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Articles avec #deva tag

Conférence du chef du DDPS à l’Université de Lausanne (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

L’acquisition frauduleuse d’information

 

Le chef du DDPS a commencé son propos en soulignant que le phénomène n’était pas nouveau. En effet, déjà dans l’Antiquité, des espions essayaient d’obtenir des informations sur l’adversaire. Ce qui est nouveau en revanche, c’est l’ampleur pris par l’espionnage avec l’arrivée des nouvelles technologies liées au numérique et les possibilités offertes par ces dernières. Pour les services de renseignement, il s’agit d’un véritable défi et il est vital pour eux de disposer des personnels qualifiés en nombre suffisant dans les différents domaines informatiques. Pour illustrer cette importance, Guy Parmelin a mentionné l’exemple du MI 6 qui, au moment de la conférence, recrutait 9 spécialistes informatiques sur les 16 postes mis au concours!

 

L’emploi des nouvelles technologies à grande échelle soulève de nombreuses difficultés pour les Etats, les institutions, les industries, les individus. Tout d’abord, les activités d’espionnage peuvent être effectuées avec des moyens relativement limités et elles sont largement pratiquées, ce qui crée une grande fragilité, même envers de petits Etats respectables qui ne se privent pas d’espionner les autres pays. Par ailleurs, les possibilités d’obtenir des renseignements se sont considérablement développées du fait de la constitution des systèmes d’information. Tout, ou presque, est stocké sur des ordinateurs ou des serveurs en réseaux et les possibilités de pénétrer ces systèmes sont nombreuses via les ordinateurs, les Smartphones, les objets connectés de toute sorte qui ne sont pas toujours très bien sécurisés. Beaucoup d’utilisateurs ne prennent en effet pas toutes les précautions nécessaires, même les plus élémentaires.

 

Le deuxième problème réside dans le fait que les actions menées dans le cyberespace ne permettent pas seulement d’obtenir des informations. Elles permettent aussi de mener des opérations de propagande à une vaste échelle. Elles donnent enfin la possibilité de prendre le contrôle de certains systèmes, comme les réseaux de télécommunication ou d’énergie. Les actes de piratage peuvent conduire à la mise hors service de ces systèmes et à la paralysie d’un pays. Se pose aussi la question de la résilience. En combien de temps un pays ou une entreprise a-t-il/elle retrouvé sa situation d’avant l’attaque? Et à quel prix? En Suisse, un blackout total coûterait entre 2 et 4 mia de francs suisses par jour. En 2025, la facture pourrait s’élever à 6 mia.

 

Si nombre de ces informations et problématiques étaient déjà largement connues, les quelques minutes consacrées à la présentation de la stratégie du Conseil fédéral et des grandes orientations du chef du DDPS en matière de défense dans le domaine cyber ont été particulièrement intéressantes. Comme cela a été rappelé au moment des questions, la Suisse a mis en place une stratégie et créé un groupe de défense en 2012. Ce dernier dépendant du département des Finances et non du DDPS, plusieurs interventions parlementaires ont eu lieu en faveur de la constitution d’un pôle cyber au sein de celui-ci.

 

Guy Parmelin n’est pas forcément partisan d’une telle organisation et, surtout, il n’est pas un adepte des changements fréquents dans les organigrammes. Actuellement, il défend la thèse d’un rôle non-primaire de son département dans le domaine cyber. La réflexion est en cours et un plan d’action est à l’étude. Les moyens à disposition seront triplés dans les prochaines années, mais dans le cadre d’un budget de la défense constant.

 

Pour le chef du DDPS, les compétences en matière de lutte dans le domaine cyber doivent être réparties entre civils et militaires. La police et les entreprises doivent s’occuper de ce qui relève de la criminalité. Le rôle de l’armée doit être doublement limité. Elle ne doit s’occuper que du domaine "menace" et son action doit être subsidiaire. Ce sont donc les moyens civils qui doivent jouer le rôle principal. Dans ce cadre, Guy Parmelin a insisté sur le rôle que devraient jouer les milieux académiques, notamment l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Une collaboration étroite entre l’Etat et ces derniers est hautement souhaitable, notamment en ce qui concerne le personnel spécialisé. A l’exemple de ce qui existe en Israël, des modalités plus souples de recrutement et de service militaire pour les spécialistes formés dans les Hautes écoles seront bientôt en vigueur dans le cadre du projet DEVA.

