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Articles avec #premiere guerre mondiale tag

La Grande Guerre vue d'en face

Publié le par Dimitry Queloz

BEAUPRE, Nicolas, KRUMEICH, Gerd, PATIN, Nicolas, WEINRICH, Arndt (dir.), La Grande Guerre vue d’en face. 1914-1918. Nachbarn im Krieg, Paris, Albin Michel, 2016, 304 pages

 

Ce livre, bilingue français et allemand, est une belle réussite. Réalisé en coopération par la Mission du centenaire de la Première Guerre mondiale et l’Institut historique allemand, il présente les points de vue français et allemands sur de nombreux aspects de la guerre articulés en six chapitres thématiques comprenant chacun trois à six contributions écrites par des spécialistes des deux pays:

 

- Le poids des alliances;

- Acteurs du conflit et personnages symboliques;

- Objets emblématiques;

- Montrer la violence, cacher la violence;

- Une longue sortie de guerre;

- Lieux symboliques, lieux de mémoire.

 

Comme le rappellent les directeurs de l’ouvrage dans l’introduction, la Première Guerre mondiale n’a pas été perçue et vécue de la même manière en France et en Allemagne. Pour la France, la guerre est essentiellement un conflit franco-allemand, même si de nombreux alliés ont combattu à ses côtés et que le sort de la guerre s’est aussi joué sous d’autres cieux que ceux de la frontière du Nord-est. L’adversaire principal est l’Allemagne. C’est elle qui envahit son territoire, qui est à deux doigts de lui infliger une nouvelle défaite en août-septembre 1914, quatre décennies après celle de 1870-1871. C’est elle qu’il faut abattre au moment de la victoire et dont il faut empêcher le relèvement dans les années vingt. D’où la dureté du traité de Versailles et son importance, que ce soit lors des négociations de paix ou dans la mémoire qui met largement de côté les traités signés avec les autres Puissances centrales.

 

En Allemagne, la perception du conflit est très différente. La Première Guerre mondiale n’est pas simplement la "deuxième manche" du conflit de 1870-1871. Elle s’inscrit dans un autre cadre géopolitique et idéologique. Au début du XXe siècle, l’Allemagne, largement imprégnée des idées socio-darwiniennes, se perçoit comme isolée diplomatiquement et militairement, suite à la disparition du système bismarckien et à la mise en place du système Delcassé, et menacée par la Russie qui se relève rapidement de sa défaite contre le Japon en 1904-1905. La France ne représente donc qu’un adversaire parmi d’autres, le IIe Reich se battant également contre la Russie, l’Angleterre, les USA notamment.

 

L’après-guerre est également différent pour les deux pays. La France est dans le camp des vainqueurs, mais la victoire a coûté cher. De plus, il lui est difficile d’empêcher l’Allemagne de se relever, d’autant que les anciens alliés ne la soutiennent pas toujours dans sa volonté d’appliquer de manière rigoureuse les clauses du traité de Versailles. La France a ainsi souvent le mauvais rôle, alors que l’Allemagne redevient peu à peu un Etat fréquentable sur la scène internationale. Un autre point d’achoppement au lendemain des hostilités est celui de la responsabilité. Pour la France, il n’y a aucun doute: l’Allemagne est responsable du déclenchement de la guerre et cela est inscrit dans le marbre du traité de Versailles (article 231). De son côté, l’Allemagne ne se considère pas du tout comme responsable et les historiens et intellectuels allemands feront tout pour prouver le contraire.

 

La mémoire de la guerre se construit donc de manière différente dans les deux pays. Si la France peut se glorifier d’une victoire difficile contre un adversaire coupable du déclenchement des hostilités, l’Allemagne doit chercher à se justifier. Les événements ultérieurs, développement du nazisme et arrivée au pouvoir de Hitler en 1933, Deuxième Guerre mondiale et défaite française suivie de la mise en place du Régime de Vichy, renforcent encore la tendance. La mémoire française se focalise sur la Grande Guerre, celle qui a été gagnée, et le 11 novembre devient l’événement marquant en matière de commémoration. En Allemagne, on garde une certaine distance avec un passé douloureux dans lequel IIe et IIIe Reich sont reliés, d’autant que le pays est longtemps divisé. Si la réconciliation entre les deux adversaires est difficile, la conciliation des mémoires l’est sans doute encore plus!

