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Soumission ou la trahison des élites (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Le dernier roman de Michel Houellebecq a été abondamment commenté dans la presse. Le sujet du livre – l’élection à l’Elysée en 2022 d’un président islamiste, Mohammed Ben Abbes, et la conversion à l’islam d’un universitaire spécialiste de Huysmans pour accéder à un poste de professeur à Paris IV-Sorbonne – ne pouvait que susciter la polémique, surtout dans un contexte politique et littéraire marqué par la publication, quelques mois plus tôt, du bestseller d’Eric Zemmour, Le suicide français. Le hasard a par ailleurs voulu que Soumission paraisse le jour même de l’attentat contre Charlie Hebdo, ce qui l’a fait entrer en résonance avec l’actualité d’une manière particulièrement brutale.

Une critique gênée

Cependant, comme l’a souligné Eric Conan dans Marianne, la critique s’est trouvée mal à l’aise face au roman et à son auteur. Comment, en effet, se positionner par rapport au dernier ouvrage d’un grand écrivain, prix Goncourt 2010, dont l’ensemble de l’œuvre est très apprécié du public, alors que le contenu, qui met une fois de plus en exergue, et toujours avec brio, les défauts et les contradictions d’une certaine intelligentsia soixante-huitarde parisienne, dérange? Pour Conan, la réponse est simple: en se comportant avec le "mélange de lâcheté, de cynisme et d’aveuglement" que Houellebecq dénonce dans le livre! "C’est pourquoi, ces dernières semaines ont fleuri des papiers prudents, coincés entre le désir de dire qu’"on l’a lu en primeur, le nouveau Houellebecq!", tout en tergiversant sur ce qu’il raconte précisément". Et Conan de conclure à propos des commentaires relatifs à la société française islamisée décrite dans le livre: "(…) à l’époque des djihadistes égorgeurs, le niveau de tolérance à l’intolérance s’est relevé: une France sans juifs et sans femmes libres dans l’espace public relève désormais du "soft" et du "cool"".

Des critiques sont cependant allés plus loin. Certains ont vu dans Soumission un brûlot islamophobe et réactionnaire, d’autres se sont essayés à montrer l’invraisemblance du scénario en ergotant sur des détails ou sur les carences documentaires supposées de l’auteur. Ainsi, Laurent Joffrin, dans Libération, a parlé d’"élucubrations (…) de fable politique (qui accrédite) les thèses les plus abracadabrantes (de Bat Ye’or, Renaud Camus ou Eric Zemmour)". Jeune Afrique, de son côté, a voulu mettre en évidence la méconnaissance de l’islam chez Houellebecq, notamment l’absence de distinction entre chiisme et sunnisme. Quant à Conan, toujours dans Marianne, il a relevé deux "erreurs de fond": la validation électorale de la soumission par le peuple qui choisit de voter pour un président islamiste et l’absence de réaction des femmes qui sont les grandes perdantes de l’instauration d’une société islamiste.

La soumission des élites

Conan a bien compris le thème principal du roman: la soumission des élites politiques et intellectuelles face à l’adversaire, par lâcheté, opportunisme et aveuglement. Et c’est sans doute cela qui dérange les critiques contemporains, directement visés par l'ouvrage! Le rôle des politiciens est en effet de comprendre le monde, ses problèmes et son évolution, de proposer et d’appliquer des solutions crédibles et efficaces pour les Etats et les citoyens dont ils ont la charge. De leur côté, les intellectuels, qui se veulent engagés depuis Voltaire et l’affaire Calas, se vantent de défendre certains idéaux, de lutter contre toutes les formes d’oppression, de donner le la en matière idéologique. Dans Soumission, rien de tout cela! François Bayrou s’allie avec les islamistes! François Hollande, président fantomatique, se présente comme le "dernier rempart de l’ordre républicain" dans une scène qui montre tout le ridicule du personnage et de ses déclarations! Quant aux intellectuels, ils sont quasi absents ou se convertissent à l’islam! C'est la trahison des élites!