 

L’évolution des conflits

 

Pour Guy Parmelin, il existe une conflictualité latente en Europe. Un conflit classique est peu probable, mais pas totalement exclu. L’abolition des distances – notamment avec l’emploi de drones pilotés depuis des postes très éloignés des zones d’engagement – et l’hybridation sont les deux caractéristiques majeures des conflits actuels. Ces paramètres doivent être intégrés dans les réflexions stratégiques et l’armée adaptée en conséquence. C’est ce que prévoit le projet DEVA qui se caractérise par une réduction de la taille de l’armée, une plus grande disponibilité et un meilleur équipement.

 

Terminons cette synthèse de la conférence du chef du DDPS par la réponse donnée à une question qui était sans doute la plus provocatrice, mais aussi probablement la plus intéressante: "La Russie est-elle une chance pour la sécurité et l’indépendance de l’Europe?" Pour Guy Parmelin, qui a souligné la difficulté à répondre à cette question, la Russie ne représente pas une chance. En Crimée, elle a clairement imposé une modification des frontières par la force. Cet acte a fait naître une grande inquiétude dans des pays comme les Etats baltes et la Pologne qui ont augmenté leurs budgets militaires. L’argent ainsi dépensé manquera dans d’autres domaines, ce qui constituera un frein à un développement économique et social harmonieux dans ces pays. (Fin)

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DEVA: Interview du Brigadier Alain Vuitel (2 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

Lors des consultations et des premières discussions en commission, quelles ont été les principales critiques émises contre le projet DEVA?

D’une manière synthétique, les remarques ont concerné quatre domaines. Premièrement, la durée des cours de répétition. Le projet DEVA prévoit des cours de répétition d’une durée de deux semaines. Certains voudraient maintenir la durée actuelle de trois semaines.

La taille de l’armée a aussi fait l’objet de remarques. Les effectifs de 100'000 prévus dans le projet DEVA représentent bien entendu un compromis en fonction des données cadres données à l’armée pour la planification. Il faut cependant souligner qu’il n’est pas pensable de revenir à des effectifs aussi importants que dans les organisations du temps de la Guerre froide en raison des contraintes du monde économique, de la démographie et des ressources à disposition. Par exemple, avec les effectifs prévus dans DEVA, il faut former chaque année 800 nouveaux jeunes officiers pour alimenter durablement la pyramide des cadres. Or, l’expérience accumulée depuis des années montre qu’il n’est pas possible d’aller au-delà de ce nombre avec un potentiel de 20'000 recrues annuelles.

Le budget a également été l’objet de nombreuses discussions au Parlement. Il a fait l’objet de plusieurs rapports et débats jusqu’à ce qu’il soit fixé à 5 milliards par année.

Enfin, les structures. Le chef de l’armée a reçu dans ce domaine énormément de conseils gratuits au cours de l’année dernière! Le projet DEVA représente un optimum. Notons encore la réduction du nombre de subordonnés directs du chef de l’armée.

La nouvelle structure sépare les Forces terrestres, qui comprennent les troupes mécanisées et les forces spéciales, des Divisions territoriales, qui comprennent les bataillons d’infanterie. N’y a-t-il pas le danger de voir une spécialisation des missions: pour les Forces terrestres celles du combat classique et pour l’infanterie celles d’appui aux autorités civiles? Le raccourcissement de la durée des cours de répétition n’accentuera-t-il pas ce phénomène?

Il faut se demander ce que signifie le terme "défense" en ce début du XXIe siècle. Une attaque contre un pays ne se fait plus forcément au moyen de divisions blindées. D’autres attaques sont possibles, notamment dans le domaine du cyberespace et dans celui de l’information. De plus, un pays moderne comme la Suisse dépend de ses infrastructures critiques. Le conflit actuel en Ukraine montre bien que celles-ci doivent être protégées pour qu’un pays puisse continuer à vivre. Ce sera la mission des divisions territoriales que de défendre ces infrastructures critiques.

Les troupes d’infanterie pourront être renforcées par des forces mécanisées mobiles de manière à constituer des moyens mixtes, c’est-à-dire interarmes. Leur mission consistera, par exemple, à reprendre des portions de territoires perdus. En cas de conflit conventionnel, l’infanterie sera également capable de tenir des secteurs et de barrer des axes. Elle contribue ainsi directement au combat d’ensemble.

Avec des cours de répétition à deux semaines au lieu de trois, n’a-t-on pas le risque de voir le degré d’instruction baisser fortement? Quelles mesures sont envisagées pour diminuer ce risque?

