plus courts qu’auparavant, ces derniers manquaient d’expérience pratique.

Parallèlement, un nouveau rapport sur la politique de sécurité a été publié en 2010. Celui-ci contenait trois grandes recommandations. Premièrement, l’armée devait s’orienter vers les engagements les plus probables. Ensuite, elle devait être plus en phase avec la société actuelle, notamment en ce qui concerne les besoins de l’économie. Enfin, elle devait maintenir un cœur de compétence en matière de défense.

Toujours en 2010, au mois d’octobre, un nouveau rapport sur l’armée a également été publié. Ce document a notamment défini un profil de prestation pour l’armée. Il insistait également sur le fait que l’armée devait pouvoir être engagée rapidement. La disponibilité était un des points centraux du texte.

Les mesures prises par le DDPS et les deux rapports de 2010 ont conduit à la réforme DEVA. Celle-ci comprend quatre axes principaux. Le premier concerne la disponibilité de l’armée qu’il s’agit d’augmenter afin de remplir le profil de prestation de l’armée. Ce profil comprend la mise à disposition, en 10 jours, de 35'000 militaires en faveur des autorités civiles, ainsi que la possibilité de mettre sur pied la totalité de l’armée dans un délai plus long.

Pour y parvenir, l’armée doit être totalement équipée – c’est le deuxième axe. En raison des ressources à disposition, il sera nécessaire de réduire la taille actuelle de l’armée qui comprendra 109 bataillons.

Le troisième axe est la régionalisation de l’organisation de l’armée. Les interventions de cette dernière se font essentiellement dans un cadre cantonal ou régional. Il a donc été décidé de renforcer l’ancrage régional des troupes en transformant les formations territoriales existantes en divisions territoriales. Celles-ci comprendront chacune 4 bataillons d’infanterie, 1 bataillon du génie, 1 bataillon de sauvetage et d’autres formations en fonction des besoins. Ces nouvelles divisions territoriales auront la responsabilité de la mobilisation décentralisée des troupes.

Enfin, le dernier axe concerne les cadres. Ceux-ci ont des liens de plus en plus étroits avec l’économie, ce dont il faut absolument tenir compte. De plus, leur expérience militaire doit constituer un avantage dans leur carrière civile. C’est pourquoi il a été décidé de renforcer leur formation pratique. A l’avenir, les paiements des galons se feront à nouveau dans le cadre d’écoles complètes et non plus écourtées comme maintenant.

Voilà ce qu’il en est du projet DEVA et de son historique. Maintenant, nous en sommes arrivés au début du processus de décision politique.

Le projet DEVA représente une réforme importante de l’armée, d’une envergure comparable à celle d’Armée XXI. Or, il suscite, pour le moment du moins, peu d’intérêt au sein de la population. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Jusqu’à présent, le projet DEVA était essentiellement dans sa phase de planification. Le débat politique n’a pas encore réellement commencé. Cela débutera tout prochainement lors des discussions qui auront lieu au Conseil des Etats à partir du 10 mars dans le cadre de la session de printemps des Chambres fédérales. L’intérêt des médias et de la population va donc certainement augmenter.

L’année dernière, lors de la manifestation Air 14 (ndlr: commémoration du centenaire de la création des forces aériennes en Suisse), nous avions un stand d’information. Nous avons connu un certain succès auprès du public, en dépit de la forte concurrence des spectacles aéronautiques! De plus, nous avons pu constater que nos concitoyens comprenaient bien la logique de DEVA. (A suivre)

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Stratégique: Regards croisés franco-suisses

Publié le par Dimitry Queloz

Stratégique no 107: "Regards croisés franco-suisses", novembre 2014

Ce numéro de la revue Stratégique est le fruit d’une collaboration entre l’Institut de Stratégie Comparée (ISC) et le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM). Il comprend essentiellement des articles consacrés aux relations politico-militaires franco-suisses, à la situation présente de l’armée helvétique et à la pensée militaire suisse. En dépit de la grande diversité des sujets abordés dans la dizaine d’articles, il est possible de dégager quelques grands thèmes.

