Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #russie-urss tag

La Russie entre peurs et défis

Publié le par Dimitry Queloz

RADVANYI, Jean, LARUELLE, Marlène, La Russie entre peurs et défis, Paris, Armand Colin, 2016, 240 pages

 

Depuis la fin de l’Union soviétique, la Russie a connu de profonds changements. Comme le soulignent les auteurs dans leur conclusion, "les frontières, le régime politique, l’économie, la vision du monde, les valeurs culturelles ont été transformés brutalement". Ces transformations sont présentées et analysées de manière synthétique dans sept chapitres courts mais denses qui mettent en lumière les forces, mais surtout les faiblesses et les défis d’une Russie qui cherche, depuis l’accession au pouvoir de Vladimir Poutine, à retrouver son rang de puissance mondiale.

 

L’ouvrage n’est pas seulement historique. Il intègre en effet les événements jusqu’en 2015, comme la crise ukrainienne et l’annexion de la Crimée, les sanctions occidentales qui ont suivi et la crise économique de cette année-là, très largement due à la baisse des prix du pétrole. Dans une actualité riche en rebondissements, on ne peut que regretter que les auteurs ne puissent nous livrer leurs analyses à propos de ses derniers développements, notamment en ce qui concerne l’intervention militaire en Syrie.

 

Le premier chapitre est consacré au territoire de la Russie. Celle-ci rencontre de grandes difficultés à en assurer la maîtrise en raison de sa colossale superficie. Le problème numéro un est démographique. La Russie a perdu plus de 6 millions d’habitants entre 1992 et 2009, tandis que la fécondité baissait de manière drastique. Si la situation s’améliore depuis 2010, le phénomène de baisse démographique constitue une tendance à moyen-long terme. De plus, certaines régions, déjà relativement moins peuplées, sont davantage touchées, comme la Sibérie et l’extrême orient, au point que l’on peut parler de désertification.

 

A propos du territoire, les auteurs soulignent encore que les frontières russes n’ont guère connu de stabilité au cours des siècles et que le pays est, traditionnellement et par essence, un pays impérialiste. Cette vision est encore largement cultivée chez certaines élites, d’autant que beaucoup regrettent les pertes territoriales des années 1990, ainsi que la fin de l’influence sur le glacis protecteur en Europe centrale. On comprend mieux la remise en cause, à deux reprises au cours de ces dernières années, de l’intangibilité des frontières garantie aux Etats de l’ex-URSS!

 

L’identité fait l’objet du deuxième chapitre. Tout comme l’URSS, la Russie est un Etat multiethnique, multiculturel et multireligieux. Sous le régime soviétique, ces aspects étaient cependant largement mis de côté en raison de l’universalisme de l’idéologie communiste et de son rejet de la religion. Après 1991, un débat identitaire est né qui oppose, d’une part, les partisans d’une nation basée sur une conception civique qui regroupe les "Russiens" et, d’autre part, les adeptes d’une conception ethnico-culturelle pour qui la nation s’articule autour du peuple russe. Cette deuxième conception a le vent en poupe depuis quelques années, comme le montrent l’importance accordée à l’Eglise orthodoxe, les discours nationalistes soulignant la dérussification du pays, le développement de la xénophobie...

 

Ce problème identitaire, qui fragilise la cohésion de la société russe, est aggravé par la fragmentation sociale, analysée dans le troisième chapitre. Les inégalités sociales sont nombreuses et vont en s’accentuant. Aux deux extrémités de la société se sont développées, d’une part, une minorité d’ultra-riches et, d’autre part, une population très pauvre. Entre les deux, une classe moyenne, représentant 25 à 40% de la population, peine à émerger. Ces inégalités sont renforcées par les disparités régionales. Moscou et sa région, qui représente 25% du PIB russe, ainsi que Saint-Pétersbourg, se détachent de plus en plus des autres régions, consommant la double fracture villes – campagnes et régions centrales – régions périphériques.

 

Le régime politique est analysé dans le chapitre 4, dont les grands déterminants sont mis en exergue par les auteurs: échec des réformes politiques et économiques de Boris Eltsine, velléités d’autonomie des régions et coup de force du parlement de 1993-1994, crises économiques, guerres de Tchétchénie, nostalgie d’un passé de puissance, poids de l’histoire… A partir de 2000, Poutine a réussi un véritable tour de force en restaurant une autorité politique largement soutenue par la population. S’il jouit, au lendemain de l’annexion de la Crimée, d’une popularité qui fait sans doute envie à plus d’un dirigeant occidental, son pouvoir reste fragile. Pour les auteurs, l’idéologie nationaliste et l’image personnelle de Poutine ne suffiront pas à maintenir cette popularité dans le long terme si les difficultés économiques persistent.

