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DEVA: Interview du Brigadier Alain Vuitel (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Lors des consultations et des premières discussions en commission, quelles ont été les principales critiques émises contre le projet DEVA?

D’une manière synthétique, les remarques ont concerné quatre domaines. Premièrement, la durée des cours de répétition. Le projet DEVA prévoit des cours de répétition d’une durée de deux semaines. Certains voudraient maintenir la durée actuelle de trois semaines.

La taille de l’armée a aussi fait l’objet de remarques. Les effectifs de 100'000 prévus dans le projet DEVA représentent bien entendu un compromis en fonction des données cadres données à l’armée pour la planification. Il faut cependant souligner qu’il n’est pas pensable de revenir à des effectifs aussi importants que dans les organisations du temps de la Guerre froide en raison des contraintes du monde économique, de la démographie et des ressources à disposition. Par exemple, avec les effectifs prévus dans DEVA, il faut former chaque année 800 nouveaux jeunes officiers pour alimenter durablement la pyramide des cadres. Or, l’expérience accumulée depuis des années montre qu’il n’est pas possible d’aller au-delà de ce nombre avec un potentiel de 20'000 recrues annuelles.

Le budget a également été l’objet de nombreuses discussions au Parlement. Il a fait l’objet de plusieurs rapports et débats jusqu’à ce qu’il soit fixé à 5 milliards par année.

Enfin, les structures. Le chef de l’armée a reçu dans ce domaine énormément de conseils gratuits au cours de l’année dernière! Le projet DEVA représente un optimum. Notons encore la réduction du nombre de subordonnés directs du chef de l’armée.

La nouvelle structure sépare les Forces terrestres, qui comprennent les troupes mécanisées et les forces spéciales, des Divisions territoriales, qui comprennent les bataillons d’infanterie. N’y a-t-il pas le danger de voir une spécialisation des missions: pour les Forces terrestres celles du combat classique et pour l’infanterie celles d’appui aux autorités civiles? Le raccourcissement de la durée des cours de répétition n’accentuera-t-il pas ce phénomène?

Il faut se demander ce que signifie le terme "défense" en ce début du XXIe siècle. Une attaque contre un pays ne se fait plus forcément au moyen de divisions blindées. D’autres attaques sont possibles, notamment dans le domaine du cyberespace et dans celui de l’information. De plus, un pays moderne comme la Suisse dépend de ses infrastructures critiques. Le conflit actuel en Ukraine montre bien que celles-ci doivent être protégées pour qu’un pays puisse continuer à vivre. Ce sera la mission des divisions territoriales que de défendre ces infrastructures critiques.

Les troupes d’infanterie pourront être renforcées par des forces mécanisées mobiles de manière à constituer des moyens mixtes, c’est-à-dire interarmes. Leur mission consistera, par exemple, à reprendre des portions de territoires perdus. En cas de conflit conventionnel, l’infanterie sera également capable de tenir des secteurs et de barrer des axes. Elle contribue ainsi directement au combat d’ensemble.

Avec des cours de répétition à deux semaines au lieu de trois, n’a-t-on pas le risque de voir le degré d’instruction baisser fortement? Quelles mesures sont envisagées pour diminuer ce risque?

La décision d’adopter une durée de deux semaines pour les cours de répétition correspond à un compromis entre les besoins de l’armée, les moyens dont elle dispose et les attentes de la société civile. Depuis plusieurs années, l’économie exerce une forte pression sur le système militaire et celle-ci augmente encore avec la crise économique et le problème du franc fort. Les cadres, à partir du grade de capitaine, ont souvent d’importantes responsabilités dans l’économie et, dans le contexte de concurrence exacerbée qui règne aujourd’hui, il ne va plus de soi de s’absenter régulièrement trois à quatre semaines de suite.

Les mesures envisagées pour diminuer le risque d’une baisse du niveau d’instruction des troupes sont au nombre de trois. Les cours de répétition de deux semaines seront précédés d’une semaine de cours de cadres destinée à préparer les deux semaines d’instruction. Des CTT (cours tactiques et techniques) auront également lieu une année sur deux pour les officiers. Ces cours auront pour but de garantir leur niveau de formation théorique et tactique. Enfin, l’instruction des cours de répétition sera plus efficiente grâce à une utilisation plus optimale des infrastructures d’instruction, comme celles de Bure, par exemple, qui sont parmi les plus modernes d’Europe. Les sections et les compagnies seront entraînées dans le cadre d’exercices-types.

