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Nouvel avion de combat: début de l’évaluation

Publié le par Dimitry Queloz

En mai 2014, le peuple suisse a refusé – 53,4% de non – d’acheter 22 avions de combat Gripen E destinés à remplacer les F-5 Tiger en service depuis plus de 30 ans. A l’époque, nous avions souligné que ce refus allait durablement affaiblir les Forces aériennes helvétiques, même si une nouvelle procédure d’acquisition était relancée rapidement. Le calendrier présenté par le nouveau Conseiller fédéral Guy Parmelin dans le cadre de l’annonce du lancement des travaux préparatoires pour évaluer un nouvel avion de combat confirme nos craintes.

La nouvelle procédure d’acquisition fera débuter les premiers travaux préparatoires au printemps prochain. Le choix du type d’appareil est prévu pour 2020 et la livraison des premiers avions pour 2025. D’ici là, les F-5 Tiger restants, déjà actuellement complètement dépassés, auront tous été retirés du service depuis plusieurs années. Les capacités d’engagement des Forces aériennes reposeront donc, pour la prochaine décennie, sur les seuls 31 F/A-18 encore disponibles. On est bien loin des 50 à 60 appareils considérés comme nécessaires pour remplir les missions assignées!

Eurofighter F-2 de la Royal Air Force (© wikimédia)

Eurofighter F-2 de la Royal Air Force (© wikimédia)

A partir de 2025, les premières livraisons du nouvel avion ne changeront pas grand-chose à la situation. En effet, bien que modernisés récemment, les F/A-18 arriveront en fin de carrière à ce moment-là. Dans un premier temps, l’entrée en service des futurs avions permettra juste de compenser le retrait de ces derniers. Le risque d’une diminution capacitaire dans la seconde moitié de la décennie 2020 est même possible, par exemple si un retard dans la procédure d’acquisition se produit. Pour éviter un tel scénario, le Département de la Défense, de la Protection de la Population et des Sports (DDPS) évoque la possibilité de prolonger la durée de vie des F/A-18. Le coût de cette remise à niveau s’élèverait à 500 millions de francs et elle ne permettrait pas d’aller au-delà de cinq ans supplémentaires. D’une part, les avions auront dépassé les trente ans d’âge et seront au bout de leur potentiel. D’autre part, le constructeur Boeing cessera de produire les mises à jour des logiciels à partir de 2023. Ainsi, ce n’est qu’une fois les F/A-18 remplacés, soit vers la fin des années 2020, que les capacités des Forces aériennes pourront être réellement augmentées, à condition d’acheter un nombre d’appareils suffisant.

Rafale français au décollage sur l'aérodrome d'Emmen (© wikimédia)

Rafale français au décollage sur l'aérodrome d'Emmen (© wikimédia)

Le choix du type d’avion se fera dans quatre ans. La situation aura sensiblement évolué par rapport à la dernière procédure, même si les mêmes avions – Rafale, Eurofighter, Gripen – se trouveront certainement sur la liste des possibilités d’achat. L’évaluation n’est donc pas jouée et il n’est pas sûr que le Gripen l’emporte à nouveau.

En ce qui concerne l’appareil de Dassault, le standard F-3R sera disponible, avec de nouveaux équipements, notamment un radar AESA et la capacité de tirer le missile Meteor. De son côté, l’Eurofighter pourra être acheté dans sa version T3. Celle-ci présente des caractéristiques nettement supérieures par rapport aux précédentes. L’avion est véritablement devenu multi-rôles, avec la capacité de tirer des missiles de croisière. Comme le Rafale, il peut être équipé d’un radar AESA et il est en mesure de tirer le missile Meteor. Quant au Gripen, on ne pourra plus lui reprocher de n’être qu’un avion en projet. Le développement de l’appareil s’est en effet poursuivi. Le prototype de la version E vole depuis une année et le premier exemplaire de série devrait sortir d’usine cette année. L’entrée en service dans l’armée de l’air suédoise est prévue pour 2019.