 

Après un cinquième chapitre sur l’économie – on retiendra les nombreuses particularités de l’économie russe: redressement au cours des années 2000 en raison du contrôle de certains secteurs stratégiques par l’Etat; importance du rôle joué par les matières premières et notamment les hydrocarbures; gestion mêlant libéralisme, contrôle étatique et corruption; nécessité de diversification; faiblesse de la productivité, blocages structurels, disparités régionales –, les auteurs consacrent les deux derniers chapitres aux questions géopolitiques et diplomatiques. Après une série d’échecs (CEI, stratégie de l’étranger proche, partenariat avec l’Europe), la Russie explore de nouvelles voies pour restaurer sa puissance, dans le cadre d’une politique offensive et volontariste. Le rapprochement économique et politique avec la Chine en est un bon exemple, mais il s’inscrit aussi dans une tradition séculaire de politique orientale. Toutefois, la Russie est consciente de la différence de puissance entre les deux partenaires. D’où la volonté de développer d’autres partenariats, avec l’Organisation de Coopération de Shanghai ou les BRICS. Le caractère intégral et novateur de cette politique est à souligné, avec l’emploi notamment d’un soft power utilisant les nouveaux médias et la diaspora russe.

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

Voir les commentaires

Rapport 2016 du SRC (2)

Publié le par Dimitry Queloz

Union européenne

L’actualité montre la pertinence du rapport du Service de Renseignement de la Confédération en ce qui concerne la situation de l’Union européenne. Le document souligne en effet que cette dernière doit faire face à une triple crise – crise de la dette, crise institutionnelle et crise du terrorisme – dont les conséquences à court et à moyen termes seront lourdes tant sur le processus d’intégration que sur le niveau de prospérité économique des membres. Le SRC présente un avenir plutôt sombre pour le Vieux Continent, comme en témoigne ce passage choc, mais plein de réalisme: "la gestion des crises politiques et économiques, difficile depuis plusieurs années, a affecté la confiance entre les Etats membres. Même si l’UE, l’euro et le marché commun devaient survivre à cette longue série de crises, les charges qui pèsent lourdement sur les caisses étatiques et l’instabilité persistante du système bancaire européen retarderont la relance économique et augmenteront les tensions sociales."

Publié deux mois avant la décision britannique de quitter l’Union européenne – le SRC se montre prudent à propos du référendum britannique, mais il souligne que sa simple existence démontre bien "que l’intégration européenne n’est pas irréversible" –, le rapport insiste sur la remise en cause du processus d’intégration européen. "Il est de plus en plus difficile d’obtenir des majorités politiques pour des solutions qui concernent l’ensemble de l’UE. Une Europe à plusieurs vitesses est en passe de se concrétiser: les décisions prises unilatéralement par certains pays se multiplient, de même que les demandes d’exceptions nationales. Dans les cas de crise aiguë, la suspension de règles européennes communes est déjà devenue réalité."

Outre les problèmes économiques et financiers, le Service de Renseignement de la Confédération évoque deux raisons à cette désintégration institutionnelle de l’UE, la crise migratoire et la menace terroriste. Même s’il faudrait encore ajouter la question fondamentale de la nature des institutions européennes, on ne saurait être plus pertinent, comme le montrent notamment les motivations qui ont conduit les Britanniques à dire "oui" au Brexit le 23 juin dernier.

Russie

A propos de la Russie, le rapport du Service de Renseignement de la Confédération confirme la fin de la période de détente d’un quart de siècle entre l’Est et l’Ouest qui a succédé à la chute de l’Union soviétique. Le conflit entre la Russie et l’Occident n’est "pas un phénomène éphémère" et prend un caractère de plus en plus militarisé. Les quelques lignes suivantes résument les deux possibilités d’évolution envisagées par le SRC: "Les possibilités réalistes de développement en matière de politique de sécurité en Europe se limitent désormais à deux grandes catégories: l’une au sein de laquelle une entente entre l’Est et l’Ouest limite suffisamment tôt les conflits le long des zones d’influence qui se dessinent sur le continent, l’autre dans le cadre de laquelle la spirale de la violence va progressivement se renforcer dans les années à venir."