 

Notons encore que les belles et nombreuses illustrations de l’ouvrage – photographies, articles de presse, affiches, caricatures, etc. – sont judicieusement choisies et servent souvent de point de départ aux textes.

 

Ce livre, dont nous recommandons vivement la lecture, sera particulièrement utile aux enseignants désireux de montrer les différences de point de vue entre les belligérants ou de traiter de la difficile question de la mémoire. Ils y trouveront de nombreux exemples à présenter en classe. Attention toutefois de ne pas l’utiliser avant le secondaire II!

 

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

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La peinture corps et âme

Publié le par Dimitry Queloz

Exposition George Desvallières au Petit Palais

George Desvallières est un peintre peu connu. Aussi, nous ne pouvons que féliciter le Petit Palais de lui consacrer une fort belle exposition – à voir jusqu’au 17 juillet prochain – dans le cadre de son cycle de manifestations destiné à faire (re)découvrir les maîtres de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. L’exposition retrace chronologiquement la vie de Desvallières, avec ses grandes étapes artistiques et spirituelles, illustrées de très belles œuvres, peintures, dessins, vitraux, et de quelques objets personnels, notamment sa tenue d’officier des chasseurs alpins et divers de ses effets militaires. On notera aussi la présentation, via un dispositif vidéo, des grands décors religieux et commémoratifs réalisés par l’artiste à Paris ou à Douaumont où l’on peut admirer ses vitraux.

Le parcours de Desvallières et ses convictions paraîtront sans doute étranges au visiteur, tant la différence de mentalité entre les deux périodes est grande. En effet, les valeurs exprimées par Desvallières se situent aux antipodes de celles des artistes et des intellectuels contemporains imprégnés d’idéologie soixante-huitarde postmoderne. Les familiers de la Belle Epoque ne seront toutefois pas dépaysés en retrouvant chez Desvallières l’intérêt pour le classicisme antique, la foi catholique sincère et profonde à la suite d’une conversion, le patriotisme ardent, l’expérience tragique de la Première Guerre mondiale qui caractérisent nombre de ses contemporains.

L’exposition comprend cinq sections. La première est consacrée aux années de formation. Né en 1861, Desvallières beigne dans un environnement culturel et artistique exceptionnel, avec notamment un grand-père académicien, Ernest Legouvé. Il suit les cours du peintre Jules-Elie Delaunay, portraitiste talentueux, puis rencontre Gustave Moreau. Dès 1883, il se fait remarqué grâce à ses portraits. La deuxième section, intitulée Eloge du corps, s’intéresse à la période symboliste du peintre qui s’inspire de l’Antiquité et met en scène le corps, à une époque où la pratique du sport se développe sous l’influence des théories darwiniennes et hygiénistes, du classicisme antique et de la volonté de laver l’humiliation de la défaite de 1870. 1903 marque une rupture dans la carrière de Desvallières – la section consacrée à cette nouvelle période s’intitule Choses vues. D’une part, il rompt avec le symbolisme des années précédentes. Il se rend à Londres et se met à peindre la vie nocturne de la capitale anglaise avant de s’intéresser, une fois de retour en France, à celle de Montmartre. D’autre part, il se lance dans l’aventure du Salon d’automne dont la première édition se déroule au Petit Palais.

En 1904 a lieu, lors d’une visite de l’église Notre-Dame-des-Victoires à Paris, la conversion – qui donne son nom à la quatrième section – de Desvallières sous l’influence de Huysmans et de Léon Bloy qui "l’encouragent dans une recherche spirituelle en marge du courant de laïcisation qui touche la société civile". Désormais, le peintre représente de plus en plus de scènes religieuses auxquelles il mêle des épisodes de sa vie et des symboles patriotiques. Jeanne d’Arc, alors en pleine ferveur populaire – elle est béatifiée en 1909 avant d’être canonisée en 1920 –, synthétise cette triple dimension religieuse, familiale et patriotique. Desvallières, dont un enfant est miraculeusement guéri le jour de la fête de l’héroïne, la représente fréquemment dans ses œuvres.