Depuis le début des années 1870 – cette période constitue un tournant à la fois pour la Suisse et la France puisque la première adopte une nouvelle constitution et une nouvelle organisation militaire et la seconde change de régime politique avec l’avènement de la IIIe République –, la France porte un regard attentif, souvent inquiet, parfois méfiant, sur la défense de son voisin – qui couvre le flanc droit de son dispositif principal –, ses capacités et son système militaires, sa volonté d’assurer ses obligations d’Etat neutre. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, on craint un alignement helvétique aux côtés de l’Allemagne. Dans les années trente, la méfiance a disparu, mais on redoute une incapacité à faire face à la puissance nazie, notamment dans le domaine aérien. Au début de la Guerre froide, on se demande si l’armée suisse serait en mesure de résister à une offensive mécanisée soviétique. Quelques années plus tard, en raison de l’abandon de la stratégie du réduit, de la constitution de forces mécanisées et blindées, surtout de l’ouverture de discussions favorables à des collaborations, une certaine confiance est (re)créée entre les deux pays. Comme le souligne à juste titre Georges-Henri Soutou, cet aspect est fondamental: au-delà des considérations purement matérielles, une relation stratégique "ne repose pas seulement sur des éléments quantifiables, mais aussi sur des perceptions, des représentations et des facteurs subtils".

En dehors de l’influence exercée par les attachés militaires français en Suisse, une institution a joué un rôle important dans le rapprochement des deux armées dont les organisations et les mentalités sont si différentes: l’Ecole supérieure de guerre. Après la Première Guerre mondiale, l’armée française est auréolée de sa récente victoire. L’Ecole supérieure de guerre devient la référence en matière de formation supérieure et de doctrine. La Suisse, qui ne possède pas de haute école pour ses officiers supérieurs, envoie certains d’entre eux se former à Paris. 80% des stagiaires deviennent généraux et la moitié reçoit le grade de général de corps d’armée qui est, en Suisse, le grade le plus élevé en temps de paix. L'influence française est donc significative, notamment en matière de doctrine. Par ailleurs, les relations personnelles créées dans ces circonstances constituent un des facteurs explicatifs de la collaboration militaire prévue entre les deux armées au début de la Seconde Guerre mondiale en cas d’invasion allemande de la Suisse. Après 1945, l’armée suisse continue à envoyer des stagiaires à l’Ecole supérieure de guerre, et ce jusqu’à nos jours, même si d’autres écoles militaires lui font concurrence.

Depuis la chute du mur de Berlin, et en dépit de toutes les différences qui existent entre elles, les armées suisses et françaises sont confrontées à un contexte stratégique et à des contraintes similaires. La disparition de la menace soviétique a mis fin, d’une manière relative, au risque de guerre classique en Europe. Cependant, d’autres menaces ont fait leur apparition, qui concernent la sécurité intérieure – terrorisme islamiste qui s’inscrit dans un contexte européen du fait de l'appartenance à l'espace Schengen, possibilité d’un chaos découlant d’une catastrophe naturelle –, avec pour effet l’adoption de nouvelles doctrines appropriées. Les restrictions budgétaires entraînent par ailleurs des conséquences identiques dans les deux armées: diminution des effectifs et réformes basées sur une orientation néolibérale et une approche gestionnaire (concept d’"armée de marché"). Les engagements fréquents – opérations extérieures en France et soutien aux autorités civiles en Suisse – se font au détriment de l’instruction et de la maîtrise des nouveaux armements et matériels. Enfin, le lien armée – nation a été remis en cause des deux côtés du Jura. En dépit des adaptations, le modèle suisse est resté relativement stable, avec la conservation du système de milice qui a par ailleurs été plébiscité lors d’un vote populaire en 2013. En France, la conscription a été abandonnée en 1996 au profit de la professionnalisation. Notons que le débat semble toutefois relancé depuis les récents attentats de Paris.

Le numéro s’intéresse également à deux penseurs militaires suisses. Un article est consacré à Daniel Reichel et à ses "quatre éléments fondamentaux" de la guerre: feu, choc, manœuvre et incertitude. Saluons l’initiative de publier en un seul volume les cinq fascicules relatifs à ces questions, actuellement introuvables en librairie. L’ouvrage paraîtra prochainement dans la Bibliothèque stratégique des éditions Econimica. Un second article présente synthétiquement les principales thèses de Bernard Wicht. Nous renvoyons le lecteur à l’article que nous avons consacré à son dernier ouvrage, Europe Mad Max demain? Retour à la défense citoyenne paru en 2013.

(© blogdefense)

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