La décision d’adopter une durée de deux semaines pour les cours de répétition correspond à un compromis entre les besoins de l’armée, les moyens dont elle dispose et les attentes de la société civile. Depuis plusieurs années, l’économie exerce une forte pression sur le système militaire et celle-ci augmente encore avec la crise économique et le problème du franc fort. Les cadres, à partir du grade de capitaine, ont souvent d’importantes responsabilités dans l’économie et, dans le contexte de concurrence exacerbée qui règne aujourd’hui, il ne va plus de soi de s’absenter régulièrement trois à quatre semaines de suite.

Les mesures envisagées pour diminuer le risque d’une baisse du niveau d’instruction des troupes sont au nombre de trois. Les cours de répétition de deux semaines seront précédés d’une semaine de cours de cadres destinée à préparer les deux semaines d’instruction. Des CTT (cours tactiques et techniques) auront également lieu une année sur deux pour les officiers. Ces cours auront pour but de garantir leur niveau de formation théorique et tactique. Enfin, l’instruction des cours de répétition sera plus efficiente grâce à une utilisation plus optimale des infrastructures d’instruction, comme celles de Bure, par exemple, qui sont parmi les plus modernes d’Europe. Les sections et les compagnies seront entraînées dans le cadre d’exercices-types.

Rien n’est toutefois encore décidé en la matière. La Commission de sécurité du Conseil des Etats préconise de maintenir une durée de trois semaines pour les cours de répétition. Il faudra donc voir les résultats des débats parlementaires. La question devra cependant être discutée dans un cadre plus large; le nombre de jours de service total par année, qui avait été fixé à cinq millions devra, dans un tel cas, être revu à la hausse, respectivement cette limite supprimée.

L’armée a déjà dû abandonner certaines compétences comme la reconnaissance aérienne et l’appui au sol. De plus, nombre de matériels devront être prochainement remplacés. Sera-t-il possible de maintenir et de récupérer toutes ces compétences avec des effectifs réduits et le budget prévu? Quelles sont les priorités, le cas échéant?

Il s’agit, en fin de compte, de définir quelles sont les capacités pour l’armée d’aujourd’hui et pour celle de demain. Ces capacités peuvent se classer en trois catégories. Les capacités essentielles; les capacités de base, qu’il est possible de redévelopper le cas échéant; les capacités qui peuvent être négligées parce qu’elles peuvent être récupérées facilement. Les ressources, limitées, impliquent des choix.

Actuellement, trois priorités ont été fixées. Premièrement, combler les lacunes en matière de télécommunication, y compris en ce qui concerne le domaine de la sécurité. Le but est de disposer d’un réseau protégé et autonome. La question n’est pas seulement d’ordre technique et militaire. Elle revêt avant tout une dimension politique puisqu’il s’agit de disposer d’un outil de conduite au niveau du pays.

La deuxième priorité concerne la défense aérienne. Dans un premier temps, il s’agira de remplacer l’ensemble des systèmes de DCA actuels qui deviennent obsolètes. A moyen terme, il faudra aussi prolonger la durée de vie des F/A-18 en raison du refus d’acheter des Gripen.

Enfin, il sera nécessaire de compléter les moyens des forces terrestres par l’acquisition de lance-mines pour l’appui de feu et d’un système d’exploration au sol.

La réforme DEVA représente un tournant dans de nombreux domaines par rapport à l’Armée XXI (instruction des cadres, équipement de toutes les formations, disponibilité élevée, capacité à mobiliser rapidement…). Combien de temps faudra-t-il pour que la réforme déploie la totalité de ses effets?

Selon la planification, la réforme commencera au début de l’année 2017. Le processus de transformation durera quatre ans et la nouvelle armée sera pleinement opérationnelle le 1er janvier 2021. La période de transformation sera, par nature, une période délicate. Le défi sera de maintenir des capacités pour les engagements les plus probables au cours de ces quatre années. (Fin)

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DEVA: Interview du Brigadier Alain Vuitel (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Il y a quelques jours, le Parlement suisse a commencé à débattre du projet de développement de l’armée DEVA. Nous avons eu l’occasion, et le plaisir, de nous entretenir de ce sujet avec le Brigadier (général de brigade) Alain Vuitel qui nous a aimablement accueilli dans son bureau de Berne. Le Brigadier Vuitel est actuellement chef de l’état-major du commandement de l’armée et chef d’état-major du chef de l’armée. En 2012, il avait été nommé délégué du chef de l’armée pour le DEVA.