La dernière section – Sacrifice, deuil, renouveau – traite de la longue période allant de la Première Guerre mondiale à la mort du peintre en 1950. En 1914, Desvallières s’engage chez les chasseurs alpins. Il dirige une compagnie, puis un bataillon sur le front des Vosges. Comme pour tous ses contemporains, la guerre est une épreuve terrible pour lui, avec notamment la mort de son fils Daniel en 1915. Sa foi en ressort cependant affermie et il fait le vœu de se consacrer exclusivement à la peinture de sujets religieux. "Souvent monumental, son œuvre participe dès lors à la ferveur commémorative d’une société massivement en deuil. L’artiste associe dans une même célébration picturale la Passion du Christ et le sacrifice du poilu."

Le lecteur pourra admirer une série d’œuvres de George Desvallières sur le site du Centenaire.

Apothéose du chasseur, 1922 (© blogdéfense)

Apothéose du chasseur, 1922 (© blogdéfense)

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Au front et à l'arrière

Publié le par Dimitry Queloz

An der Front und hinter der Front. Der Erste Weltkrieg und seine Gefechtsfelder. Au front et à l’arrière. La Première Guerre mondiale et ses champs de bataille, Baden, Hier und Jetzt, 2015, 320 pages

Les éditions Hier und Jetzt viennent de publier dans la collection Serie Ares les actes du colloque 2014 organisé conjointement par l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires et l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Nous avions eu le plaisir de vous annoncer l’événement et, surtout, celui d’y participer en tant que conférencier. L’ouvrage, dirigé collectivement par Rudolf Jaun, Michael Olsansky, Sandrine Picaud-Monnerat et Adrian Wettstein, est trilingue – allemand, français et anglais – et regroupe les 17 présentations de la manifestation qui a réuni des spécialistes d’histoire militaire de renom provenant de 6 pays différents.

Les contributions sont regroupées en six grandes thématiques. La première s’intéresse à la conduite de la guerre. Après l’échec des offensives initiales menées par les principaux belligérants, une longue période de guerre de siège s’est installée avec le développement de la guerre des tranchées. Ni la stratégie d’attrition employée par les deux camps, ni la stratégie périphérique alliée, ni la guerre totale en Allemagne n’ont réussi à faire évoluer la situation et à donner la victoire. Il a fallu attendre la fin de l’année 1917 pour que la guerre reprenne un caractère mobile et manœuvrier, que l’offensive l’emporte à nouveau sur la défensive. En Allemagne, la grande innovation a été avant tout tactique. L’infanterie a adopté une nouvelle conception offensive – l’"esprit de Riga" – consistant à progresser rapidement après un bombardement intense et bref, sans s’attarder sur les points de résistance, selon le principe de "l’eau courante". Côté Allié, l’emploi de l’aviation et des chars, dans une conception plus méthodique, a fini par donner la victoire. Georges-Henri Soutou note à ce propos que les Allemands ont su opérer la synthèse entre les deux innovations pour développer la Blitzkrieg qui leur a apporté tant de succès au cours de la Seconde Guerre mondiale.

La deuxième thématique traite des forces armées et de leur évolution au cours de la guerre. Günther Kronenbitter montre que l’organisation militaire austro-hongroise a mieux résisté que prévu aux difficultés de la guerre. Tenant compte d’un budget militaire relativement faible, des différentes nationalités composant l’empire, ainsi que du principe de la double monarchie, cette organisation présentait, en théorie du moins, des faiblesses qui pouvaient conduire à une désagrégation rapide. Finalement, celle-ci n’a pas eu lieu – certes des réorganisations ont été nécessaires, notamment en raison des pertes élevées parmi les officiers au début des hostilités – et les problèmes de ravitaillement ont joué un rôle bien plus important dans la défaite austro-hongroise. L’armée britannique a connu, de son côté, une organisation très différente. Petite armée de professionnels, elle a cependant évolué d’une manière spectaculaire en rompant avec ses traditions en matière d’effectifs et de recrutement. Le rappel des réservistes et le volontariat ont rapidement été employés pour combler les pertes et augmenter le nombre des divisions – le nombre des grandes unités engagées sur le continent a été multiplié par dix. Cela n’étant pas suffisant, on a fini par introduire la conscription, mais de manière beaucoup moins rigoureuse que dans les autres armées.

