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Un pont trop loin?

Publié le par Dimitry Queloz

STREIT, Pierre, Arnhem 1944. Un pont trop loin?, Paris, Economica, 2016, 110 pages

L’ouvrage est une synthèse sur l’opération Market Garden que le grand public connaît généralement grâce au très beau film de Richard Attenborough Un pont trop loin. Il se focalise sur les liens entre les opérations, qui sont brièvement présentées jour par jour, et le renseignement, dont les failles sont, pour beaucoup d’historiens, à l’origine de l’échec britannique.

Pierre Streit commence son livre par une brève présentation du développement des forces aéroportées après la Première Guerre mondiale et leur engagement au cours de la Deuxième. Après 1918, ce sont les Soviétiques qui développent les forces aéroportées et leur doctrine d’emploi dans le cadre du concept de bataille en profondeur (cf. les généraux Toukhatchevski et Triandafillov). Dans les années 1930, les purges de Staline freinent ce développement et ce sont les Allemands qui prennent le relai. Sous l’impulsion de Goering et en suivant l’exemple des Soviétiques, ils créent des forces aéroportées. Celles-ci sont utilisées dès 1940 au Danemark et en Norvège, aux Pays-Bas et en Belgique. Après les difficultés rencontrées en Crète en 1941, les parachutistes allemands ne sont plus engagés que comme infanterie d’élite dans les combats les plus durs.

Les Britanniques et les Américains sont en retard dans le domaine. Ils commencent à constituer des forces aéroportées seulement à partir de 1940. Le développement sera toutefois rapide. En 1944, les Alliés disposent d’une force aéroportée comprenant 2 divisions anglaises, 2 américaines et 1 brigade polonaise. L’emploi opérationnel se limite à la couverture des flancs et à la prise des terrains clés situés immédiatement en arrière du dispositif de l’adversaire dans le cadre des opérations de débarquement. Market Garden, dont le concept d’emploi est très proche de celui des Allemands au début de la guerre, constitue donc une première. "Il s’agit par une action audacieuse menée dans la profondeur adverse de précipiter tout simplement la fin de la guerre. En réalité, il s’agit d’une véritable opération aéroterrestre qui combine actions aéroportées et actions terrestres."

Market Garden est un échec tactique, opératif et stratégique, même si la plupart des objectifs ont été atteints. La 1ère division aéroportée n’a en effet pas réussi à s’emparer de l’objectif principal, le pont routier d’Arnhem, et à le tenir jusqu’à l’arrivée du 30e corps blindé. La traversée rapide du Rhin, la pénétration en Allemagne du Nord et la victoire avant l’hiver n’auront pas lieu. La défaite nazie devra attendre le printemps de l’année 1945 et ce sont les Soviétiques qui entreront dans Berlin.

Les raisons de cet échec sont nombreuses. Un premier facteur est d’ordre psychologique. Les Alliés ont été trop optimistes et ont largement sous-estimé les forces allemandes en raison des rapides succès obtenus dans les semaines qui ont suivi la victoire en Normandie. En dépit de la surprise, la résistance allemande est au contraire immédiate et déterminée sous la conduite d’officiers très combattifs.

Les mauvaises conditions météorologiques expliquent aussi en partie l’échec de Market Garden. Pour la réussite de l’opération, il aurait fallu disposer de trois jours continus de beau temps. Mais, dès le deuxième jour, le mauvais temps perturbe le plan. Le ravitaillement et le renforcement de la 1ère division ne s’effectuent que difficilement, l’appui tactique des troupes au sol et les opérations d’interdiction sont impossibles. L’armée allemande peut donc envoyer les renforts nécessaires à la bataille.

Les problèmes logistiques sont également nombreux. Il n’y a pas assez d’appareils de transport pour déployer d’un coup l’ensemble du 1er corps aéroporté. La 1ère division est donc transportée en trois jours, ce qui est contraire au principe de concentration des forces. De plus, ses moyens de transmission sont défaillants. Elle ne peut communiquer ni avec la RAF, ni avec le QG du 1er corps à Nimègue, sans compter la trop faible portée des radios qui ne permettent pas de relier entre elles ses unités trop éloignées les unes des autres.

C’est toutefois dans le domaine du renseignement que les carences sont les plus graves. L’opération a été préparée en trop peu de temps et les négligences ont été importantes. Toutefois, l’auteur précise que c’est la distribution plus que la collecte du renseignement qui a été problématique. Dans la planification, on n’a pas tenu suffisamment compte du terrain et de l’adversaire. Les rapports de la résistance hollandaise indiquant la présence d’unités blindées SS dans le secteur ont été négligés. Le secteur d’engagement de la 1ère division est mal connu. Les abords immédiats des objectifs ne sont pas propices à un aéroportage de masse. La présence d’une forte DCA sur l’aéroport de Deelen conduit la RAF à exiger que les troupes soient larguées à 12 km du pont routier d’Arnhem qui est l’objectif principal. Il faudra cinq heures aux parachutistes pour l’atteindre, ce qui enlève tout effet de surprise. Concernant le terrain que doit traverser le 30e corps, la situation est sans doute encore pire. Les marécages et les canaux empêchent un déploiement des chars. Il y a une seule route, souvent surélevée, ce qui expose ces derniers au feu des armes antichars allemandes. La progression du 30e corps est considérablement ralentie. Alors qu’il aurait dû franchir les 100 km qui le séparaient d’Arnhem en deux jours, il ne parviendra pas à atteindre le pont avec le gros de ses forces, même au 9e jour de combat!