Nous tenons à exprimer toute notre gratitude au Brigadier Vuitel pour son très chaleureux accueil et le temps qu’il a bien voulu nous accorder pour répondre à nos questions.

 

Mon Brigadier, quelles raisons ont conduit l’armée à une nouvelle réforme, une dizaine d’années seulement après l’entrée en vigueur de l’Armée XXI? Celle-ci n’est-elle donc plus du tout viable?

Comme toutes les organisations, l’armée évolue en permanence. Les changements ont par ailleurs lieu d’une manière plus fréquente lorsque la situation internationale l’exige. Ainsi, au cours de son histoire, l’armée suisse a connu d’importantes réformes après la guerre de 1870-1871, avant et au cours des deux guerres mondiales, pendant la Guerre froide, etc.

Ces changements sont également fonction de deux facteurs: les moyens et les choix politiques. L’Armée XXI a très vite connu des problèmes en ce qui concerne les moyens. Il a donc fallu apporter des adaptations. Ce fut l’Etape de Développement 08-11. De plus, les Commissions de la politique de sécurité du Conseil national et du Conseil des Etats ont chargé le DDPS d'exposer dans un rapport publié en 2011 les carences de l'armée. Les principales concernaient la logistique (manque de matériel pour équiper toutes les troupes, problèmes de disponibilité) et la formation des cadres. En raison des paiements des galons plus courts qu’auparavant, ces derniers manquaient d’expérience pratique.

Parallèlement, un nouveau rapport sur la politique de sécurité a été publié en 2010. Celui-ci contenait trois grandes recommandations. Premièrement, l’armée devait s’orienter vers les engagements les plus probables. Ensuite, elle devait être plus en phase avec la société actuelle, notamment en ce qui concerne les besoins de l’économie. Enfin, elle devait maintenir un cœur de compétence en matière de défense.

Toujours en 2010, au mois d’octobre, un nouveau rapport sur l’armée a également été publié. Ce document a notamment défini un profil de prestation pour l’armée. Il insistait également sur le fait que l’armée devait pouvoir être engagée rapidement. La disponibilité était un des points centraux du texte.

Les mesures prises par le DDPS et les deux rapports de 2010 ont conduit à la réforme DEVA. Celle-ci comprend quatre axes principaux. Le premier concerne la disponibilité de l’armée qu’il s’agit d’augmenter afin de remplir le profil de prestation de l’armée. Ce profil comprend la mise à disposition, en 10 jours, de 35'000 militaires en faveur des autorités civiles, ainsi que la possibilité de mettre sur pied la totalité de l’armée dans un délai plus long.

Pour y parvenir, l’armée doit être totalement équipée – c’est le deuxième axe. En raison des ressources à disposition, il sera nécessaire de réduire la taille actuelle de l’armée qui comprendra 109 bataillons.

Le troisième axe est la régionalisation de l’organisation de l’armée. Les interventions de cette dernière se font essentiellement dans un cadre cantonal ou régional. Il a donc été décidé de renforcer l’ancrage régional des troupes en transformant les formations territoriales existantes en divisions territoriales. Celles-ci comprendront chacune 4 bataillons d’infanterie, 1 bataillon du génie, 1 bataillon de sauvetage et d’autres formations en fonction des besoins. Ces nouvelles divisions territoriales auront la responsabilité de la mobilisation décentralisée des troupes.

Enfin, le dernier axe concerne les cadres. Ceux-ci ont des liens de plus en plus étroits avec l’économie, ce dont il faut absolument tenir compte. De plus, leur expérience militaire doit constituer un avantage dans leur carrière civile. C’est pourquoi il a été décidé de renforcer leur formation pratique. A l’avenir, les paiements des galons se feront à nouveau dans le cadre d’écoles complètes et non plus écourtées comme maintenant.

Voilà ce qu’il en est du projet DEVA et de son historique. Maintenant, nous en sommes arrivés au début du processus de décision politique.

Le projet DEVA représente une réforme importante de l’armée, d’une envergure comparable à celle d’Armée XXI. Or, il suscite, pour le moment du moins, peu d’intérêt au sein de la population. Comment expliquez-vous ce phénomène?

Jusqu’à présent, le projet DEVA était essentiellement dans sa phase de planification. Le débat politique n’a pas encore réellement commencé. Cela débutera tout prochainement lors des discussions qui auront lieu au Conseil des Etats à partir du 10 mars dans le cadre de la session de printemps des Chambres fédérales. L’intérêt des médias et de la population va donc certainement augmenter.