La troisième thématique aborde la question de la conduite des combats. Outre notre contribution sur les facteurs et les processus de changement dans la doctrine et la pratique de l’armée française, deux conférenciers se sont penchés sur les cas allemand et suisse. Gerhard Gross présente un tableau sans concession de la pensée opérative allemande au cours de la guerre, qui présentait de graves lacunes et n’a que rarement atteint les objectifs qu’elle se fixait, à savoir l’encerclement et l’anéantissement de l’adversaire. Quant à la Suisse, ne participant pas directement à la guerre, elle a envoyé des missions d’observation auprès des belligérants pour tenter de suivre les évolutions tactiques et opératives. En raison de la diversité et de la complexité de ces dernières, l’armée suisse a eu de la peine à tirer des enseignements probants et à s’adapter. Finalement, ce n’est que durant les années 1920-1930 que l’adaptation a eu lieu.

La quatrième thématique s’intéresse à la guerre totale et aux raisons de la défaite allemande. Le concept de guerre totale est remis en cause par Roger Chikering qui en souligne les contradictions qui lui sont inhérentes. Selon lui, tous les Etats ont pratiqué à un moment ou un autre et à des degrés divers une guerre totale. La légende du "coup de poignard dans le dos" et la thèse selon laquelle l’armée allemande était invaincue sur le terrain sont une fois de plus battues en brèche. En 1918, l’armée allemande était au bord du gouffre après les offensives du printemps et ne pouvait plus faire face à la double supériorité matérielle et en effectifs des Alliés.

La cinquième thématique analyse les leçons tirées par les armées européennes au cours de l’entre-deux-guerres. Les cas suisse, hollandais, français, anglais et allemands sont présentés.

Enfin, la dernière thématique traite du souvenir et de la mémoire liés aux événements de la Première Guerre mondiale, qui ont pris des formes très différentes chez les vaincus (légende du "coup de poignard dans le dos", volonté de revanche, amertume et récupérations politiques), chez les vainqueurs (assurance d’être dans son bon droit, unité national autour des commémorations, intégration dans la mémoire collective, pérennité des manifestions du souvenir) et chez les neutres comme la Suisse.

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

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14/18 La Suisse et la Grande Guerre

Publié le par Dimitry Queloz

Pour commémorer le centième anniversaire de la Première Guerre mondiale, l’association La Suisse dans la Première Guerre mondiale a réalisé une exposition itinérante qui a déjà été présentée au Musée historique de Bâle et au Musée national suisse de Zurich où elle a connu un grand succès. On peut actuellement la visiter au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel, seule étape romande de la tournée. Outre son caractère nomade, l’exposition présente la particularité d’être enrichie d’une partie spécifiquement neuchâteloise comprenant quatre volets réalisés pour l’occasion.

(© Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel)

(© Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel)

L’exposition itinérante

L’exposition itinérante "montre (les) quatre années de guerre à travers un parcours thématique riche et varié". La muséographie est moderne, avec des textes, des images, des objets, des bornes d’écoute... Cette variété et cette richesse conduisent malheureusement par moment à une certaine confusion, d’autant que le visiteur ne peut lire, regarder et écouter la totalité des documents présentés. Ainsi, la première partie sur la Belle Epoque – qui comprend une très intéressante carte évolutive des pays en guerre et des théâtres d’opérations, mais qui est présentée sans commentaire – propose une multitude de thèmes fort divers mais pas toujours très approfondis, allant des aspects mémoriels (Gilberte de Courgenay, Sentinelle des Rangiers) au suffrage féminin et à l’AVS en passant par la personne de Gustave Ador et l’adhésion de la Suisse à la Société des Nations (la réflexion sur le thème est encore prolongée par la question de l’adhésion à l’ONU).