Rien n’est toutefois encore décidé en la matière. La Commission de sécurité du Conseil des Etats préconise de maintenir une durée de trois semaines pour les cours de répétition. Il faudra donc voir les résultats des débats parlementaires. La question devra cependant être discutée dans un cadre plus large; le nombre de jours de service total par année, qui avait été fixé à cinq millions devra, dans un tel cas, être revu à la hausse, respectivement cette limite supprimée.

L’armée a déjà dû abandonner certaines compétences comme la reconnaissance aérienne et l’appui au sol. De plus, nombre de matériels devront être prochainement remplacés. Sera-t-il possible de maintenir et de récupérer toutes ces compétences avec des effectifs réduits et le budget prévu? Quelles sont les priorités, le cas échéant?

Il s’agit, en fin de compte, de définir quelles sont les capacités pour l’armée d’aujourd’hui et pour celle de demain. Ces capacités peuvent se classer en trois catégories. Les capacités essentielles; les capacités de base, qu’il est possible de redévelopper le cas échéant; les capacités qui peuvent être négligées parce qu’elles peuvent être récupérées facilement. Les ressources, limitées, impliquent des choix.

Actuellement, trois priorités ont été fixées. Premièrement, combler les lacunes en matière de télécommunication, y compris en ce qui concerne le domaine de la sécurité. Le but est de disposer d’un réseau protégé et autonome. La question n’est pas seulement d’ordre technique et militaire. Elle revêt avant tout une dimension politique puisqu’il s’agit de disposer d’un outil de conduite au niveau du pays.

La deuxième priorité concerne la défense aérienne. Dans un premier temps, il s’agira de remplacer l’ensemble des systèmes de DCA actuels qui deviennent obsolètes. A moyen terme, il faudra aussi prolonger la durée de vie des F/A-18 en raison du refus d’acheter des Gripen.

Enfin, il sera nécessaire de compléter les moyens des forces terrestres par l’acquisition de lance-mines pour l’appui de feu et d’un système d’exploration au sol.

La réforme DEVA représente un tournant dans de nombreux domaines par rapport à l’Armée XXI (instruction des cadres, équipement de toutes les formations, disponibilité élevée, capacité à mobiliser rapidement…). Combien de temps faudra-t-il pour que la réforme déploie la totalité de ses effets?

Selon la planification, la réforme commencera au début de l’année 2017. Le processus de transformation durera quatre ans et la nouvelle armée sera pleinement opérationnelle le 1er janvier 2021. La période de transformation sera, par nature, une période délicate. Le défi sera de maintenir des capacités pour les engagements les plus probables au cours de ces quatre années. (Fin)

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DEVA: Interview du Brigadier Alain Vuitel (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Il y a quelques jours, le Parlement suisse a commencé à débattre du projet de développement de l’armée DEVA. Nous avons eu l’occasion, et le plaisir, de nous entretenir de ce sujet avec le Brigadier (général de brigade) Alain Vuitel qui nous a aimablement accueilli dans son bureau de Berne. Le Brigadier Vuitel est actuellement chef de l’état-major du commandement de l’armée et chef d’état-major du chef de l’armée. En 2012, il avait été nommé délégué du chef de l’armée pour le DEVA.

Nous tenons à exprimer toute notre gratitude au Brigadier Vuitel pour son très chaleureux accueil et le temps qu’il a bien voulu nous accorder pour répondre à nos questions.

 

Mon Brigadier, quelles raisons ont conduit l’armée à une nouvelle réforme, une dizaine d’années seulement après l’entrée en vigueur de l’Armée XXI? Celle-ci n’est-elle donc plus du tout viable?

Comme toutes les organisations, l’armée évolue en permanence. Les changements ont par ailleurs lieu d’une manière plus fréquente lorsque la situation internationale l’exige. Ainsi, au cours de son histoire, l’armée suisse a connu d’importantes réformes après la guerre de 1870-1871, avant et au cours des deux guerres mondiales, pendant la Guerre froide, etc.

Ces changements sont également fonction de deux facteurs: les moyens et les choix politiques. L’Armée XXI a très vite connu des problèmes en ce qui concerne les moyens. Il a donc fallu apporter des adaptations. Ce fut l’Etape de Développement 08-11. De plus, les Commissions de la politique de sécurité du Conseil national et du Conseil des Etats ont chargé le DDPS d'exposer dans un rapport publié en 2011 les carences de l'armée. Les principales concernaient la logistique (manque de matériel pour équiper toutes les troupes, problèmes de disponibilité) et la formation des cadres. En raison des paiements des galons plus courts qu’auparavant, ces derniers manquaient d’expérience pratique.