F/A-18 E Super Hornet de l'US Navy (© wikimédia)

F/A-18 E Super Hornet de l'US Navy (© wikimédia)

En plus de ces trois appareils, d’autres pourraient aussi être pris en considération. Le Super Hornet de Boeing est un candidat potentiel. L’avionneur américain s’était toutefois retiré de la procédure d’évaluation précédente, jugeant le marché trop petit. Par ailleurs, des doutes existent quant à la production de l’appareil au-delà de 2020. La chaîne de montagne de St-Louis devait initialement être fermée en 2017, mais le vieillissement prématuré du F/A-18 C/D en raison d’une utilisation plus intense que prévue, les retards du programme F-35 et les succès récents à l’exportation conduiront certainement à un report de la date de fermeture. Le F-35 sera-t-il aussi évalué? Divers obstacles semblent s’opposer à cette hypothèse – coût à l’achat et à l’exploitation, impossibilité de participer au développement de l’appareil, difficultés et retards du programme. Une chose est cependant certaine à ce propos: au moment de l’établissement d’une première liste d’appareils potentiels, il y aura davantage de certitudes quant à la fiabilité et aux performances de l’appareil.

F-35 A de l'US Air Force (© wikimédia)

F-35 A de l'US Air Force (© wikimédia)

L’actualité mettant en évidence les qualités des avions de combat russes, il est permis de se demander si des Mig ou des Soukhoï seront également pris en considération. Une telle décision serait particulièrement audacieuse de la part du DDPS. Comme les critères techniques ne sont pas les seuls à être pris en compte dans ce genre d’achat, il est cependant permis d’en douter. Sans même parler des questions politiques, ces appareils poseraient sans doute de grands problèmes en matière d’interopérabilité avec les forces aériennes de nos voisins.

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Autour de Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

Autour de Marignan. Le théâtre d’opérations d’Italie du Nord, 1515-1960, Pully, Centre d’histoire et de prospective militaires, 2015, 183 pages

Comme l'indique le titre, la bataille de Marignan n’est pas le thème principal de cet ouvrage qui regroupe la douzaine de contributions présentées lors du symposium 2014 du Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM) ainsi qu’une étude de Georges-André Chevallaz publiée une première fois en 1988. La démarche consistant à étudier un théâtre d’opérations sur plusieurs siècles est intéressante à plus d’un titre. Elle permet de montrer l’importance du milieu, donc de la géographie militaire, la permanence à travers les âges de certains éléments comme les principaux axes de communication, les points de passage obligés et les terrains-clés, mais aussi les évolutions, notamment en ce qui concerne les routes, ainsi que les changements géopolitiques découlant des modifications de frontières, des changements d’alliance, de l’évolution des situations économiques…

L’ouvrage se concentre sur une région, l’Italie du Nord, qui a joué un rôle important dans l’histoire de la Suisse durant plusieurs siècles. D’autres aspects, qui concernent moins directement notre pays, sont cependant également abordés, comme les bombardements alliés durant la Seconde Guerre mondiale ou l’analyse du théâtre d’opérations nord-italien qui devient une cible potentielle des forces du pacte de Varsovie au cours de la Guerre froide.

Au XVe siècle, le canton d’Uri, puis les Confédérés, se lancent à la conquête des territoires situés au sud du Gothard – les bailliages italiens qui formeront le futur canton du Tessin – et appartenant alors au duché de Milan. Les cantons suisses participent ainsi aux guerres d’Italie qui se terminent pour eux avec la défaite de Marignan et les conséquences qui en découlent, notamment l’alliance avec la France.