Les aspects militaires de la guerre sont, hélas!, peu abordés. Mentionnons toutefois la partie "Mobilisation" qui donne quelques chiffres fort intéressants à propos de la mise sur pied des troupes et montre l’évolution du phénomène dans le temps. Au début de la guerre, l’ensemble de l’armée est mobilisée, soit plus de 200'000 hommes et 45'000 chevaux. Les effectifs diminuent ensuite pour des raisons économiques, du fait de la stabilisation des fronts et de la faiblesse de la menace. C’est ainsi que le nombre moyen d’hommes en service s’élève à environ 70'000 sur l’ensemble de la guerre. En novembre 1918, les chiffres atteignent des records, avec seulement 12'000 hommes mobilisés.

Moment de détente en compagnie d'un éléphant réquisitionné pour des soldats mobilisés à La Chaux-de-Fonds en 1914 (© Musée d'histoire de La Chaux-de-Fonds)

Moment de détente en compagnie d'un éléphant réquisitionné pour des soldats mobilisés à La Chaux-de-Fonds en 1914 (© Musée d'histoire de La Chaux-de-Fonds)

L’exposition se concentre sur les questions politiques, économiques et sociales – souvent dans une perspective de long terme – et les thèmes sont bien traités. L’un des plus classiques, celui du fossé entre Romands et Alémaniques est judicieusement mis en relation avec la propagande des Etats belligérants, qui cherchent à exploiter la situation, et les réactions suisses pour lutter contre ces deux dangers – le Conseil fédéral essaie de combattre la propagande, tandis que "des intellectuels s’engagent en faveur d’une position helvétique qui transcenderait les barrières linguistiques et les sympathies divergentes".

Le renforcement des pouvoirs du Conseil fédéral, qui a reçu sans base constitutionnelle les pleins pouvoirs au début du conflit, constitue un autre thème marquant de l’exposition. La Confédération intervient de plus en plus fortement, notamment dans l’économie. Pour gérer la production agricole et certains problèmes de ravitaillement, l’Union du fromage est créée. Celle-ci dispose du monopole de l’exportation du fromage et fixe les prix du lait. L’institution perdure, avec quelques changements seulement, jusqu’à la fin des années 1990! L’interventionnisme de la Confédération a cependant son revers de médaille. Il conduit à une explosion des dépenses fédérales qui sont multipliées par 2,5 et à l’introduction de l’impôt fédéral direct.

Les difficultés socio-économiques, qui culmineront avec la grève générale de novembre 1918, sont également bien traitées dans l’exposition. En dépit de l’interventionnisme étatique, qui connaît par ailleurs des limites, la Suisse rencontre des problèmes économiques et d’approvisionnement qu’aggravent les contrôles économiques mis en place par les belligérants via la Société suisse de surveillance économique (SSS) et l’Office fiduciaire suisse pour le contrôle du trafic des marchandises (STS). A la fin de la guerre, alors qu’un certain nombre d’industriels ayant travaillé pour l’effort de guerre suisse et des belligérants ont réussi à amasser des fortunes, une large frange de la population a sombré dans la pauvreté: 700'000 Suisses (20% de la population) dépendent de la distribution de rations de lait et de pain à prix réduit!

Les volets neuchâtelois

La partie spécifiquement neuchâteloise de l’exposition comporte quatre volets. Nettement moins denses en informations, ces volets viennent "alléger" la visite de l’exposition principale. Un premier sert d’introduction générale, avec la projection d’une cinquantaine de photographies qui évoquent les principaux événements ayant marqué le canton: mobilisation, visite du général Ulrich Wille en juin 1915 – Wille est notamment reçu à La Sagne dont il est originaire –, bombe allemande tombée à La Chaux-de-Fonds en octobre 1915, accueil d’internés et de réfugiés, occupation militaire de La Chaux-de-Fonds à la suite de la libération par des manifestants de Paul Graber condamné pour ses écrits pacifistes, armistice de novembre 1918, grève générale…

