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Le grand échiquier de Poutine

Publié le par Dimitry Queloz

AUZON, Olivier d’, Le grand échiquier de Poutine, Panazol, Lavauzelle, 2015, 120 pages

Ce livre d’Olivier d’Auzon n’est pas une biographie de Vladimir Poutine, contrairement à celui de Vladimir Fedorosvski, Poutine. L’itinéraire secret que nous vous avons présenté il y a quelques semaines. Il traite de la situation géopolitique de la Russie et de sa politique étrangère au cours de ces dernières années. L’actualité occupe une large place dans l’ouvrage et l’auteur cite de nombreux extraits d’articles de presse, donnant ainsi la parole à divers acteurs – Sergueï Lavrov – ou commentateurs et spécialistes de la Russie, comme Hélène Carrère d’Encausse par exemple.

L’ouvrage se divise en quatre chapitres dont on pourra regretter le manque de structure. L’auteur ne présente en effet pas ses analyses en abordant les thèmes dans leur globalité et il n’adopte pas non plus une approche chronologique. Il procède plutôt par touches successives en apportant une succession d’éclairages ponctuels, ce qui oblige un certain nombre d’allers-retours parfois déstabilisants pour le lecteur.

Le premier chapitre présente les grandes caractéristiques de la politique étrangère de Vladimir Poutine. Celui-ci marquera l’histoire russe de son empreinte, notamment en raison de la durée de ses fonctions à la tête du pays. Poutine est entré en fonction en 2000 et il restera au poste de président au moins jusqu’en 2018. Pouvant être renommé une nouvelle fois pour six ans, il est probable qu’il dirigera la Russie jusqu’en 2024. Poutine est et restera donc un acteur incontournable de la scène internationale et sa diabolisation par les Occidentaux ne changera rien à cette situation! Cela est d’autant plus vrai que, selon l’auteur, la période post-guerre froide, largement dominée par les Américains et leurs alliés, est maintenant terminée depuis 2008. La crise géorgienne représente en effet un tournant car elle a mis fin à l’expansion de l’OTAN. Depuis, la Russie joue un rôle international croissant, de même que la Chine. La crise ukrainienne montre par ailleurs que la Russie a décidé de modifier "durablement ses relations avec ses partenaires internationaux". Elle tourne désormais le dos à l’Europe et développe ses relations avec divers Etats d’Asie centrale et orientale (Iran, Chine…). Retenons encore le fait que la Russie est un "pays de tradition islamique". Des musulmans ont été intégrés à l’empire depuis le XVIe siècle et ces peuples font partie intégrante de la population russe. Cela n’empêche pas Poutine d’être en première ligne dans la lutte contre l’islamisme, comme l’a montré la deuxième guerre de Tchétchénie. Cette politique rejoint par ailleurs un autre volet de la politique internationale russe. La volonté de maintenir en place certains régimes n’a pas seulement pour ambition de conserver des alliés et de gêner les politiques extérieures occidentales. Elle a aussi pour but d’empêcher la création de zones de non-droit où prospèrent les groupes terroristes islamistes, comme le montrent les exemples syriens et libyens.

Les deuxième et troisième chapitres sont étroitement liés et traitent du projet EURASIE et de la crise ukrainienne. Pour contrer l’extension de l’OTAN et de l’Union européenne à l’est, Poutine a développé le projet d’Union Economique Eurasiatique (UEE), calqué sur le modèle de l’Union européenne. Dans ce nouvel ensemble politico-économique, l’Ukraine aurait dû jouer un rôle central de lien entre les espaces européen et asiatique. Avec la crise ukrainienne, le projet a largement perdu, au moins pour un temps, son volet européen et la Russie se tourne davantage vers l’Asie. Cette réorientation politique renforce l’importance des pays d’Asie centrale. Cette région, constituée d’anciennes républiques soviétiques, joue un rôle primordial pour la Russie, que ce soit dans le domaine économico-énergétique ou celui de la sécurité – surtout la lutte contre l’influence islamiste. Le but de Moscou est de contrôler d’une manière ou d’une autre ces Etats et d’empêcher toute influence extérieure, notamment de la part des Etats-Unis ou de la Chine. A propos de cette dernière et des relations que la Russie cherche à entretenir avec elle, l’auteur met en évidence les nombreuses ambiguïtés existantes. En raison de sa puissance politique, économique et démographique, la Chine représente un partenaire indispensable, notamment pour construire un Monde multipolaire, mais aussi un danger. Aussi Poutine adopte-t-il une position complexe, comme le montre par exemple sa manière d’instrumentaliser l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS).

Enfin, le dernier chapitre traite du Moyen-Orient. Une des particularités de la Russie réside dans le fait qu’elle entretient des liens étroits avec le monde arabe depuis plusieurs siècles. A l’époque des tsars, la Russie était la protectrice des chrétiens orthodoxes en Orient. Durant la Guerre froide, le régime soviétique a largement soutenu les gouvernements arabes nationalistes, laïcs et, pour certains, marxisants. Depuis son arrivée au pouvoir Poutine cherche à reprendre à son compte cette politique d’influence qui lui permet, comme nous l’avons vu, de contrer l’influence occidentale. Si des succès ont été obtenus, comme récemment en Egypte, les Printemps arabes ont mis en difficulté la Russie, notamment en Libye et en Syrie. Toutefois, pour l’auteur, la politique russe de soutien aux régimes en place, très pragmatique, est plus cohérente que celle des Occidentaux, largement responsables du chaos actuel.