Finalement, comme l’a souligné un officier du 30e corps, le problème fondamental de l’opération était peut-être non pas d’avoir voulu aller un pont trop loin, mais plutôt d’avoir manqué d’une route!

(© blogdéfense)

(© blogdéfense)

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Napoléon à Sainte-Hélène

Publié le par Dimitry Queloz

La conquête de la mémoire

Le Musée de l’armée vient d’inaugurer une très belle exposition consacrée à l’exil napoléonien de Sainte-Hélène. Réalisée à l’occasion de la restauration du mobilier original de la demeure de Longwood, l’exposition fait découvrir au visiteur de magnifiques pièces, comme cette "aigle blessée" – une aigle de drapeau percée par un projectile –; le fusil de chasse que Napoléon a offert au lieutenant Besson à Rochefort en remerciement de sa proposition d’évasion à bord de La Magdalena; le billard qui occupait la salle qui servait à l’Empereur de lieu de lecture, de réception et de discussion et où il a dicté une partie de ses "mémoires" à Las Cases; l’épée d’Austerlitz; plusieurs tenues de Napoléon – notamment celle, célèbre, de colonel des chasseurs à cheval de la garde qu’il avait l’habitude de porter sur les champs de bataille et qui a contribué à sa légende…

L’exposition comprend deux parties. La première traite de la deuxième abdication de l’Empereur à la suite de la défaite de Waterloo, de l’incertitude quant à son sort dans les jours qui suivent, de la reddition aux Anglais, de l’attente dans les ports du Sud de l’Angleterre – Torbay, Plymouth –, du voyage sur le Northumberland vers Sainte-Hélène, puis, enfin, du séjour dans l’île-prison de l’Atlantique Sud. Le lieu de l’exil n’est pas choisi au hasard. Sainte-Hélène est une des "îles les plus isolées du monde". On ne veut pas laisser à l’empereur déchu la possibilité d’un nouveau retour. A l’époque, Sainte-Hélène appartient à l’East India Company et constitue un relai sur la route des Indes. Le vainqueur de Napoléon à Waterloo y a séjourné lors de son retour vers l'Angleterre en 1805, alors qu’il était encore connu sous le nom d’Arthur Wellesley. Contrairement à Napoléon, le futur duc de Wellington trouve le lieu très hospitalier. Il écrit à son frère Richard: "L’intérieur de l’île est magnifique et le climat est apparemment un des plus salubres de tous les endroits où j’ai vécu."

La seconde partie, intitulée Sainte-Hélène, L’ultime combat, s’intéresse à la mémoire napoléonienne. Napoléon a toujours cherché à façonner la trace qu’il allait laisser dans l’histoire. Les moyens de propagande employés sont connus: bulletins de l’armée, peinture – avec notamment les œuvres de Jacques-Louis David –, monuments… Au moment de partir pour l’île d’Elbe, il déclare à ses grognards: "Je veux écrire les grandes choses que nous avons faites ensemble!" A Sainte-Hélène, "l’histoire devient ainsi l’ultime champ de bataille. La mémoire, l’ultime combat". Napoléon rédige alors ses mémoires. Il les dicte à ses plus proches compagnons d’exil – Bertrand, Gourgaud, Las Cases –, relit les textes plusieurs fois, les corrige et, une fois satisfait, les fait recopier en vue de la publication par Saint-Denis, le fameux Mamelouk Ali. L’Empereur utilise également Las Cases à qui il raconte ses souvenirs au cours de longues conversations qui formeront la matière du texte du Mémorial de Sainte-Hélène publié en 1823.

L’exposition consacre une place importante à la mort de Napoléon et à l’expédition de 1840 chargée de transférer les cendres de l’Empereur à Paris, aux Invalides. Nombre de témoins de l’exil – Bertrand, Gourgaud, le fils de Las Cases, Ali – embarquent sur La Belle Poule repeinte en noire et équipée d’une chapelle ardente pour l’occasion. L’expédition est autant un acte mémoriel que politique et patriotique. Le prince de Joinville, fils cadet de Louis-Philippe, en assure le commandement. A Sainte-Hélène, l’ouverture de la tombe, puis des quatre cercueils concentriques permet de découvrir le corps parfaitement conservé de l’Empereur!

Napoléon a gagné sa dernière bataille, celle de la mémoire. Si Chateaubriand avait raison en disant de lui qu’il cherchait avant tout à créer sa propre grandeur, celle-ci rayonnait également sur ses compagnons d’armes et sa légende est, maintenant, éternelle. Balzac a été plus avisé que l’auteur des Mémoires d’outre-tombe en faisant dire au Colonel Chabert: "Notre soleil s’est couché. Nous avons tous froid maintenant."

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