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Articles avec #suisse tag

L'Acte de Médiation

Publié le par Dimitry Queloz

ANDREY, Georges, TORNARE, Alain-Jacques, L’Acte de Médiation. Socle d’une nouvelle Suisse, Bière, Divonne-les-Bains, 2017, 104 pages

 

L’ouvrage contient deux des principales interventions présentées lors de la 9e journée d’études napoléoniennes organisée par le Souvenir napoléonien en 2016 à Morges. La première, écrite par Alain-Jacques Tornare, spécialiste de la période napoléonienne à laquelle il a consacré de nombreux travaux, présente la genèse de l’Acte de Médiation. La Médiation, qui peut être comparée avec la Consulta de Lyon qui conduira à la première unité italienne, s’inscrit dans le cadre du Consulat et de ses nombreuses réalisations sous la houlette de Napoléon Bonaparte.

 

Alain-Jacques Tornare montre les spécificités de la Médiation, ainsi que ses aspects positifs – parmi lesquels une période de dix ans de paix et de prospérité économique alors que l’Europe est ravagée par la guerre – qui seront à l’origine de la mise en place de la Suisse moderne et démocratique en 1848. Il souligne également l'attitude paradoxale des Radicaux au milieu du XIXe siècle. Alors qu'ils doivent beaucoup à la Médiation, ils préfèrent se référer à l’ancienne Confédération.

 

Après l’échec de la République helvétique, Bonaparte renonce à une organisation unitaire qui ne correspond pas aux traditions suisses. De plus, contrairement à ce qui est souvent prétendu, le Premier Consul n’impose pas le régime de la Médiation, mais le discute longuement entre novembre 1802 et février 1803 avec les délégués suisses qui ont leur mot à dire. Par ailleurs, Bonaparte laisse une large marge de manœuvre au nouveau régime dont les institutions comprennent une Diète fédérale disposant du pouvoir législatif, ainsi qu’un landamman.

 

La seconde partie de l’ouvrage est de Georges Andrey, professeur émérite de l’université de Fribourg. L’auteur montre comment fonctionnent les institutions de la période de la Médiation et répond à la question, plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord, de savoir qui gouverne la Suisse. Pour lui, la réponse est quadruple. Dans une vision "classique" mais superficielle et pas toujours en accord avec les faits, il est possible d'affirmer tout d'abord: le Premier Consul, qui gouverne depuis Paris par l’intermédiaire d’un préfet, le landamman.

 

La deuxième réponse est "sociologique". Dans la Suisse de la Médiation, le pouvoir fédéral est relativement faible et les cantons sont souverains. Or, les constitutions de ces derniers instaurent un système politique basé sur le cens, ce qui fait dire à Georges Andrey que le régime de la Médiation est une ploutocratie. Le cens régit en effet les possibilités d’élire et d’être élu, mais aussi celles d’accéder aux fonctions publiques, le tout dans un système à plusieurs étages fort complexe, intégrant diverses modalités d’élections (tirage au sort, élection à vie…).

 

La troisième réponse est "idéologique". La Suisse est officiellement apolitique – "Nous ne sommes ni aristocrates, ni libéraux" selon la formule du premier landamman Louis d’Affry, pourtant "aristocrate libéral" –, les partis étant interdits et la presse étroitement contrôlée, comme elle l’est d’ailleurs aussi en France. Cette neutralité idéologique s’établit "au nom d’une conciliation générale censée mobiliser toutes les énergies du pays au service du nouveau régime".

 

La dernière réponse est "politique". Georges Andrey montre que, dans la réalité, le landamman n’est pas seul à détenir le pouvoir au niveau fédéral. Un "triumvirat informel" se met en place, qui comprend les trois plus importants landammans de la période, à savoir le Fribourgeois Louis d’Affry (1803, 1809), le Bernois Nicolas Rodolphe de Watteville (1804, 1810) et le Zurichois Hans von Rheinhard (1807, 1813). Tous trois s’entendent et coopèrent discrètement pour diriger au mieux la Suisse dans un contexte européen marqué par la toute-puissance napoléonienne et les guerres de l’Empire. Ce triumvirat est par ailleurs fort habilement secondé par le chancelier fédéral, en la personne du Vaudois Marc Mousson dont les compétences seront reconnues à l’échelle européenne.