L’année dernière, lors de la manifestation Air 14 (ndlr: commémoration du centenaire de la création des forces aériennes en Suisse), nous avions un stand d’information. Nous avons connu un certain succès auprès du public, en dépit de la forte concurrence des spectacles aéronautiques! De plus, nous avons pu constater que nos concitoyens comprenaient bien la logique de DEVA. (A suivre)

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DEVA ou la fin de l'euphorie kantienne (3 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

La fin de l’"euphorie kantienne"

Avec la réforme DEVA, l’armée tourne la page de l’"euphorie kantienne" apparue à la fin de la Guerre froide. Cette utopie inspirée des Lumières, largement diffusée dans les milieux politiques, intellectuels et même militaires, consistait à croire que l’Europe se trouvait dans une situation de paix durable suite à la chute du Mur de Berlin et à la disparition du bloc communiste, que la démocratie et le libre marché allaient s'imposer dans le Monde entier, que les relations entre Etats désormais démocratiques et peuplés de consommateurs heureux deviendraient pacifiques. Un quart de siècle plus tard, cette vision idéalisée et occidentalocentrée des relations internationales a montré toutes ses limites. Contrairement à ce que certains pensaient, l'histoire ne s'est pas arrêtée, bien au contraire!

Cette nouvelle posture de l'armée représente une autre facette du réalisme évoqué précédemment et montre l’intégration de la détérioration de la situation internationale dans la réflexion stratégique du Conseil fédéral et du Commandement de l'armée. Les attentats du 11-Septembre, la crise de l’Euro, le printemps arabe qui s’est rapidement transformé en hiver islamiste, la crise ukrainienne ont conduit à un revirement à 180°. Il n’est plus question de "Ten-Year Rule", ni de montée en puissance de l’armée avant d’être en mesure de répondre à une situation de crise. L’armée adopte désormais une nouvelle stratégie des moyens qui doit lui permettre de remplir ses missions rapidement, dans la durée et d’emblée avec des forces relativement importantes en dépit d’effectifs diminués.

Trois des quatre objectifs de la nouvelle organisation vont dans ce sens. L’armée doit tout d’abord être bien instruite et entièrement équipée de matériels modernes. Il n’est plus prévu de disposer d’une longue période pour parfaire l’instruction et acheter les équipements nécessaires avant un engagement d’envergure. La suppression des formations de réserve, mal entraînées et sous-équipées, doit permettre de dégager les moyens nécessaires pour doter toutes les troupes de leur dotation réglementaire en matière d’équipements et d’armements. La réintroduction d’une procédure de mobilisation rapide de l’armée, supprimée avec Armée XXI, constitue une autre facette de cette nouvelle stratégie des moyens. Notons enfin que, comme le souligne le message du Conseil fédéral, ces trois objectifs ont également pour but de donner un signal clair à l’étranger: la Suisse veut et a les moyens de se protéger et de se défendre avec des moyens militaires si cela est nécessaire. Vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, voilà un beau retour au concept de dissuasion!

Le concept de planification des missions et des engagements montre également la volonté de pouvoir faire face immédiatement à des situations de crises imprévues. Il distingue entre les prestations à fournir en permanence (par exemple la police de l’air), celles qui sont prévisibles comme la protection de conférences et, enfin, celles qui sont imprévisibles comme les catastrophes naturelles et les menaces terroristes. Pour répondre aux deux premières situations, l’armée dispose des formations professionnelles et en cours de répétition dont les engagements peuvent être planifiés en conséquence. En ce qui concerne les situations imprévisibles, le concept prévoit une réaction rapide, en trois temps. Les troupes professionnelles et en service doivent être en mesure de soutenir les autorités et les moyens civils en moins de quatre jours. Cinq bataillons de logistique et un bataillon de circulation et de transport ayant une disponibilité élevée doivent ensuite permettre l’engagement de 35'000 hommes dans les jours suivants. La conception de la logistique est ainsi désormais orientée vers le soutien des formations mobilisées et ne répond plus du tout à une logique d’économie d’entreprise comme c’est le cas actuellement.