Moyen-Orient et terrorisme islamiste

Selon le Service de Renseignement de la Confédération, l’année 2015 marque un tournant. Pour la première fois, les conséquences des révoltes arabes de 2011 atteignent réellement et concrètement l’Europe, avec l’arrivée massive de migrants et les actes terroristes djihadistes. Pour le SRC, la situation ne devrait pas s’améliorer à court terme. D’une part, l’Etat islamique "devrait maintenir le contrôle sur les territoires qui lui sont propres, même si ces derniers, au vu des succès militaires de ses adversaires, se rétrécissent. Un écrasement militaire durable de l’"Etat islamique" en Irak et en Syrie est improbable en 2016 car ce groupe continue de mettre à profit les faiblesses de ses opposants. Avec ses démonstrations de puissance, qui s’étendent de l’Irak et de la Syrie à la Libye en passant par le Liban et l’Egypte, l’"Etat islamique" remet en question la légitimité précaire des frontières étatiques et l’ordre postottoman en place depuis une centaine d’années au Proche et au Moyen-Orient." D’autre part, la guerre civile en Syrie ne devrait pas trouver de solution politique durable à brève échéance, en dépit du renforcement des opérations militaires.

En ce qui concerne la Suisse, le SRC reprend largement ce qu’il avait déjà énoncé précédemment. Notre pays fait partie de l’espace occidental et est, à ce titre, une cible potentiel des terroristes djihadistes, même s’il ne constitue pas une cible prioritaire. La Suisse est sur la liste des ennemis de l’Etat islamique comme le montre bien une vidéo dans laquelle le drapeau helvétique "figurait aux côtés de 60 drapeaux d’Etats visés par des attentats."

Un dernier point du rapport nous paraît important, avec lequel nous ne somme pas d’accord. Le SRC considère que les questions migratoires ne font pas directement partie de la politique de sécurité, même si elles peuvent les influencer, notamment via l’infiltration de groupes terroristes parmi les migrants ou les réactions des groupes d’extrême droite ou d’extrême gauche face à l’arrivée de ces derniers. Dans le cadre du choc de civilisations qui est en train de se jouer, l’arrivée massive de migrants à majorité islamiste représente au contraire une réelle menace existentielle pour les pays d’accueil. En effet, beaucoup d’entre eux ne chercheront pas à s’assimiler et viendront grossir les rangs de communautés de plus en plus revendicatrices. Même s’ils ne sont que quiétistes, les islamistes dit modérés constitueront l’eau dans laquelle prospéreront les poissons djihadistes, comme le montre clairement les exemples d’implantation des différents groupes salafistes dans le monde depuis près d’un siècle. (A suivre)

Voir les commentaires

Rapport 2016 du SRC (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Comme d’habitude à cette période de l’année, le Service de Renseignement de la Confédération (SRC) vient de publier son rapport d’analyse sur la situation internationale. Le document s’inscrit dans la tendance dessinée depuis le début de la décennie. On retrouve en effet les grandes caractéristiques de l’environnement stratégique définies dans les analyses de situation précédentes, ainsi que les menaces majeures et les principaux dangers perçus depuis quelques années par le SRC, notamment le terrorisme pour motifs religieux et ethno-nationalistes, la Russie, les extrémismes de gauche et de droite, la prolifération et le service de renseignement prohibé. L’institution s’est toutefois livrée à un très intéressant exercice de veille stratégique qui constitue le thème central du rapport: le développement de la Chine en tant que "facteur global de puissance". Nous vous en reparlerons dans un prochain article.

"Chaos" international et souveraineté en matière de renseignement

Dans l’avant-propos, le nouveau chef du Département de la Défense, de la Protection de la Population et des Sports (DDPS), M. le Conseiller fédéral Guy Parmelin, insiste, ce qui n’est pas une nouveauté, sur la détérioration et la complexification de la situation internationale. D’une part, l’environnement stratégique de la Suisse se caractérise de plus en plus par un développement du nombre d’acteurs, étatiques ou non, jouant un rôle, positif ou négatif, dans le domaine – Guy Parmelin parle de "fractionnement" pour traduire cette nouvelle réalité que le discours décrit de plus en plus fréquemment par le terme de "chaos". D’autre part, de nouveaux dangers et menaces imprévisibles peuvent apparaître rapidement, créant une insécurité permanente et la possibilité de surprises stratégiques.