A l’époque de la guerre de Trente Ans, le Tessin et, surtout, les Grisons jouent un rôle stratégique majeur pour l’empereur et ses alliés espagnols. Les possessions des Habsbourg d’Autriche et celles de leurs cousins d’Espagne – qui détiennent Milan – sont en effet séparées par les bailliages italiens et les territoires grisons. Les deux alliés empruntent donc régulièrement les routes et les cols alpins traversant les territoires confédérés dans le cadre de leurs opérations militaires.

Durant la Révolution, l’Italie du Nord est le théâtre des conflits entre la France et ses adversaires, Autriche et Russie notamment. La Confédération voit son destin basculé avec l’invasion française de 1798. Genève et le Valais sont annexés à la République, cette dernière cherchant à contrôler les meilleurs passages en direction de l’Italie du Nord. C’est dans ce contexte géopolitique que la Suisse connaît également le passage des troupes des puissances coalisées. Souvorov, une fois l’Italie du Nord reprise, franchit le Gothard, mais finit par se faire battre par Masséna à Zurich en 1799.

Les XIXe et XXe siècles sont marqués, outre la question de l’influence des idées libérales et radicales suisses en l’Italie du Nord, ce qui déplait notamment au feld-maréchal autrichien Radetzky, d’une part par l’irrédentisme italien sur le Tessin et, d’autre part, par la volonté suisse de se défendre contre cette menace. La première question est complexe. Si les révolutionnaires italiens se montrent souvent favorables à une annexion du Tessin, le gouvernement du nouvel Etat est plus respectueux de l’intégrité du territoire helvétique, et ce même si l’armée planifie des opérations militaires à travers la Suisse dans le cadre de la Triplice. La menace italienne se précise cependant au cours de la Deuxième Guerre mondiale, avec différents plans d’opérations et des projets de démantèlement de la Suisse que l’on prévoyait de partager entre l’Allemagne, la France et l’Italie.

Durant la Belle époque, l’Italie est perçue comme une menace très sérieuse par l’Etat-major général suisse. D’une part, on est convaincu de la menace irrédentiste. D’autre part, le début du XVIe siècle marquant l’apogée de la puissance militaire suisse est perçu avec nostalgie. On regrette la perte de Milan, puis celle de la Valteline deux siècles plus tard. C’est dans ce cadre que le chef de l’Etat-major général, Arnold Keller, réalise des plans de défense du front Sud. Dans ses hypothèses les plus optimistes, il prévoit, en cas de guerre avec l’Italie, de se lancer dans une offensive qui a pour objestif de s’emparer de Milan!

(© blogdéfense)

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Engagez-vous

Publié le par Dimitry Queloz

DUFOURCQ, Jean, Engagez-vous. La relance stratégique de la France, Panazol, Lavauzelle, 2015, 136 pages

Le dernier ouvrage de l’amiral Jean Dufourcq, ancien rédacteur de la Revue Défense Nationale et actuellement co-animateur de la lettre bimensuelle d’analyse stratégique La Vigie, est un condensé de réflexion du plus haut intérêt. De plus, l’auteur n’hésite pas à mettre en évidence, dans un discours clair et cohérent, les raisons fondamentales des difficultés européennes et françaises actuelles, comme les problèmes de société, l’échec (irrémédiable) de la construction européenne actuelle, l’inféodation aux Etats-Unis, la prédominance des forces des marchés… Même si nous n’en partageons pas tous les points de vue – par exemple en ce qui concerne la thèse très optimiste relative à la complémentarité entre les trois pôles du monde méditerranéen: Europe (savoir-faire technologique), Afrique (force de travail) et Moyen-Orient (moyens financiers) –, nous ne pouvons que recommander très vivement la lecture d'Engagez-vous.

Bien que relativement court, le livre ne peut être présenté de manière synthétique tant le texte est dense et les thèmes abordés variés. L’auteur appréhende en effet les questions de sécurité et de défense en les traitant sous toutes leurs facettes, géopolitique, économique, culturelle, sociale, militaire… Nous nous contenterons donc, dans cette brève présentation, de parler de deux aspects seulement: le danger intérieur en tant que menace principale et la construction européenne.