Enfin, notons que le message du Conseil fédéral insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de maintenir de manière durable la capacité de défense "classique" de l’armée. Si des spécialisations sont nécessaires, si les Divisions territoriales chargées essentiellement de l’appui aux autorités civiles deviennent une des composantes majeures de l’armée, toutes les troupes doivent être en mesure de remplir des missions de défense. (Fin)

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DEVA ou la fin de l'euphorie kantienne (2)

Publié le par Dimitry Queloz

Une réforme marquée du sceau du réalisme

La réforme DEVA est marquée du sceau du réalisme. Elle tient en effet bien mieux compte que les deux précédentes organisations militaires des contraintes financières, démographiques et économiques propres au pays, ainsi que des limites du système de milice. Le fait d’inscrire la nouvelle réforme dans un cadre réaliste dans ces différents domaines doit être salué. L’armée vient de traverser en moins de vingt ans deux réformes majeures qui ont conduit à des impasses pour ne pas avoir suffisamment tenu compte de ces facteurs – notons toutefois que les problèmes de financement sont largement dus à la versatilité parlementaire. On ne peut donc qu’applaudir à la volonté de réaliser une réforme pérenne, économiquement et démographiquement viable dans le long terme. Cette stabilité est une question de survie pour notre armée qui ne peut, de par le système de milice, digérer de constantes réformes.

En ce qui concerne les moyens, c’est-à-dire le budget et les effectifs, le message du Conseil fédéral insiste sur la nécessité de maintenir un équilibre durable entre les ressources économiques et démographiques à disposition et les prestations à fournir. La diminution des effectifs et la faible augmentation du budget pèseront certes sur certaines capacités, notamment le combat classique, et c’est regrettable. L’évolution démographique, avec une baisse de la natalité, ne peut cependant pas être ignorée. Il est par ailleurs illusoire de penser, dans le contexte économique et politique actuel, et même si la situation internationale s’est notablement dégradée au cours de ces dernières années, que le Parlement accordera des moyens budgétaires nettement supérieurs qui permettraient de financer une armée moderne aux effectifs beaucoup plus importants.

A propos des effectifs et des moyens matériels, soulignons encore que la situation future ne sera pas fondamentalement différente (ni pire) qu’actuellement. La diminution des effectifs n’est en effet pas aussi importante qu’il y paraît au premier abord. Celle-ci est largement obtenue par la suppression des formations de réserve mal équipées et peu entraînées, donc peu disponibles à court et moyen termes – seules 20 formations actives sont supprimées sur un total de 72. Les 40'000 hommes du volant de "réserve" sont en outre bien mieux intégrés dans l’armée – leur disponibilité est donc supérieure – que les réserves d’Armée XXI. Quant aux moyens matériels, ils ne diminueront pas du fait de la réforme: les 134 chars de combat, les 133 obusiers et les 32 avions de combat qui équipent les brigades blindées et les forces aériennes resteront en service. L’élimination progressive des matériels désaffectés et obsolètes viendra par ailleurs redonner des capacités budgétaires supplémentaires pour l’acquisition de nouveaux moyens modernes indispensables dans les prochaines années.

La réforme de l’instruction constitue un deuxième aspect de ce réalisme de bon aloi. Armée XXI, désirant diminuer la charge de service des cadres, a raccourci la durée de leur école de recrues et celle de leurs paiements des galons. Il en a résulté des sous-officiers et des officiers plus jeunes et moins expérimentés. Le retour au système antérieur, avec une école de recrues complète pour tous et des paiements des galons dans le cadre d’écoles de recrues elles-aussi complètes, tient bien davantage compte des limites de notre système de milice, où les écoles de cadres sont moins longues que dans certaines armées professionnelles, ainsi que de l’expérience de vie et du commandement, forcément restreinte, de la jeunesse. Ce retour en arrière permettra de redonner aux cadres de milice une meilleure instruction technique et, surtout, une expérience dans la conduite des troupes, ainsi qu’une maturité dans la gestion des affaires humaines qui font actuellement défaut et qui constituaient des qualités importantes d’Armée 61 et d’Armée 95.

Enfin, le réalisme de la réforme tient aussi au fait qu’elle prend mieux en compte d'autres aspects du système de milice où les intérêts de l’économie, de la jeunesse et de l’armée sont en concurrence. Le raccourcissement de la durée des écoles de recrues et des cours de répétitions, la meilleure harmonisation des calendriers des services d’instruction de base avec ceux des universités et des hautes écoles devraient permettre de mieux concilier l’ensemble de ces intérêts. C'est le seul moyen si l'on veut éviter que les jeunes désireux de grader ne perdent un temps précieux dans leur formation civile ou finissent par renoncer devant de trop grands sacrifices, d'autant que le contexte actuel de la mondialisation et de la libre circulation des travailleurs exerce de fortes contraintes sur la vie professionnelle. (A suivre)

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