 

En résumé, un très bel ouvrage, court, précis et détaillé, tout en étant très accessible, qui permet de (re)découvrir et mieux comprendre une période fondatrice et controversée de la Suisse moderne.

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

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Conférence du chef du DDPS à l’Université de Lausanne (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

L’acquisition frauduleuse d’information

 

Le chef du DDPS a commencé son propos en soulignant que le phénomène n’était pas nouveau. En effet, déjà dans l’Antiquité, des espions essayaient d’obtenir des informations sur l’adversaire. Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’ampleur pris par l’espionnage avec l’arrivée des nouvelles technologies liées au numérique et les possibilités offertes par ces dernières. Pour les services de renseignement, il s’agit d’un véritable défi et il est vital pour eux de disposer des personnels qualifiés en nombre suffisant dans les différents domaines informatiques. Pour illustrer cette importance, Guy Parmelin a mentionné l’exemple du MI 6 qui, au moment de la conférence, recrutait 9 spécialistes informatiques sur les 16 postes mis au concours!

 

L’emploi des nouvelles technologies à grande échelle soulève de nombreuses difficultés pour les Etats, les institutions, les industries, les individus. Tout d’abord, les activités d’espionnage peuvent être effectuées avec des moyens relativement limités et elles sont largement pratiquées, ce qui crée une grande fragilité, même envers de petits Etats respectables qui ne se privent pas d’espionner les autres pays. Par ailleurs, les possibilités d’obtenir des renseignements se sont considérablement développées du fait de la constitution des systèmes d’information. Tout, ou presque, est stocké sur des ordinateurs ou des serveurs en réseaux et les possibilités de pénétrer ces systèmes sont nombreuses via les ordinateurs, les Smartphones, les objets connectés de toute sorte qui ne sont pas toujours très bien sécurisés. Beaucoup d’utilisateurs ne prennent en effet pas toutes les précautions nécessaires, même les plus élémentaires.

 

Le deuxième problème réside dans le fait que les actions menées dans le cyberespace ne permettent pas seulement d’obtenir des informations. Elles permettent aussi de mener des opérations de propagande à une vaste échelle. Elles donnent enfin la possibilité de prendre le contrôle de certains systèmes, comme les réseaux de télécommunication ou d’énergie. Les actes de piratage peuvent conduire à la mise hors service de ces systèmes et à la paralysie d’un pays. Se pose aussi la question de la résilience. En combien de temps un pays ou une entreprise a-t-il/elle retrouvé sa situation d’avant l’attaque? Et à quel prix? En Suisse, un blackout total coûterait entre 2 et 4 mia de francs suisses par jour. En 2025, la facture pourrait s’élever à 6 mia.

 

Si nombre de ces informations et problématiques étaient déjà largement connues, les quelques minutes consacrées à la présentation de la stratégie du Conseil fédéral et des grandes orientations du chef du DDPS en matière de défense dans le domaine cyber ont été particulièrement intéressantes. Comme cela a été rappelé au moment des questions, la Suisse a mis en place une stratégie et créé un groupe de défense en 2012. Ce dernier dépendant du département des Finances et non du DDPS, plusieurs interventions parlementaires ont eu lieu en faveur de la constitution d’un pôle cyber au sein de celui-ci.

 

Guy Parmelin n’est pas forcément partisan d’une telle organisation et, surtout, il n’est pas un adepte des changements fréquents dans les organigrammes. Actuellement, il défend la thèse d’un rôle non-primaire de son département dans le domaine cyber. La réflexion est en cours et un plan d’action est à l’étude. Les moyens à disposition seront triplés dans les prochaines années, mais dans le cadre d’un budget de la défense constant.

 

Pour le chef du DDPS, les compétences en matière de lutte dans le domaine cyber doivent être réparties entre civils et militaires. La police et les entreprises doivent s’occuper de ce qui relève de la criminalité. Le rôle de l’armée doit être doublement limité. Elle ne doit s’occuper que du domaine "menace" et son action doit être subsidiaire. Ce sont donc les moyens civils qui doivent jouer le rôle principal. Dans ce cadre, Guy Parmelin a insisté sur le rôle que devraient jouer les milieux académiques, notamment l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Une collaboration étroite entre l’Etat et ces derniers est hautement souhaitable, notamment en ce qui concerne le personnel spécialisé. A l’exemple de ce qui existe en Israël, des modalités plus souples de recrutement et de service militaire pour les spécialistes formés dans les Hautes écoles seront bientôt en vigueur dans le cadre du projet DEVA.