Parallèlement, un nouveau rapport sur la politique de sécurité a été publié en 2010. Celui-ci contenait trois grandes recommandations. Premièrement, l’armée devait s’orienter vers les engagements les plus probables. Ensuite, elle devait être plus en phase avec la société actuelle, notamment en ce qui concerne les besoins de l’économie. Enfin, elle devait maintenir un cœur de compétence en matière de défense.

Toujours en 2010, au mois d’octobre, un nouveau rapport sur l’armée a également été publié. Ce document a notamment défini un profil de prestation pour l’armée. Il insistait également sur le fait que l’armée devait pouvoir être engagée rapidement. La disponibilité était un des points centraux du texte.

Les mesures prises par le DDPS et les deux rapports de 2010 ont conduit à la réforme DEVA. Celle-ci comprend quatre axes principaux. Le premier concerne la disponibilité de l’armée qu’il s’agit d’augmenter afin de remplir le profil de prestation de l’armée. Ce profil comprend la mise à disposition, en 10 jours, de 35'000 militaires en faveur des autorités civiles, ainsi que la possibilité de mettre sur pied la totalité de l’armée dans un délai plus long.

Pour y parvenir, l’armée doit être totalement équipée – c’est le deuxième axe. En raison des ressources à disposition, il sera nécessaire de réduire la taille actuelle de l’armée qui comprendra 109 bataillons.

Le troisième axe est la régionalisation de l’organisation de l’armée. Les interventions de cette dernière se font essentiellement dans un cadre cantonal ou régional. Il a donc été décidé de renforcer l’ancrage régional des troupes en transformant les formations territoriales existantes en divisions territoriales. Celles-ci comprendront chacune 4 bataillons d’infanterie, 1 bataillon du génie, 1 bataillon de sauvetage et d’autres formations en fonction des besoins. Ces nouvelles divisions territoriales auront la responsabilité de la mobilisation décentralisée des troupes.

Enfin, le dernier axe concerne les cadres. Ceux-ci ont des liens de plus en plus étroits avec l’économie, ce dont il faut absolument tenir compte. De plus, leur expérience militaire doit constituer un avantage dans leur carrière civile. C’est pourquoi il a été décidé de renforcer leur formation pratique. A l’avenir, les paiements des galons se feront à nouveau dans le cadre d’écoles complètes et non plus écourtées comme maintenant.

Voilà ce qu’il en est du projet DEVA et de son historique. Maintenant, nous en sommes arrivés au début du processus de décision politique.

Le projet DEVA représente une réforme importante de l’armée, d’une envergure comparable à celle d’Armée XXI. Or, il suscite, pour le moment du moins, peu d’intérêt au sein de la population. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Jusqu’à présent, le projet DEVA était essentiellement dans sa phase de planification. Le débat politique n’a pas encore réellement commencé. Cela débutera tout prochainement lors des discussions qui auront lieu au Conseil des Etats à partir du 10 mars dans le cadre de la session de printemps des Chambres fédérales. L’intérêt des médias et de la population va donc certainement augmenter.

L’année dernière, lors de la manifestation Air 14 (ndlr: commémoration du centenaire de la création des forces aériennes en Suisse), nous avions un stand d’information. Nous avons connu un certain succès auprès du public, en dépit de la forte concurrence des spectacles aéronautiques! De plus, nous avons pu constater que nos concitoyens comprenaient bien la logique de DEVA. (A suivre)

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Encore un projet de force militaire européenne!

Publié le par Dimitry Queloz

Dans une interview parue dimanche dernier dans le journal allemand die Welt, le président de la Commission européenne a évoqué l’idée de créer une armée européenne. Cette déclaration s’inscrit dans le cadre de la crise ukrainienne qui montre, une fois de plus, la faiblesse politique et militaire de l’Union européenne. Pour Jean-Claude Junker, la création d’une armée européenne renforcerait la crédibilité de l’UE face à la Russie. Plus largement, cette armée contribuerait à la construction d’une politique étrangère et de sécurité commune, permettrait à l’Union européenne d’assumer ses responsabilités dans le monde et lui donnerait la possibilité de réagir à une menace dirigée contre un de ses Etats membres ou un pays voisin.

Un troisième projet de force militaire européenne en 15 ans?