Dans ce cadre incertain et imprévisible, Guy Parmelin insiste, par le biais d’une métaphore maritime – dans une tempête, un navire ne fait confiance qu’à son propre radar, même s’il peut recevoir des informations d’autres bâtiments –, sur la nécessité pour la Suisse de conserver sa souveraineté en matière de recherche et d’acquisition de renseignement. Il rappelle également l’importance fondamentale de cette étape dans le processus de décision politique. Première phase de ce dernier, elle conditionne l’appréciation de la situation qui, elle-même, permet ensuite de déterminer la politique de sécurité et les moyens de sa mise en œuvre. Pour le nouveau Conseiller fédéral, cela implique, et nous lui donnons totalement raison, la volonté et la possibilité de rechercher et d’analyser des informations de manière autonome. D’où l’importance accordée dans les dernières lignes du texte à la nouvelle loi sur le renseignement sur laquelle les citoyens suisses se prononceront le 25 septembre prochain!

Russie, Union européenne et Moyen-Orient: la triade de l’environnement stratégique suisse

L’environnement stratégique de la Suisse est conditionnée par trois crises de longue durée qui interagissent, voire, dans certains cas, se renforcent mutuellement: les crises économique et institutionnelle dans l’Union européenne, la crise avec la Russie, les guerres au Moyen-Orient qui engendrent d’importants mouvements migratoires ainsi qu’une menace terroriste croissante. (A suivre)

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

Voir les commentaires

La grande illusion

Publié le par Dimitry Queloz

SOUTOU, Georges-Henri, La grande illusion. Quand la France perdait la paix. 1914-1920, Paris, Tallandier, 2015, 484 pages

Cet ouvrage de Georges-Henri Soutou, remarquable en tout point et dont nous recommandons chaleureusement la lecture, s’intéresse aux buts de guerre et à la politique extérieure de la France au cours de la Première Guerre mondiale et des mois de négociations qui l’ont suivie et qui ont abouti aux cinq traités de la banlieue parisienne dont le plus connu est celui Versailles signé avec l’Allemagne. Le point de vue adopté est celui de l’"histoire vue d’en haut" – on ne peut que vivement saluer cette approche dans une période où domine l’"histoire vue d’en bas", fragmentée, vue par le petit bout de la lorgnette individualiste ou communautariste. Comme le rappelle l’auteur, "ce sont les dirigeants qui ont pris les grandes décisions, de l’entrée en guerre aux traités de paix, à travers les différentes phases du conflit", c’est cette histoire-là qui a façonné l’histoire ultérieure de l’Europe, de la Deuxième Guerre mondiale aux récentes tensions dans les Balkans et en Ukraine.

Divisé en huit chapitres, l’ouvrage aborde de nombreux thèmes: buts de guerre de la France, que l’on met du temps à définir et qui varient au fil du temps, qui sont assez largement atteints lors de la signature du traité de Versailles, mais qui ne connaissent pas une application durable du fait de la désintégration rapide du système international mis en place en 1919-1920; contacts avec les puissances adverses en vue de négociations au cours du conflit, parmi lesquels il faut mentionner tout particulièrement ceux de l’automne 1917 – affaire Briand-Lancken – qui auraient pu conduire à une paix négociée reposant sur le retrait allemand de Belgique et d’Alsace-Lorraine en échange de compensations coloniales en Afrique et territoriales à l’Est au détriment de la Russie; alliances et relations avec les Etats alliés et de l’Entente…