 

L’évolution des conflits

 

Pour Guy Parmelin, il existe une conflictualité latente en Europe. Un conflit classique est peu probable, mais pas totalement exclu. L’abolition des distances – notamment avec l’emploi de drones pilotés depuis des postes très éloignés des zones d’engagement – et l’hybridation sont les deux caractéristiques majeures des conflits actuels. Ces paramètres doivent être intégrés dans les réflexions stratégiques et l’armée adaptée en conséquence. C’est ce que prévoit le projet DEVA qui se caractérise par une réduction de la taille de l’armée, une plus grande disponibilité et un meilleur équipement.

 

Terminons cette synthèse de la conférence du chef du DDPS par la réponse donnée à une question qui était sans doute la plus provocatrice, mais aussi probablement la plus intéressante: "La Russie est-elle une chance pour la sécurité et l’indépendance de l’Europe?" Pour Guy Parmelin, qui a souligné la difficulté à répondre à cette question, la Russie ne représente pas une chance. En Crimée, elle a clairement imposé une modification des frontières par la force. Cet acte a fait naître une grande inquiétude dans des pays comme les Etats baltes et la Pologne qui ont augmenté leurs budgets militaires. L’argent ainsi dépensé manquera dans d’autres domaines, ce qui constituera un frein à un développement économique et social harmonieux dans ces pays. (Fin)

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Conférence du chef du DDPS à l’Université de Lausanne (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Au lendemain de la publication du Rapport sur la politique de sécurité 2016, la Société des officiers du campus universitaire de Lausanne a décidé d’organiser, en partenariat avec l’AESSP, l’Association Mosaïque, Uthink et Innovation Time, d’inviter le chef du Département fédéral de la Défense, de la Protection de la population et des Sports (DDPS), M. le Conseiller fédéral Guy Parmelin, qui a tenu sa conférence le mercredi 12 avril dernier devant un auditoire de près de 400 personnes. Les échanges avec le public ont été nourris, constructifs et d’un bon niveau, même si les participants n’étaient pas forcément tous des inconditionnels de l’armée et que, comme l’a justement fait remarquer l’orateur, les universitaires sont, de par leur jeunesse, plus insouciants que le reste de la population et pas toujours très intéressés par les questions de sécurité. La discussion a notamment été encouragée par la possibilité de proposer des questions en direct via internet.

 

La Suisse face aux nouvelles menaces

 

Avant d’aborder les trois points qui constituaient le cœur de sa conférence, le chef du DDPS a commencé par donner un bref aperçu de la situation sécuritaire actuelle. D’emblée, il a souligné la difficulté à parler des questions de défense en raison du caractère diffus des menaces et de leur moins grande visibilité par rapport au XXe siècle durant lequel on a pu se focaliser sur deux menaces principales: le Troisième Reich et l’URSS. Cependant, il a insisté sur le besoin avéré de sécurité de notre société moderne en relevant que l’offre sécuritaire sera toujours inférieure à la demande et ne parviendra pas à empêcher toutes les attaques. Le risque zéro n’existe pas!

 

L’énumération des tensions mondiales et des incertitudes de ce début d’année 2017 – retour de la Russie sur la scène internationale (Ukraine et Syrie notamment), BREXIT, campagne présidentielle chaotique en France, nombreux problèmes en Afrique, existence d’Etats défaillants, fin du contrôle de la Corée du Nord par la Chine ("le turbulent élève n’est plus maîtrisé" par les Chinois), politique peu lisible du président Trump… – a permis à Guy Parmelin de montrer que le risque de basculement était en ce moment particulièrement fort.

 

Pour la Suisse, qui est un îlot plutôt privilégié, la stabilité en Europe et dans le Monde est fondamentale en raison des relations économiques très étroites avec les autres pays, surtout ceux de l’Union européenne. C’est pourquoi des contacts privilégiés en matière de sécurité sont entretenus avec des voisins comme la France, l’Allemagne et l’Autriche. Au moment des questions, le chef du DDPS a notamment mentionné les négociations en cours avec l’Autriche dans le but de développer la coopération en matière de sécurité aérienne – nous vous avions déjà parlé de ce problème dans un de nos articles précédents sur le projet PA24.