Si les déclarations du président de la Commission européenne ne représentent pas une simple "bouteille à la mer" et sont le signe d’une "réelle volonté" de créer une force militaire européenne – voir à ce sujet l’article de Nicolas Gros-Verheyde dans Bruxelles2 –, l’Union européenne se lancerait dans un nouveau projet qui ne serait que le troisième du genre– rien que ça! – en 15 ans!

En effet, la première proposition de constituer une force militaire européenne remonte à 1999 lors du Conseil européen d’Helsinki, durant lequel les représentants européens ont abordé la question des capacités militaires de l’Union européenne et ont défini un objectif de capacités (Headline Goal). Un Corps européen comprenant 50 à 60'000 hommes devait être opérationnel en 2003. Très vite cependant, le projet a été remis en question (structure trop grande et pas assez souple pour une intervention rapide, manque de moyens des Etats de l’UE) et il a fini par être abandonné en raison du manque de soutien politique.

Très vite également – on ne manque jamais de bonnes idées! –, un nouveau concept a vu le jour, celui des groupements tactiques (battlegroups) qui devaient avoir la souplesse et la réactivité que n’avait pas le défunt Corps européen. Adopté en 2004, le programme prévoyait que 13 d’entre eux seraient opérationnels en 2007. Depuis, les 18 groupements tactiques existants n’ont jamais été engagés pour des raisons financières et politiques de toute sorte.

Toujours et encore une approche technocratique et fonctionnaliste!

Les déclarations de Jean-Claude Junker montrent par ailleurs qu’il ne s’interroge pas sur les raisons profondes des échecs du Corps européen et des groupements tactiques. Outre la question des moyens qui a certes joué un rôle important, ces échecs découlent essentiellement de l’approche technocratique et fonctionnaliste qui a prévalu à la conception des projets. Ainsi, en dépit de 8 années d’existence des groupements tactiques, aucune politique commune d’engagement n’a vu le jour – ou plutôt la seule politique qui existe est une politique de non-engagement!

Malgré les problèmes créés par cette approche, le président de la Commission européenne ne semble pas vouloir en changer. Il continue à penser que la mise en commun de moyens nationaux finira par faire naître une politique de sécurité et de défense commune. Il s’agit là d’une grave erreur de méthode qui montre plus fondamentalement une incompréhension de la nature de la politique et des institutions de gouvernement. Seul un pouvoir politique et des institutions appropriés peuvent définir et conduire une politique, créer les outils nécessaires et les adapter et, le cas échéant, en décider l’engagement.

Rester dans la dépendance de l’OTAN!

Un autre élément de continuité du discours du président de la Commission européenne est le maintien de la dépendance militaire de l’UE par rapport à l’OTAN et, par voie de conséquence, par rapport aux Etats-Unis. L’armée européenne à construire ne devrait en effet pas constituer une concurrence pour l’Alliance atlantique. Jean-Claude Junker reste donc dans le cadre du traité de Lisbonne qui spécifie bien, dans son article 42, que l’OTAN reste, pour l’Union européenne et les Etats qui en sont membres, "le fondement de la défense collective et l’instance de sa mise en œuvre".

Les déclarations de Jean-Claude Junker s’inscrivent, on le voit, dans la droite ligne de ce qui s’est fait jusqu’à présent en matière d’Europe de la défense. Il n’y a rien de nouveau, ni en matière d’approche, ni en ce qui concerne la création d’un réel pouvoir politique supranational, seul capable de définir et de mettre en œuvre une politique de défense, ni dans une volonté de sortir de la dépendance américaine. Comme l’écrivait justement Nicole Gnesotto dans son dernier ouvrage présenté dans un article précédent: "Vingt ans après Maastricht, l’OTAN demeure la limite politique de la défense européenne: la question de l’autonomie stratégique de l’Europe reste, sinon un tabou, du moins une question perçue comme inutile, irréaliste, coûteuse, bref une question à éviter." Même pour le Président de la Commission européenne!

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Soumission ou la trahison des élites (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

"La France est en guerre!"

Au lendemain des attentats de Paris, le Président François Hollande et son Premier Ministre Manuel Valls déclaraient avec beaucoup de solennité que la France était en guerre. Ils prenaient diverses mesures pour renforcer la sécurité du pays et de ses habitants, notamment l’engagement de plus de 10'000 militaires pour protéger les sites les plus sensibles (opération Sentinelle) ainsi que l’arrêt de la diminution des effectifs de l’armée prévue dans la loi de programmation militaire. D’autre part, la nation se rassemblait autour des élites politiques et intellectuelles pour défendre les valeurs de la République – en fait surtout la laïcité et la liberté d’expression; beaucoup revendiquaient "être Charlie".