Du fait de l’approche adoptée, l’auteur met en exergue l’importance du rôle des individus qui agissent en fonction de leur personnalité, de leurs convictions et de leur appréciation de la situation du moment. Nous retiendrons, dans cette perspective, plus particulièrement l’influence prépondérante du trio Poincaré-Delcassé-Paléologue en politique étrangère. Tous trois se connaissent bien, œuvrent durant de longues années en politique ou en diplomatie et partagent une vision commune en matière de sécurité, basée sur l’alliance russe. Un autre épisode des plus intéressants est la gestion de la crise de juillet 1914. Durant une partie de celle-ci, les instances dirigeantes françaises sont séparées en plusieurs pôles mal reliés entre eux. En effet, le Président Poincaré, le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Viviani et le directeur politique du Quai d’Orsay, Pierre de Margerie, naviguent sur les eaux de la Baltique et de la Manche, de retour de leur voyage à Saint-Pétersbourg. En raison des problèmes de communication liés à la technique de l’époque, ils sont difficilement joignables et sont largement hors-jeu jusqu’au 29 juillet, date de leur arrivée à Dunkerque. La gestion de la crise repose donc beaucoup sur le directeur politique adjoint, Philippe Berthelot, qui conseille à Belgrade d’accepter l’essentiel de l’ultimatum autrichien, à l’exception de la clause autorisant la police impériale à enquêter en Serbie. Mentionnons encore les divergences de vue entre, d’une part, Poincaré et Pétain et, d’autre part, Clemenceau et Foch à propos de la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Les premiers, comprenant que l’Allemagne devait être vaincue militairement pour faire accepter la défaite par son peuple, souhaitent une poursuite des opérations de manière à donner aux Allemands la preuve de leur défaite. Les seconds, dans une appréciation politique à plus court terme de la situation (mais plus réaliste), défendent l’idée qu’il n’est plus possible de poursuivre les hostilités après plus de quatre années d’une guerre effroyable alors que l’adversaire demande la paix.

L’auteur revient également sur la question de la responsabilité dans le déclenchement de la guerre. S’il est maintenant couramment admis que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont largement responsables du conflit, la Russie et la France ne sont pas exemptes de tout reproche. L’alliance franco-russe prend à la veille de la guerre une nouvelle dimension. Elle se renforce et le rôle joué par la Russie dans une guerre contre l’Allemagne gagne en importance, avec la promesse d’une attaque rapide en Prusse orientale. Cela ouvre, pour la France, de nouvelles perspectives opératives et politiques, d’où la fermeté française interprétée comme un "chèque en blanc" par Saint-Pétersbourg au moment de la crise de juillet 1914. Enfin, la Russie ment sciemment en ce qui concerne la mobilisation de ses troupes. Alors que celle-ci est déjà en cours depuis plusieurs jours, elle continue de proclamer n’avoir pris aucune mesure. Comme le souligne Soutou qui reprend la formule d’Alfred Fabre-Luce: "L’Allemagne et l’Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient certaine."

Retenons encore brièvement un dernier thème de l’ouvrage, celui traitant du système international de l’époque. Le Concert européen mis en place en 1815, basé sur l’équilibre et la concertation entre les grandes puissances, est malmené dès les années 1870 par l’Allemagne de Bismarck puis la France de Delcassé qui développent des systèmes d’alliances dès le temps de paix. Il ne disparaît toutefois pas complètement en dépit de nombreux accrocs au cours de la guerre et la période des négociations: volonté de démanteler l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, absence de l’Allemagne lors des négociations, nouvelle diplomatie wilsonienne… Finalement, les traités de 1919-1920 restent à mi-chemin entre l’ancien Concert et le wilsonisme qui ne parvient pas à écarter tout réalisme politique. Ainsi, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a été que partiellement appliqué dans la restructuration géographique de l’Europe centrale. On ne pouvait pas laisser l’Allemagne s’agrandir en l’appliquant, ni créer des Etats non-viables pour la contenir à l’Est en remplacement de l’alliance russe disparue avec la révolution bolchevique!

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

Voir les commentaires

Le grand échiquier de Poutine

Publié le par Dimitry Queloz

AUZON, Olivier d’, Le grand échiquier de Poutine, Panazol, Lavauzelle, 2015, 120 pages

Ce livre d’Olivier d’Auzon n’est pas une biographie de Vladimir Poutine, contrairement à celui de Vladimir Fedorosvski, Poutine. L’itinéraire secret que nous vous avons présenté il y a quelques semaines. Il traite de la situation géopolitique de la Russie et de sa politique étrangère au cours de ces dernières années. L’actualité occupe une large place dans l’ouvrage et l’auteur cite de nombreux extraits d’articles de presse, donnant ainsi la parole à divers acteurs – Sergueï Lavrov – ou commentateurs et spécialistes de la Russie, comme Hélène Carrère d’Encausse par exemple.

L’ouvrage se divise en quatre chapitres dont on pourra regretter le manque de structure. L’auteur ne présente en effet pas ses analyses en abordant les thèmes dans leur globalité et il n’adopte pas non plus une approche chronologique. Il procède plutôt par touches successives en apportant une succession d’éclairages ponctuels, ce qui oblige un certain nombre d’allers-retours parfois déstabilisants pour le lecteur.