(© Lavauzelle)

(© Lavauzelle)

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1515 Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

SABLON DU CORAIL, Amable, 1515. Marignan, Paris, Tallandier, 2015, 512 pages

L’année 2015 marque le 500e anniversaire de la bataille de Marignan. Cet événement parmi les plus célèbres de l’histoire suisse et française fait l’objet d’une polémique dans notre pays – voir par exemple la synthèse du quotidien Le Temps. D’un côté, à droite, certains y voient le début de la neutralité helvétique et veulent en faire un symbole d’une tradition isolationniste qui serait une caractéristique de la politique suisse depuis des siècles. Cette vision leur permet de justifier par l’histoire un certain repli sur soi actuel, ainsi que la volonté de rester à l’écart de l’Union européenne et des autres grandes formes de coopérations supranationales. De l’autre côté, une certaine gauche adepte de l’ouverture vers l’Europe, du rejet de l’idée de nation, de la déconstruction de l’histoire et de son individualisation forcenée cherche tout simplement à passer sous silence cet épisode tragique de notre histoire qui ne concernerait, en fin de compte, que l’histoire bataille, à nier son influence sur l’histoire politique de la Suisse.

Loin de ces positions partisanes, Amable Sablon du Corail, qui affirme cependant que la neutralité suisse ne date pas de cette période mais du début du XIXe siècle, nous propose un livre remarquable en tout point, au demeurant fort bien écrit, dont nous recommandons tout particulièrement la lecture. L’auteur nous présente une analyse globale des événements et ne se contente pas de les observer par le petit bout du canon de la dernière couleuvrine de François Ier! Il n’étudie pas seulement la bataille, mais l’ensemble de la période en nous en présentant tous les aspects de manière synthétique et très claire: politique étrangère et diplomatie, économie, institutions militaires, cultures et sociétés, bataille et ses conséquences… Soulignons encore la parfaite maîtrise des sources primaires et secondaires, aussi bien du côté français que du côté suisse.

Dans ses conclusions, l’auteur tire cinq leçons. Premièrement, l’importance de l’argent qui a permis à François Ier de soutenir un effort militaire dont ses adversaires n’étaient pas capables. "Plus que les charges de cavalerie à Marignan, ce fut la capacité des Français à trouver les sommes colossales nécessaires au paiement comptant des insatiables lansquenets qui a emporté la décision."

Pour Amable Sablon du Corail, la puissance financière ne suffit toutefois pas à remporter la victoire sur le champ de bataille, comme le montre l’exemple suisse. Quelques cantons aux ressources économiques et démographiques limitées ont en effet réussi à dominer les plus grandes puissances de la fin du Moyen Age et du début de la Renaissance. A Marignan, la victoire n’a d’ailleurs pas été loin le 13 septembre au soir. Pour l’auteur, et c’est la deuxième leçon qu’il tire, la puissance militaire des Confédérés réside dans leur organisation militaire "qui reproduit à la guerre les solidarités du temps de paix. Les Suisses combattent aux côtés de leurs amis, de leurs parents, de leurs voisins [ce qui a pour conséquence essentielle] que l’on se bat sous le regard de camarades ou de parents qu’on retrouvera après le retour au foyer".

Le troisième enseignement que l’auteur met en évidence est, au premier abord, plutôt paradoxal. Il insiste en effet sur la parenté des systèmes de valeurs des Suisses et de la noblesse française basés tous deux sur le courage et l’honneur. Si ces vertus font partie intégrante de l’idéal nobiliaire, les Suisses n’en sont pas pour autant dépourvus. Des milliers d’entre eux ont refusé l’or français et sont morts dans des conditions terribles pour "tenir leurs obligations à l’égard de Massimiliano Sforza".

La bataille de Marignan marque également la fin des deux modèles militaires médiévaux qui s’affrontent sur le champ de bataille. La victoire française a cependant "masqué les limites de l’armée royale" dont les deux atouts principaux étaient l’artillerie et la cavalerie lourde. La suite du règne de François Ier, qui ne connaîtra plus que des défaites militaires, apportera la preuve des insuffisances de cette armée. Pour les Suisses, Marignan représente la fin d’une période de suprématie militaire de plusieurs décennies jalonnées de victoires éclatantes: Grandson, Morat, Novare... Le développement des armes à feu et la transformation de la cavalerie – qui s’allège, s’équipe de pistolet et charge à l’épée – mettent désormais en échec les charges plus ou moins désordonnées des fantassins armés de piques et de hallebardes. Les Suisses sauront cependant s’adapter et resteront des combattants redoutables jusqu’à la Révolution française, en constituant parmi les meilleurs régiments de l’Ancien Régime.

Enfin, la cinquième leçon nuance la traditionnelle interprétation qui fait de la paix de Fribourg de 1516 "le point de départ de l’alliance franco-suisse". Les relations entre la France et la Confédération ont en effet commencé 70 ans plus tôt, avec la bataille de St-Jacques sur la Birse. De plus, elles connaissent au fil du temps des hauts et des bas, malgré la Paix perpétuelle qui est, par ailleurs, davantage une "paix de résignation [qu’] une paix d’adhésion". Si l’influence française devient prépondérante, elle n’est jamais exclusive et "jamais les cantons ne se sont résignés à accepter une quelconque tutelle de la France".

(© blogdéfense)

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