 

L’extrémisme violent

 

S’il existe diverses formes d’extrémisme violent, la principale est actuellement représentée par le terrorisme djihadiste. Au vu des nombreux actes terroristes islamistes qui ont frappé le Monde entier au cours de ces dernières années, la Suisse n’est pas à l’abri d’un attentat. Même si notre pays n’est pas une cible prioritaire des djihadistes, il fait partie des cibles potentielles en raison de son appartenance au monde occidental. De plus, la Suisse est directement touchée par le phénomène de radicalisation islamiste. 81 habitants, dont une trentaine de Suisses, sont partis faire le djihad en Afrique ou au Proche-Orient et quelque 500 personnes fréquentent les milieux djihadistes.

 

A ce propos, le chef du DDPS a insisté sur le rôle joué par internet qui sert à la fois de moyen de propagande, de contact et d’action. S’il n’existe pas, en Suisse, de vastes réseaux djihadistes, un individu peut sans difficulté, grâce à internet, établir des relations avec des personnes radicalisées ou se radicaliser lui-même. Comme le phénomène djihadiste est par ailleurs international et transfrontalier, il ne faut pas non plus sous-estimer les possibilités d’action et d’influence des activistes présents dans les pays voisins.

 

Pour lutter contre cette menace, la Suisse a développé une stratégie axée sur trois piliers. Le premier consiste à collaborer avec les grandes organisations internationales, notamment l’ONU. Le deuxième est celui de la collaboration en matière de renseignement avec les autres pays. Enfin, au niveau interne, la Suisse a mis en place le Réseau national de sécurité en coopération avec les cantons. Ce réseau a pour tâche d’élaborer un plan d’action contre la radicalisation et l’extrémisme violent. Notre pays a également renforcé les possibilités d’investigation en acceptant, par voie référendaire, la loi sur le renseignement qui doit entrer en vigueur le 1er septembre prochain. (A suivre)

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Les Vaudois et leurs armées

Publié le par Dimitry Queloz

GEX, Nicolas (dir.), Les Vaudois et leurs armées. Regards sur l’histoire militaire d’un canton, Pully, Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM), 2016, 248 pages

Le titre du dernier ouvrage du Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM) publié sous la direction de Nicolas Gex nous paraît trop modeste, voire réducteur, même si le mot "armée", employé au pluriel, laisse entrevoir de plus vastes horizons. En effet, le livre n’est pas une simple "vaudoiserie". Les thématiques abordées, diverses et couvrant trois siècles, dépassent largement le cadre cantonal et s’intéressent à l’histoire militaire suisse et même mondiale pour certaines contributions.

En dépit de cette diversité, des fils conducteurs apparaissent. Le premier est celui du service étranger dont l’importance pour l’histoire de la Confédération suisse entre la fin du Moyen Age et le milieu du XIXe siècle est fondamentale, que ce soit au point de vue militaire, économique ou social. Les trois premières contributions, traitant toutes de l’Ancien Régime, sont en relation directe avec cette thématique. Edouard Hediger, dans un article intitulé "Pour ou contre le service étranger?", nous présente l’avis de Loys de Bochat, juriste vaudois du XVIIIe siècle. Au moment où celui-ci écrit, l’"âge d’or [du service étranger] est bel et bien révolu". Il est alors très contesté, notamment du fait de la diminution de sa rentabilité économique. D’autres critiques, d’ordre moral, ont cependant été développées, et ce dès le XVIe siècle. Ainsi, les théologiens protestants, et parmi eux surtout Zwingli, y sont opposés. Le texte de Loys de Bochat de 1738 est une réponse à la publication d’un anonyme dont le but est de protéger l’homme du péché. Proche des autorités bernoises – le canton de Berne est un des grands pourvoyeurs de soldats au service étranger –, Loys de Bochat se montre un défenseur de ce dernier. Il inscrit son argumentation dans le cadre du droit naturel, dont la source est Dieu, en faisant de nombreux emprunts aux deux célèbres juristes Grotius et Pufendorf.

