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Articles avec #grande-bretagne tag

Wellington

Publié le par Dimitry Queloz

ARJUZON, Antoine d’, Wellington, Paris, Perrin, 2015, 528 pages

Nous ne pouvons que féliciter et remercier Antoine d’Arjuzon pour ce très bel ouvrage, seule biographie récente en langue française du duc de Wellington. L’auteur n’aborde pas seulement la carrière militaire du vainqueur de Napoléon. Il traite également de sa longue carrière politique commencée dans sa jeunesse et poursuivie au lendemain de la victoire de Waterloo, de sa vie personnelle et de ses relations avec ses frères, de son mariage malheureux avec Catherine Pakenham, de sa personnalité… toujours en donnant le contexte qui permet de situer plus largement les actions du duc dans l’histoire britannique et européenne.

La vie de Wellington est étroitement liée à l’épopée napoléonienne, même si Wellington et Napoléon ne se sont "rencontrés" qu’au cours de la bataille de Waterloo. Les deux hommes sont en effet nés la même année, en 1869. La carrière militaire de Wellington est largement due aux guerres révolutionnaires et napoléoniennes, avec, bien sûr, la victoire de Waterloo en point d’orgue. Enfin, clin d’œil de l’histoire, Wellington meurt en 1852, année de l’instauration du Second Empire par le neveu de Napoléon!

Le jeune Arthur Wellesley ne semble pas fait pour le métier des armes. Pourtant, sa mère, qui ne voit aucun avenir pour son rejeton, l’inscrit à l’Académie royale d’équitation d’Angers fréquentée par de nombreux Britanniques en raison de l’absence d’école militaire en Angleterre jusqu’en 1802. Le futur duc de Wellington entre ensuite dans l’armée grâce à son frère Richard qui lui achète un grade d’enseigne en 1787. A partir de 1793, le capitaine Wellesley prend en main sa carrière militaire. En 1794-95, il participe, à la tête du 33e régiment d’infanterie, à la difficile campagne de l’armée du duc d’York en Belgique et aux Pays-Bas. Il dira plus tard à propos de cette première expérience de la guerre qu’il y a appris tout ce qu’il ne faut pas faire à la guerre en concluant: "C’est déjà quelque chose".

La suite de la carrière de Wellesley se poursuit aux Indes à partir de 1796. Il y reste jusqu’en 1803 et retrouve ses frères Richard, gouverneur général des Indes, et Henry, secrétaire de ce dernier. Il montre de grandes qualités d’organisation, fait preuve d’honnêteté, de prudence et de sens politique, se montre soucieux d’éviter les pertes parmi ses hommes. L’expédition menée contre Tippou Sahib, à laquelle il participe, est une belle réussite. En 1803, il remporte la victoire d’Assaye qui marque le début de sa "réputation de bravoure et de sang-froid" au sein de l’armée britannique.

En 1808 commence la longue campagne en Espagne et au Portugal. Il se bat dans la péninsule ibérique jusqu’en 1813, avant de franchir la frontière française par surprise à l’estuaire de la Bidassoa et de débuter la campagne de France qui le mène à Saint-Jean-de-Luz, Orthez et Toulouse. Durant ces six années, il affronte les grands généraux de Napoléon, Junot, Soult, Victor, Masséna. S’il obtient de belles victoires, Vimeiro, Talaveira, Torres Vedras, il connaît aussi des périodes difficiles, comme au lendemain de la convention de Cintra où il doit passer devant une commission d’enquête.

Durant les Cent jours, l’Angleterre hésite à reprendre les hostilités contre Napoléon. Le propre frère de Wellington, Richard, est opposé au conflit. Finalement, l’armée britannique, dirigée par Wellington, joue le rôle déterminant dans la campagne, même si la guerre n’est pas officiellement déclarée entre les deux Etats. La bataille décisive a lieu à Waterloo, lieu que Wellington connaît bien pour avoir reconnu le site quelques mois plus tôt. La victoire permet de vaincre définitivement l’Empereur et fait de Wellington un des plus grands généraux britanniques de tous les temps. Elle permet aussi à l’Angleterre de dominer le monde tout au long du XIXe siècle.

La carrière politique et diplomatique de Wellington est généralement moins connue que sa carrière militaire. Elle a également commencé dans sa jeunesse, au Parlement de Dublin. C’est là qu’il rencontre un jeune parlementaire, Robert Stewart, vicomte Castlereagh, futur ministre de la Guerre puis des Affaires étrangères. Les deux hommes deviennent amis et Castlereagh soutient Wellington lors de la guerre dans la péninsule ibérique. Leur bonne entente en 1814-1815 – Wellington est alors ambassadeur à Paris – permet à l’Angleterre d’imposer ses points de vue, notamment en ce qui concerne la restauration de Louis XVIII. Après Waterloo, Wellington est à la tête des armées d’occupation en France jusqu’en 1818, ce qui lui vaut une grande impopularité dans le pays.