Derrière cette attitude de fermeté qu’il faut saluer se cachent toutefois des comportements et des déclarations plus ambigus – pour ne pas dire davantage – qui montrent une réelle difficulté chez certains à appréhender cette guerre – que ce soit par crainte, opportunisme, aveuglement idéologique ou incapacité intellectuelle à comprendre un phénomène qui les dépasse totalement –, à en saisir les enjeux et à la mener de manière déterminée. Le discours tenu à propos de l’élément fondamental de cette guerre, la désignation de l’ennemi, est à cet égard particulièrement significatif.

De la nécessité de désigner clairement l’ennemi

Qui a lu Clausewitz et le général Beaufre sait que la guerre est un duel, une lutte dialectique. L’ennemi doit donc être désigné clairement pour pouvoir être combattu efficacement. Ne pas l’identifier ou refuser de le nommer avec précision constitue un premier pas en direction de la défaite. Cela est d’autant plus vrai dans la situation actuelle où le conflit est à la fois une guerre hybride mondialisée et, quoi qu’on en dise, un choc de civilisations. Pour bien comprendre ce dernier aspect, il est indispensable de replacer cette guerre dans le double cadre de la lutte entre chiisme et sunnisme et de celle du salafisme pour s’imposer en tant que courant prédominant de l’islam – deux conflits multiséculaires, même s’ils ne touchent directement l’Occident que depuis quelques décennies seulement.

Du fait de ces deux caractéristiques – guerre hybride mondialisée et choc de civilisation –, l’ennemi prend diverses formes et se cache fréquemment au sein de la population. Il doit donc être distingué de certains éléments de cette dernière, ce qui n’est pas toujours une tâche aisée. Le rôle de la population est par ailleurs fondamental. Son soutien à la guerre est déterminant, notamment du fait de la durée de la lutte et de la nécessité de défendre des valeurs et des éléments culturels.

Qui est l’ennemi?

Beaucoup déclarent que la guerre est menée "contre le terrorisme". Depuis les attentats du 11-Septembre et les discours de George Bush, l’expression est à la mode. Elle ne veut toutefois rien dire. Le terrorisme est un mode d’action et ne saurait désigner un ennemi. Celui-ci ne peut en effet être qu’un Etat, une organisation ou un groupe plus réduit de personnes. D’autres tiennent des propos un peu moins confus en parlant de guerre "contre les terroristes", sans préciser cependant qui sont réellement ces derniers. On perçoit nettement un malaise lorsqu’il s’agit de leur donner une identité plus concrète.

Pendant de nombreux mois, on a évité de parler de réseaux en confondant (volontairement?) action en solitaire et radicalisation en groupe. Les terroristes étaient des "loups solitaires", radicalisés dans le secret de leur appartement et sans que leur entourage se rende compte de quoi que ce soi, grâce à internet. L’exemple-type de ce genre d’individus était Mohamed Merah, auteur des attentats de mars 2012 à Toulouse et Montauban. On savait pourtant que des membres de sa famille, sa sœur et son beau-frère, appartenaient à la mouvance salafiste et qu’un de ses plus proches amis était parti faire le djihad en Irak!

Une deuxième manière de ne pas regarder la réalité en face consiste à refuser, à l’instar de Laurent Fabius par exemple, d’employer le mot "islamistes" ou de faire un lien avec l’islam sous prétexte d’éviter tout amalgame avec la communauté musulmane française et, aussi, de froisser les dirigeants et les populations de pays musulmans avec lesquels la France entretient des liens étroits. Pour les mêmes raisons, des commentateurs utilisent l’acronyme arabe DAECH.

Enfin, certains, élevés dans l’esprit marxiste et soixante-huitard, restent prisonniers de leurs concepts intellectuels traditionnels totalement inadaptés à la situation actuelle – ont-ils d’ailleurs été réellement adaptés en dehors des années 1920-1930? On a en effet vu ressortir le poncif éculé jusqu’à la trame de "fascistes" pour qualifier les terroristes djihadistes!

Cette brève analyse du discours relatif à la désignation de l'ennemi montre bien que le dernier roman de Michel Houellebecq est loin d’être un ramassis d’élucubrations, qu’il représente au contraire un futur possible. Aux élites politiques et intellectuelles de montrer qu’il n’est pas un roman d’anticipation. Si elles laissent tomber l’épée du combat contre l'islamisme, qui ramassera le tronçon du glaive? (Fin)

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