Toujours dans la thématique du service étranger, Jean-Jacques Langendorf nous propose un article sur la "triade lémanique", à savoir Pesme de Saint-Saphorin, Henry Bouquet et Charles-Emmanuel Warnery. Tous trois font une brillante carrière militaire à l’étranger. Le premier devient "amiral d’eau douce" et commande dès 1697 la flotte impériale du Danube qui combat contre les Turcs. Après avoir rencontré Eugène de Savoie, il entame une carrière de diplomate au service des Habsbourg et est nommé représentant auprès des Cantons. Protestant d’origine genevoise, marqué par la politique ultra-catholique et absolutiste de Louis XIV, il déteste la France et les Bourbons auxquels il voudra toujours nuire. De son côté, Henry Bouquet est au service de la Hollande, puis de la Sardaigne et, enfin, de l’Angleterre. Il commande, dès 1754, le Royal American et participe à la guerre de Sept Ans en Amérique du Nord. Après les hostilités, il remporte la bataille de Bushy Run en Pennsylvanie lors de la guerre contre les Indiens. Le jugeant grand tacticien, le célèbre penseur militaire J. F. C. Fuller lui consacre une large partie de son livre British Light Infantry in the Eighteenth Century publié en 1925. Enfin, Charles-Emmanuel Warnery sert également plusieurs Etats, la Sardaigne, l’Autriche, la Russie et, surtout, la Prusse. Il participe notamment aux guerres de Silésie et à celle de Sept Ans comme officiers dans les hussards.

Le deuxième fil conducteur est celui de la pensée militaire. Dans ce thème, nous retrouvons les contributions déjà évoquées d’Edouard Hediger et de Jean-Jacques Langendorf. En ce qui concerne cette dernière, soulignons que Warnery est l’auteur d’une œuvre, à la fois remarquable et considérable, sur la guerre au milieu du XVIIIe siècle. Si ses travaux sont controversés, il est cependant un des premiers à s’intéresser aux questions morales et à ce que Clausewitz appellera, quelques décennies plus tard, les "frictions" de la guerre.

Dans la thématique de la pensée militaire, la contribution la plus importante, avec ses 38 pages, est celle que Jean-Philippe Chenaux consacre au colonel Feyler – "Le colonel Feyler ou la passion du journalisme". Ecrivain militaire renommé à l’étranger, décoré et récompensé à plusieurs reprises, notamment par l’Académie française, Feyler a été rédacteur en chef de la Revue Militaire Suisse (RMS) entre 1896 et 1931, longue période de 45 ans entrecoupée par l’"interrègne" d’Arthur Fonjallaz entre 1919 et 1921. Chenaux développe quelques éclairages sur la pensée de Feyler et sa carrière de journaliste civil et militaire. La richesse et la variété de ces coups de projecteur ne peut que nous faire regretter l’absence d’une réelle biographie de ce personnage passionnant qui a d’abord travaillé comme avocat, s’est battu aux côtés de sa sœur Marie en faveur du suffrage féminin, était également musicien apprécié et sportif accompli. Cette contribution est, dans un certain sens, prolongée par celle de Pierre Streit sur Roger Masson, chef du Service de renseignement suisse durant la Deuxième Guerre mondiale et successeur de Feyler à la tête de la RMS.

Un troisième fil conducteur est celui des institutions. La contribution de Gilbert Marion étudie les liens entre les abbayes vaudoises et l’Etat au fil du temps. Dans "Armée de masse et démocratie", Olivier Meuwly traite de l’organisation militaire vaudoise à partir de la création du canton en 1803. Il souligne l’importance accordée dans ce cadre à la "mystique du nombre". Durant tout le XIXe siècle, les effectifs des troupes vaudoises sont importants, souvent supérieurs à ce qui était institutionnellement prévu. Cette propension des Vaudois à faire un effort particulier en faveur de la défense du pays s’exprime notamment par une surreprésentation, par rapport à la taille de la population, des officiers EMG et des officiers au sein de l’armée suisse. Retenons encore l’article en allemand de Bruno Wägli sur les Vaudois à la tête du Département militaire suisse. Sur les 15 conseillers fédéraux vaudois, 9 – y compris Guy Parmelin – ont dirigé celui-ci. Aucun autre Romand n’a eu cet honneur, les 21 autres chefs du Département ont tous été des Alémaniques!

(© CHPM)

(© CHPM)

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La Suisse: Une puissance maritime! (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

La flotte suisse a connu un important développement depuis le début des années 2000. En 10 ans, le nombre de bâtiments a doublé. Il s’élève actuellement à une cinquantaine d’unités, dont un voilier, représentant une capacité totale de chargement de plus de 1,7 mio de tonnes (tonnage de port en lourd – TPL), ce qui équivaut à environ un pour mille du tonnage mondial. La composition de cette flotte est variée et comprend des vraquiers, des navires à usages multiples ainsi que de navires-citernes pour le transport d'asphalte et de produits divers.