En 1819, Wellington devient grand maître de l’Artillerie, ce qui lui donne une place dans le Cabinet. Neuf ans plus tard, il est nommé commandant en chef de l’armée, poste où il ne brille guère. Entre 1828 et 1830, il occupe le poste de Premier ministre. Bien que très conservateur par nature – il est membre du parti Tory –, Wellington fait passer une réforme importante, la loi d’émancipation des catholiques qui accorde à ces derniers la quasi égalité des droits civils avec les protestants. Cependant, il est battu à la Chambre des communes à propos de la réforme du Parlement et doit démissionner. Il sert encore les gouvernements Peel en 1834-1835, notamment comme ministre des Affaires étrangères, et en 1841-1846, comme ministre sans portefeuille.

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Un pont trop loin?

Publié le par Dimitry Queloz

STREIT, Pierre, Arnhem 1944. Un pont trop loin?, Paris, Economica, 2016, 110 pages

L’ouvrage est une synthèse sur l’opération Market Garden que le grand public connaît généralement grâce au très beau film de Richard Attenborough Un pont trop loin. Il se focalise sur les liens entre les opérations, qui sont brièvement présentées jour par jour, et le renseignement, dont les failles sont, pour beaucoup d’historiens, à l’origine de l’échec britannique.

Pierre Streit commence son livre par une brève présentation du développement des forces aéroportées après la Première Guerre mondiale et leur engagement au cours de la Deuxième. Après 1918, ce sont les Soviétiques qui développent les forces aéroportées et leur doctrine d’emploi dans le cadre du concept de bataille en profondeur (cf. les généraux Toukhatchevski et Triandafillov). Dans les années 1930, les purges de Staline freinent ce développement et ce sont les Allemands qui prennent le relai. Sous l’impulsion de Goering et en suivant l’exemple des Soviétiques, ils créent des forces aéroportées. Celles-ci sont utilisées dès 1940 au Danemark et en Norvège, aux Pays-Bas et en Belgique. Après les difficultés rencontrées en Crète en 1941, les parachutistes allemands ne sont plus engagés que comme infanterie d’élite dans les combats les plus durs.

Les Britanniques et les Américains sont en retard dans le domaine. Ils commencent à constituer des forces aéroportées seulement à partir de 1940. Le développement sera toutefois rapide. En 1944, les Alliés disposent d’une force aéroportée comprenant 2 divisions anglaises, 2 américaines et 1 brigade polonaise. L’emploi opérationnel se limite à la couverture des flancs et à la prise des terrains clés situés immédiatement en arrière du dispositif de l’adversaire dans le cadre des opérations de débarquement. Market Garden, dont le concept d’emploi est très proche de celui des Allemands au début de la guerre, constitue donc une première. "Il s’agit par une action audacieuse menée dans la profondeur adverse de précipiter tout simplement la fin de la guerre. En réalité, il s’agit d’une véritable opération aéroterrestre qui combine actions aéroportées et actions terrestres."

Market Garden est un échec tactique, opératif et stratégique, même si la plupart des objectifs ont été atteints. La 1ère division aéroportée n’a en effet pas réussi à s’emparer de l’objectif principal, le pont routier d’Arnhem, et à le tenir jusqu’à l’arrivée du 30e corps blindé. La traversée rapide du Rhin, la pénétration en Allemagne du Nord et la victoire avant l’hiver n’auront pas lieu. La défaite nazie devra attendre le printemps de l’année 1945 et ce sont les Soviétiques qui entreront dans Berlin.

Les raisons de cet échec sont nombreuses. Un premier facteur est d’ordre psychologique. Les Alliés ont été trop optimistes et ont largement sous-estimé les forces allemandes en raison des rapides succès obtenus dans les semaines qui ont suivi la victoire en Normandie. En dépit de la surprise, la résistance allemande est au contraire immédiate et déterminée sous la conduite d’officiers très combattifs.

Les mauvaises conditions météorologiques expliquent aussi en partie l’échec de Market Garden. Pour la réussite de l’opération, il aurait fallu disposer de trois jours continus de beau temps. Mais, dès le deuxième jour, le mauvais temps perturbe le plan. Le ravitaillement et le renforcement de la 1ère division ne s’effectuent que difficilement, l’appui tactique des troupes au sol et les opérations d’interdiction sont impossibles. L’armée allemande peut donc envoyer les renforts nécessaires à la bataille.