Cette soumission des élites est-elle réaliste? Oui! Même s’il ne faut pas exagérer et généraliser ce comportement défaitiste. Houellebecq est un observateur attentif de la société contemporaine et de la psychologie de certaines catégories sociales – certains ont d’ailleurs parlé de lui comme d’un nouveau Balzac. Dans ses romans, il pousse la logique de leurs valeurs et de leurs idéologies jusqu’au bout et ne fait que grossir légèrement le trait des défauts et des contradictions qu’il perçoit. L’analyse de l’attitude de certains politiciens, intellectuels et autres représentants des médias au lendemain des attentats de Paris montre que le scénario de Houellebecq représente bien un futur possible. Les exemples d’abdication et de cécité intellectuelle (volontaire?) parmi les élites ne sont malheureusement pas exceptionnels comme le prouvent, entre autres, la manière de parler de la guerre dans laquelle nous sommes engagés. (A suivre)

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Renseignement et éthique

Publié le par Dimitry Queloz

KLAOUSEN, Patrick, PICHEVIN, Thierry, Renseignement et éthique. Le moindre mal nécessaire, Panazol, Lavauzelle, 2014, 336 pages

Cet ouvrage des éditions Lavauzelle s’intéresse à un domaine encore peu étudié dans le monde francophone: le lien entre renseignement et éthique. Il s’agit pourtant d’un sujet de la plus haute importance comme le montre l’actualité de ces dernières années, avec les affaire Manning et Snowden, les écoutes de la NSA et la publication en décembre dernier du rapport du Sénat américain sur les pratiques de la CIA pour obtenir des renseignements, notamment l’emploi de la torture. D’ailleurs les Anglo-saxons ont commencé à s’intéresser à ces questions depuis quelques années déjà, avec notamment la création en 2005 de l’International Intelligence Ethics Association (IIEA), dont les activités sont cependant irrégulières, et la publication, depuis 2010, de la revue bisannuelle International Journal of Intelligence Ethics.

Dans sa préface, Guy Rapaille, président du Comité permanent de contrôle des services de renseignement et de sécurité belges, présente très bien la problématique: "Associer les termes "renseignement" et "éthique" au sein d’un même propos semble être un oxymore tant le renseignement a une réputation sulfureuse". Il insiste cependant sur deux points. D’une part, les services de renseignement sont, dans un Etat démocratique, "au service de l’Etat de droit, des citoyens et de la démocratie". D’autre part, il est indispensable d’accorder une place au "questionnement éthique dans la conduite des services de renseignement et dans les décisions individuelles de leurs membres", ceci du fait de la nécessité, pour ces derniers, de concilier au quotidien "des exigences aussi contradictoires que celles du secret et de l’efficacité d’un côté, du respect de l’Etat de droit et de la transparence inhérente au fonctionnement de la démocratie de l’autre". Comme le soulignait très justement Théo (Horst Frank) dans Les Tontons flingueurs, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans les "affaires irrégulières", il faut des "gens honnêtes"!

L’ouvrage comprend une quinzaine de contributions de membres du GERER (Groupe Européen de Recherches en Ethique et Renseignement), articulées en trois parties. La première – L’éthique dans le traitement de la source (HUMINT) – s’intéresse au rôle et à l’importance des hommes et des relations humaines dans l’acquisition et le traitement des renseignements. La seconde partie – La torture, ou le traitement de la source au mépris de l’éthique – contient une très intéressante analyse de Carl Ceulemans qui s’interroge sur la justification morale de la torture en utilisant une approche casuistique. Enfin, la dernière partie – L’éthique et la gouvernance des services de renseignement – aborde les relations entre éthique et gouvernance. Le fondement de cette relation se situe dans le droit, dans l’encadrement juridique des services, de leur organisation et de leurs possibilités d’action. Le sujet est délicat et la codification ne résout cependant pas tous les problèmes, comme en témoignent la nécessité d’adapter régulièrement les textes législatifs et les règlements, ainsi que les carences et les dérapages, d’autant que les menaces et les acteurs se multiplient et que les moyens techniques évoluent rapidement.

(© Lavauzelle)

(© Lavauzelle)

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