Ce développement est remarquable, surtout en comparaison avec le déclin général – Hervé Coutau-Bégarie parle même d’effondrement dans son Océan globalisé – enregistré par les pavillons européens au cours des dernières décennies, même si le recours aux pavillons bis a permis, dans une certaine mesure, de compenser cette évolution. Ainsi, un pays comme le Portugal n’avait plus que 22 navires sous pavillon national en 2001, tandis que la France est descendue, depuis quelques années, au-dessous des 200 unités.

Un géant mondial du shipping

La Suisse occupe une place prépondérante dans le domaine du shipping. Cette position est due à la présence de plusieurs sociétés basées notamment à Genève. La plus importante d’entre elles est la MSC SA (Mediterranean Shipping Company SA) qui se situe au deuxième rang mondial, avec, en 2015, 451 navires représentant 13,22% des capacités mondiales. Elle est devancée de peu par la société danoise Maers Line A/S et ses 478 navires (13,45%), tandis que la société française CMA CGM SA, en troisième position, possède 375 unités (8%).

MSC est une société très discrète qui délivre peu d’informations sur ses résultats financiers. Elle a été crée dans les années 1970 par un Italien, Gianluigi Aponte, qui a commencé à travailler avec un navire d’occasion. Le succès de l’entreprise a commencé en faisant du commerce entre la Méditerranée et la Somalie. Longtemps installé à Anvers, le siège social de l’entreprise a été déplacé à Genève à la suite d’un conflit avec le fisc belge. D’autres sociétés de shipping, nettement moins importantes mais tout aussi discrètes selon la tradition de la branche, sont également présentes en Suisse, comme Swiss Marine, Riverlake et Shipping Assets Management (SAM). Le nombre exact d’entreprises est inconnu, plusieurs d’entre elles ayant des activités multiples, ce qui entraîne des difficultés pour déterminer précisément leur secteur d’activité.

Le Lugano (© Poste)

Le Lugano (© Poste)

Comment expliquer cette position privilégiée de la Suisse dans le domaine du shipping? Outre les aspects fiscaux et la bonne réputation de la Suisse, cela s’explique par le développement d’un réseau économique dense comprenant des sociétés de trading, des banques, des compagnies d’assurances… Ce réseau s’est constitué à partir de la fin des années 1940, lorsque l’économie suisse a commencé à se spécialiser dans le commerce international et celui des matières premières. Avec la fin de la Guerre froide, le développement de la mondialisation et la croissance des importations chinoises, ces secteurs économiques se sont encore renforcés et Genève en est devenue une des plaques tournantes. Comme plus de 90% du commerce mondial transite par la mer, le shipping a trouvé à Genève un terrain particulièrement propice à son installation.

Une puissance menacée?

La puissance maritime de la Suisse est cependant précaire et au cours de ces dernières années diverses menaces sont apparues à l’horizon. L’existence de la flotte sous pavillon suisse est remise en cause, tout au moins dans son format. Le nombre d’unités est supérieur aux besoins de transport du pays et, du fait de la mondialisation et de l’influence d’un ultralibéralisme de mauvais aloi, les tentations de recours à des solutions étrangères sont nombreuses. Une étude est actuellement en cours pour déterminer si un pavillon suisse est toujours nécessaire. Elle sera prochainement transmise au Conseil fédéral. De son côté, le fonds de cautionnement est aussi menacé. En raison des difficultés rencontrées par le transport maritime à la suite de la crise de 2008, certains armateurs de la flotte suisse connaissent des difficultés et les finances fédérales craignent de devoir desserrer les cordons de la bourse. Les conditions d’un nouveau fonds de cautionnement, devant entrer en vigueur en 2017, sont en cours de négociation.

Les activités de shipping sont également soumises à de fortes contraintes. Les capacités de transport sont trop importantes alors que la demande en transport, suite à la crise de 2008, a connu une diminution. Certains prix ont chuté de 60%. Par ailleurs, le commerce des matières premières a tendance à se déplacer, notamment à Singapour. Ce déplacement pourrait entraîner les compagnies de shipping dans son sillage. (Fin)

Le Stockhorn (© Poste)

Le Stockhorn (© Poste)

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