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Techno-guérilla et guerre hybride

Publié le par Dimitry Queloz

HENROTIN, Joseph, Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, Paris, Nuvis, 2014, 362 pages

Le dernier ouvrage de Joseph Henrotin offre une fort belle analyse d’une application spécifique de la guerre hybride, la techno-guérilla. Vu l’actualité de ce phénomène, on ne peut que saluer la parution d’un livre qui clarifie les concepts, précise les définitions et présente la question sous ses différents aspects, notamment en étudiant séparément les domaines terrestre, naval et aérospatial. Les deux premiers chapitres, qui traitent du concept de guerre hybride et des origines de la techno-guérilla, présentent, à nos yeux, un intérêt tout particulier. Aussi nous concentrerons-nous plus spécifiquement sur ces deux chapitres en laissant au lecteur le plaisir de découvrir les suivants, tout aussi remarquables au demeurant.

Dans le premier chapitre "Guerre hybride et techno-guérilla: une première approche", l’auteur définit le concept de guerre hybride. Théorisé depuis peu, ce dernier s’intéresse pourtant à un phénomène historique très ancien puisque l’on en trouve des exemples au cours de la guerre du Péloponnèse déjà. La guerre hybride représente un "mélange" de pratiques de la guerre régulière et de la guerre irrégulière. La première se caractérise par le fait qu’elle est menée par une force armée structurée et reconnaissable (port d’un uniforme), soumise à l’autorité d’un Etat. Elle s’appuie par ailleurs sur des normes doctrinales et juridiques qui limitent les possibilités d’action. De son côté, la guerre irrégulière, en raison de la variabilité de ses formes, est plus difficile à définir en dépit d’un certain nombre de caractéristiques: emprise sur les populations, aptitude à l’innovation et à l’adaptation en matière de doctrine et d’organisation, variété des modes d’action (insurrection, guérilla, terrorisme…)… Elle est principalement le fait de groupes subétatiques, même si les armées étatiques peuvent également la pratiquer.

Ces deux formes de guerre sont des idéaux-types qui facilitent la compréhension mais, dans la réalité, elles ne sont pas cloisonnées et une certaine porosité existe entre elles. La plupart des guerres présentent des caractéristiques de chacune d’elles et sont par conséquent des guerres hybrides. L’auteur souligne une tendance croissante à un "glissement" des modes d’action des forces étatiques en direction de la guerre irrégulière. Cela est dû notamment à la remise en cause des hiérarchies, à la décentralisation des processus de décision, à la conduite par objectif (Auftragstaktik) et à la réticulation des forces. Certaines doctrines développées au niveau étatique prônent par ailleurs la déstructuration des normes et des pratiques, la seule norme conservée étant d’atteindre l’objectif défini par l’Etat. L’exemple le plus abouti de ce genre de doctrines est celui de la "guerre hors-limite" préconisée par les Chinois Liang et Xiangsui. En dépit de cette tendance, l’auteur met en exergue la difficulté pour les armées régulières, surtout occidentales, à s’engager dans un processus d’hybridation. Ces armées sont en effet moins souples structurellement, institutionnellement, doctrinalement et culturellement que les forces subétatiques qui disposent, en fin de compte, de meilleures facultés d’adaptation.

Pour Henrotin, en dépit de ses processus d’hybridation, la guerre n’a pas changé de nature. Elle est toujours ce caméléon qui ne change que de forme. Les lois et les principes définis par Clausewitz – à un moment où, avec la construction des Etats-nations, le caractère régulier de la guerre se renforce – restent toujours valables: ascension aux extrêmes – même si cette loi est discutable –, guerre en tant que "collision de deux forces vives", nécessité de proportionner l’effort à la force de l’adversaire. Il en est de même pour le concept de "trinité paradoxale" – gouvernement, armée, peuple –, en dépit d’une complexification quant au nombre et aux caractéristiques des acteurs.

La techno-guérilla, quant à elle, a ses origines dans les débats de stratégies alternatives des années 1970-1980. Elle représente alors une forme d’hybridation "instrumentale" car elle est pensée d’emblée comme telle en tant que "système de défense le plus adapté" – à noter que l’auteur distingue une deuxième catégorie d'hybridation: l’hybridation "contrainte ou d’opportunité". A cette époque, plusieurs phénomènes se conjuguent pour remettre en cause le principe d’engagement régulier des forces armées de l’OTAN dans l’hypothèse d’un affrontement avec les armées du Pacte de Varsovie. Certains officiers européens, surtout en France, en Allemagne et dans les pays scandinaves, pensent que les forces soviétiques sont si puissantes qu’il faut adopter une stratégie différente si l’on veut pouvoir les contrer. Le deuxième facteur influençant la réflexion stratégique est le doute relatif à l’engagement effectif des forces américaines en cas de conflit. Enfin, les groupes d’extrême-gauche cherchent à entrer dans les débats politiques sur la défense, avec l’ambition d’apporter une solution nouvelle, conforme à leurs principes idéologiques.

Deux écoles, une française et une allemande, sont à l’origine de la conceptualisation de la techno-guérilla. Dans la première, la cheville ouvrière est le commandant Guy Brossolet, de l’armée de Terre. Il développe un modèle de défense basé sur l’engagement territorial de très petites unités autonomes dont la mission est d’user les forces offensives adverses (la "toile d'araignée"). Ces petites unités sont soutenues par quelques forces plus classiques (l'"araignée") chargées de détruire ponctuellement les formations ayant franchi ou contourné la toile. L’Allemand Horst Afheldt, chercheur civil, reprend les principaux thèmes de ce dernier. Ses conceptions sont toutefois différentes de celles de l’école française basée sur la recherche de l’efficacité opérationnelle. Afheldt fait intervenir des considérations d’ordre politique dans ses réflexions: le système de défense préconisé ne doit pas être perçu comme une menace, une provocation par l’adversaire; il doit être exclusivement défensif et compris comme tel. Ces réflexions théoriques ont connu peu d’application dans les armées occidentales. Ce n’est que quelques années plus tard, à la suite de l’apparition de moyens technologiques sophistiqués de petite taille et bon marché, que des groupes subétatiques, comme le Hezbollah ou les Tigres tamouls, développent de véritables techno-guérillas, sans que l’on puisse établir de lien avec les écrits des penseurs européens.

(© blogdefense)

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