Le volet le plus intéressant, selon nous, est celui consacré à Guy de Pourtalès. Membre d’une famille aristocratique et cosmopolite neuchâteloise, Guy de Pourtalès est très lié à la France. Descendant de protestants cévenoles réfugiés à Neuchâtel et marié à une Française, il acquiert la nationalité française peu avant la guerre qu’il débute en tant que chauffeur d’officier à Chartres. Cependant, comme beaucoup de grandes familles neuchâteloises, celle des Pourtalès est très liée à l’Allemagne pour des raisons historiques et idéologiques – rappelons que Neuchâtel a été une propriété personnelle du roi de Prusse entre 1707 et 1848. Lui-même est né à Berlin, son père et ses deux frères sont officiers dans l’armée prussienne. Son éducation et ses relations privilégiées d’homme du Monde permettent à Guy de Pourtalès de devenir interprète dans une brigade d’artillerie britannique, puis chargé de la propagande en Suisse pour le compte du Quai d’Orsay via sa fonction d’administrateur de la Tribune de Genève, alors contrôlée par le Gouvernement français. Ses relations en Suisse et en Allemagne finissent toutefois par se retourner contre lui et il est mis à pied en 1917. Il finit la guerre comme officier informateur et accompagne les journalistes américains dans les régions libérées de la France et en Allemagne.

Affiche publicitaire pour un ouvrage de Guy de Pourtalès (© Fonds Guy de Pourtalès, CRLR)

Affiche publicitaire pour un ouvrage de Guy de Pourtalès (© Fonds Guy de Pourtalès, CRLR)

Signalons encore un autre volet neuchâtelois qui "interroge la réception de la Première Guerre mondiale dans la bande dessinée, en questionnant les relations entre violence extrême et transformation esthétique du 20e siècle". Le visiteur pourra admirer quelques belles planches, mais il restera malheureusement sur sa fin. Le sujet était trop vaste pour être traité dans un cadre aussi restreint. Il mériterait à lui seul une exposition.

En dépit des quelques défauts évoqués, l’exposition mérite largement d’être vue. Jusqu’au 18 octobre prochain.

Porcel et Zidrou, Les Folies Bergères, couverture (© Dargaud)

Porcel et Zidrou, Les Folies Bergères, couverture (© Dargaud)

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La grande illusion

Publié le par Dimitry Queloz

SOUTOU, Georges-Henri, La grande illusion. Quand la France perdait la paix. 1914-1920, Paris, Tallandier, 2015, 484 pages

Cet ouvrage de Georges-Henri Soutou, remarquable en tout point et dont nous recommandons chaleureusement la lecture, s’intéresse aux buts de guerre et à la politique extérieure de la France au cours de la Première Guerre mondiale et des mois de négociations qui l’ont suivie et qui ont abouti aux cinq traités de la banlieue parisienne dont le plus connu est celui Versailles signé avec l’Allemagne. Le point de vue adopté est celui de l’"histoire vue d’en haut" – on ne peut que vivement saluer cette approche dans une période où domine l’"histoire vue d’en bas", fragmentée, vue par le petit bout de la lorgnette individualiste ou communautariste. Comme le rappelle l’auteur, "ce sont les dirigeants qui ont pris les grandes décisions, de l’entrée en guerre aux traités de paix, à travers les différentes phases du conflit", c’est cette histoire-là qui a façonné l’histoire ultérieure de l’Europe, de la Deuxième Guerre mondiale aux récentes tensions dans les Balkans et en Ukraine.

Divisé en huit chapitres, l’ouvrage aborde de nombreux thèmes: buts de guerre de la France, que l’on met du temps à définir et qui varient au fil du temps, qui sont assez largement atteints lors de la signature du traité de Versailles, mais qui ne connaissent pas une application durable du fait de la désintégration rapide du système international mis en place en 1919-1920; contacts avec les puissances adverses en vue de négociations au cours du conflit, parmi lesquels il faut mentionner tout particulièrement ceux de l’automne 1917 – affaire Briand-Lancken – qui auraient pu conduire à une paix négociée reposant sur le retrait allemand de Belgique et d’Alsace-Lorraine en échange de compensations coloniales en Afrique et territoriales à l’Est au détriment de la Russie; alliances et relations avec les Etats alliés et de l’Entente…