Une priorité: le plan intérieur

Pour l’auteur, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, il n’y a pas de danger majeur au point de vue extérieur. Depuis la fin de la Guerre froide, il n’y a plus de menace militaire à proximité des frontières françaises. Le récent retour de la Russie sur la scène international n’en fait pas pour autant un ennemi de l’Europe. Quant à l’Etat islamique, il n’est pas en mesure, en dépit de ses déclarations, de nuire à la France d’une manière décisive. Le vrai danger est intérieur et relève essentiellement du domaine des forces morales: il s’agit de la triple perte de l’"instinct vital de défense", de l’"instinct de conservation collective" et de la "volonté d’assumer [par soi-même la destiné de la France]".

Depuis plusieurs décennies, la France connaît une double évolution politique et sociale qui entraîne un affaiblissement, un recul sur la scène internationale qui est encore accentué du fait de la mondialisation. Au point de vue politique, l’auteur souligne la "défaillance collective" générale à tous les niveaux et dans tous les partis. Depuis la fin de la période gaullienne, il n’y a plus de grand projet pour la France. La politique a de la peine à se faire une place dans une période où médias et marchés dominent l’espace public. Le peuple s’est dissocié de la politique en général et de la défense en particulier. Un phénomène identique s’est produit dans le domaine social. Le sentiment national est en retrait. L’individualisme, le corporatisme et le communautarisme se développent. La liberté et l’égalité priment sur la fraternité.

Avec de forts accents gaulliens, l’amiral Dufourcq propose, comme remède, tout d’abord de relancer le récit national de manière à ce que la France, forte et consciente de ses nombreux atouts, de son prestige et de ses traditions politiques et diplomatiques, joue à nouveau sa propre partition sur la scène internationale. Ensuite, il préconise de "réengager les Français dans la sécurité de la France et les remobiliser pour la défense d’avantages acquis au cœur desquels la sécurité publique et la convivienza, le vivre ensemble, doivent désormais prévaloir sur tous les dispositifs d’équité sociale ou d’engagement juridique international". Cette proposition, forte, montre la volonté d’un retour à la primauté du collectif sur l’individuel, de la souveraineté nationale sur la communauté internationale.

Une Europe plus étendue, mais moins intégrée

En ce qui concerne les relations internationales, l’auteur fait un double constat. D’une part, l’"échec militaire européen [est] patent". D’autre part, le retour de la France au sein de l’OTAN s’est fait "à contretemps, et contrepied de l’histoire". Dans le cadre de cette double impasse politique, il préconise de développer une nouvelle approche en matière de construction européenne. Cette dernière ne peut être rejetée comme le font certains, le projet européen étant le seul capable de donner à la France le moyen de peser dans le monde futur qui comprendra 10 milliards d’habitants.

La "formule actuelle semble épuisée; elle est même probablement irréparable". C’est donc sur une base géopolitique différente celle de l’Union européenne que la construction européenne doit s’effectuer dans le futur. En raison de sa géographie et de son histoire, les véritables limites de l’Europe vont au-delà de celles définies actuellement et son territoire s’étend "de l’Atlantique à l’Oural et du Cap Nord au Sahel". Cet espace permettrait de donner à l’Europe sa véritable "centralité" entre les espaces culturels africains et asiatiques. Toutefois, ce nouvel espace européen n’étant pas uniforme, il est nécessaire de lui accorder la "souplesse" nécessaire, c’est-à-dire une moindre intégration et une forte décentralisation. Ce nouveau paradigme doit permettre régionalement aux diverses composantes de cette plus grande Europe qui le peuvent et le veulent de s’"agréger plus étroitement en noyaux homogènes", de collaborer ensemble comme c’est déjà, par exemple, le cas en matière militaire entre la France et le Royaume-Uni depuis les accords de Lancaster House.

(© Lavauzelle)

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