Le premier chapitre présente les grandes caractéristiques de la politique étrangère de Vladimir Poutine. Celui-ci marquera l’histoire russe de son empreinte, notamment en raison de la durée de ses fonctions à la tête du pays. Poutine est entré en fonction en 2000 et il restera au poste de président au moins jusqu’en 2018. Pouvant être renommé une nouvelle fois pour six ans, il est probable qu’il dirigera la Russie jusqu’en 2024. Poutine est et restera donc un acteur incontournable de la scène internationale et sa diabolisation par les Occidentaux ne changera rien à cette situation! Cela est d’autant plus vrai que, selon l’auteur, la période post-guerre froide, largement dominée par les Américains et leurs alliés, est maintenant terminée depuis 2008. La crise géorgienne représente en effet un tournant car elle a mis fin à l’expansion de l’OTAN. Depuis, la Russie joue un rôle international croissant, de même que la Chine. La crise ukrainienne montre par ailleurs que la Russie a décidé de modifier "durablement ses relations avec ses partenaires internationaux". Elle tourne désormais le dos à l’Europe et développe ses relations avec divers Etats d’Asie centrale et orientale (Iran, Chine…). Retenons encore le fait que la Russie est un "pays de tradition islamique". Des musulmans ont été intégrés à l’empire depuis le XVIe siècle et ces peuples font partie intégrante de la population russe. Cela n’empêche pas Poutine d’être en première ligne dans la lutte contre l’islamisme, comme l’a montré la deuxième guerre de Tchétchénie. Cette politique rejoint par ailleurs un autre volet de la politique internationale russe. La volonté de maintenir en place certains régimes n’a pas seulement pour ambition de conserver des alliés et de gêner les politiques extérieures occidentales. Elle a aussi pour but d’empêcher la création de zones de non-droit où prospèrent les groupes terroristes islamistes, comme le montrent les exemples syriens et libyens.

Les deuxième et troisième chapitres sont étroitement liés et traitent du projet EURASIE et de la crise ukrainienne. Pour contrer l’extension de l’OTAN et de l’Union européenne à l’est, Poutine a développé le projet d’Union Economique Eurasiatique (UEE), calqué sur le modèle de l’Union européenne. Dans ce nouvel ensemble politico-économique, l’Ukraine aurait dû jouer un rôle central de lien entre les espaces européen et asiatique. Avec la crise ukrainienne, le projet a largement perdu, au moins pour un temps, son volet européen et la Russie se tourne davantage vers l’Asie. Cette réorientation politique renforce l’importance des pays d’Asie centrale. Cette région, constituée d’anciennes républiques soviétiques, joue un rôle primordial pour la Russie, que ce soit dans le domaine économico-énergétique ou celui de la sécurité – surtout la lutte contre l’influence islamiste. Le but de Moscou est de contrôler d’une manière ou d’une autre ces Etats et d’empêcher toute influence extérieure, notamment de la part des Etats-Unis ou de la Chine. A propos de cette dernière et des relations que la Russie cherche à entretenir avec elle, l’auteur met en évidence les nombreuses ambiguïtés existantes. En raison de sa puissance politique, économique et démographique, la Chine représente un partenaire indispensable, notamment pour construire un Monde multipolaire, mais aussi un danger. Aussi Poutine adopte-t-il une position complexe, comme le montre par exemple sa manière d’instrumentaliser l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS).

Enfin, le dernier chapitre traite du Moyen-Orient. Une des particularités de la Russie réside dans le fait qu’elle entretient des liens étroits avec le monde arabe depuis plusieurs siècles. A l’époque des tsars, la Russie était la protectrice des chrétiens orthodoxes en Orient. Durant la Guerre froide, le régime soviétique a largement soutenu les gouvernements arabes nationalistes, laïcs et, pour certains, marxisants. Depuis son arrivée au pouvoir Poutine cherche à reprendre à son compte cette politique d’influence qui lui permet, comme nous l’avons vu, de contrer l’influence occidentale. Si des succès ont été obtenus, comme récemment en Egypte, les Printemps arabes ont mis en difficulté la Russie, notamment en Libye et en Syrie. Toutefois, pour l’auteur, la politique russe de soutien aux régimes en place, très pragmatique, est plus cohérente que celle des Occidentaux, largement responsables du chaos actuel.

(© Lavauzelle)

(© Lavauzelle)

Voir les commentaires

1 2 > >>