Du fait de l’approche adoptée, l’auteur met en exergue l’importance du rôle des individus qui agissent en fonction de leur personnalité, de leurs convictions et de leur appréciation de la situation du moment. Nous retiendrons, dans cette perspective, plus particulièrement l’influence prépondérante du trio Poincaré-Delcassé-Paléologue en politique étrangère. Tous trois se connaissent bien, œuvrent durant de longues années en politique ou en diplomatie et partagent une vision commune en matière de sécurité, basée sur l’alliance russe. Un autre épisode des plus intéressants est la gestion de la crise de juillet 1914. Durant une partie de celle-ci, les instances dirigeantes françaises sont séparées en plusieurs pôles mal reliés entre eux. En effet, le Président Poincaré, le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Viviani et le directeur politique du Quai d’Orsay, Pierre de Margerie, naviguent sur les eaux de la Baltique et de la Manche, de retour de leur voyage à Saint-Pétersbourg. En raison des problèmes de communication liés à la technique de l’époque, ils sont difficilement joignables et sont largement hors-jeu jusqu’au 29 juillet, date de leur arrivée à Dunkerque. La gestion de la crise repose donc beaucoup sur le directeur politique adjoint, Philippe Berthelot, qui conseille à Belgrade d’accepter l’essentiel de l’ultimatum autrichien, à l’exception de la clause autorisant la police impériale à enquêter en Serbie. Mentionnons encore les divergences de vue entre, d’une part, Poincaré et Pétain et, d’autre part, Clemenceau et Foch à propos de la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Les premiers, comprenant que l’Allemagne devait être vaincue militairement pour faire accepter la défaite par son peuple, souhaitent une poursuite des opérations de manière à donner aux Allemands la preuve de leur défaite. Les seconds, dans une appréciation politique à plus court terme de la situation (mais plus réaliste), défendent l’idée qu’il n’est plus possible de poursuivre les hostilités après plus de quatre années d’une guerre effroyable alors que l’adversaire demande la paix.

L’auteur revient également sur la question de la responsabilité dans le déclenchement de la guerre. S’il est maintenant couramment admis que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont largement responsables du conflit, la Russie et la France ne sont pas exemptes de tout reproche. L’alliance franco-russe prend à la veille de la guerre une nouvelle dimension. Elle se renforce et le rôle joué par la Russie dans une guerre contre l’Allemagne gagne en importance, avec la promesse d’une attaque rapide en Prusse orientale. Cela ouvre, pour la France, de nouvelles perspectives opératives et politiques, d’où la fermeté française interprétée comme un "chèque en blanc" par Saint-Pétersbourg au moment de la crise de juillet 1914. Enfin, la Russie ment sciemment en ce qui concerne la mobilisation de ses troupes. Alors que celle-ci est déjà en cours depuis plusieurs jours, elle continue de proclamer n’avoir pris aucune mesure. Comme le souligne Soutou qui reprend la formule d’Alfred Fabre-Luce: "L’Allemagne et l’Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient certaine."

Retenons encore brièvement un dernier thème de l’ouvrage, celui traitant du système international de l’époque. Le Concert européen mis en place en 1815, basé sur l’équilibre et la concertation entre les grandes puissances, est malmené dès les années 1870 par l’Allemagne de Bismarck puis la France de Delcassé qui développent des systèmes d’alliances dès le temps de paix. Il ne disparaît toutefois pas complètement en dépit de nombreux accrocs au cours de la guerre et la période des négociations: volonté de démanteler l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, absence de l’Allemagne lors des négociations, nouvelle diplomatie wilsonienne… Finalement, les traités de 1919-1920 restent à mi-chemin entre l’ancien Concert et le wilsonisme qui ne parvient pas à écarter tout réalisme politique. Ainsi, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a été que partiellement appliqué dans la restructuration géographique de l’Europe centrale. On ne pouvait pas laisser l’Allemagne s’agrandir en l’appliquant, ni créer des Etats non-viables pour la contenir à l’Est en remplacement de l’alliance russe disparue avec la révolution bolchevique!

(© blogdéfense)

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