Les problèmes logistiques sont également nombreux. Il n’y a pas assez d’appareils de transport pour déployer d’un coup l’ensemble du 1er corps aéroporté. La 1ère division est donc transportée en trois jours, ce qui est contraire au principe de concentration des forces. De plus, ses moyens de transmission sont défaillants. Elle ne peut communiquer ni avec la RAF, ni avec le QG du 1er corps à Nimègue, sans compter la trop faible portée des radios qui ne permettent pas de relier entre elles ses unités trop éloignées les unes des autres.

C’est toutefois dans le domaine du renseignement que les carences sont les plus graves. L’opération a été préparée en trop peu de temps et les négligences ont été importantes. Toutefois, l’auteur précise que c’est la distribution plus que la collecte du renseignement qui a été problématique. Dans la planification, on n’a pas tenu suffisamment compte du terrain et de l’adversaire. Les rapports de la résistance hollandaise indiquant la présence d’unités blindées SS dans le secteur ont été négligés. Le secteur d’engagement de la 1ère division est mal connu. Les abords immédiats des objectifs ne sont pas propices à un aéroportage de masse. La présence d’une forte DCA sur l’aéroport de Deelen conduit la RAF à exiger que les troupes soient larguées à 12 km du pont routier d’Arnhem qui est l’objectif principal. Il faudra cinq heures aux parachutistes pour l’atteindre, ce qui enlève tout effet de surprise. Concernant le terrain que doit traverser le 30e corps, la situation est sans doute encore pire. Les marécages et les canaux empêchent un déploiement des chars. Il y a une seule route, souvent surélevée, ce qui expose ces derniers au feu des armes antichars allemandes. La progression du 30e corps est considérablement ralentie. Alors qu’il aurait dû franchir les 100 km qui le séparaient d’Arnhem en deux jours, il ne parviendra pas à atteindre le pont avec le gros de ses forces, même au 9e jour de combat!

Finalement, comme l’a souligné un officier du 30e corps, le problème fondamental de l’opération était peut-être non pas d’avoir voulu aller un pont trop loin, mais plutôt d’avoir manqué d’une route!

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Au front et à l'arrière

Publié le par Dimitry Queloz

An der Front und hinter der Front. Der Erste Weltkrieg und seine Gefechtsfelder. Au front et à l’arrière. La Première Guerre mondiale et ses champs de bataille, Baden, Hier und Jetzt, 2015, 320 pages

Les éditions Hier und Jetzt viennent de publier dans la collection Serie Ares les actes du colloque 2014 organisé conjointement par l’Association suisse d’histoire et de sciences militaires et l’Académie militaire de l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich. Nous avions eu le plaisir de vous annoncer l’événement et, surtout, celui d’y participer en tant que conférencier. L’ouvrage, dirigé collectivement par Rudolf Jaun, Michael Olsansky, Sandrine Picaud-Monnerat et Adrian Wettstein, est trilingue – allemand, français et anglais – et regroupe les 17 présentations de la manifestation qui a réuni des spécialistes d’histoire militaire de renom provenant de 6 pays différents.

Les contributions sont regroupées en six grandes thématiques. La première s’intéresse à la conduite de la guerre. Après l’échec des offensives initiales menées par les principaux belligérants, une longue période de guerre de siège s’est installée avec le développement de la guerre des tranchées. Ni la stratégie d’attrition employée par les deux camps, ni la stratégie périphérique alliée, ni la guerre totale en Allemagne n’ont réussi à faire évoluer la situation et à donner la victoire. Il a fallu attendre la fin de l’année 1917 pour que la guerre reprenne un caractère mobile et manœuvrier, que l’offensive l’emporte à nouveau sur la défensive. En Allemagne, la grande innovation a été avant tout tactique. L’infanterie a adopté une nouvelle conception offensive – l’"esprit de Riga" – consistant à progresser rapidement après un bombardement intense et bref, sans s’attarder sur les points de résistance, selon le principe de "l’eau courante". Côté Allié, l’emploi de l’aviation et des chars, dans une conception plus méthodique, a fini par donner la victoire. Georges-Henri Soutou note à ce propos que les Allemands ont su opérer la synthèse entre les deux innovations pour développer la Blitzkrieg qui leur a apporté tant de succès au cours de la Seconde Guerre mondiale.

La deuxième thématique traite des forces armées et de leur évolution au cours de la guerre. Günther Kronenbitter montre que l’organisation militaire austro-hongroise a mieux résisté que prévu aux difficultés de la guerre. Tenant compte d’un budget militaire relativement faible, des différentes nationalités composant l’empire, ainsi que du principe de la double monarchie, cette organisation présentait, en théorie du moins, des faiblesses qui pouvaient conduire à une désagrégation rapide. Finalement, celle-ci n’a pas eu lieu – certes des réorganisations ont été nécessaires, notamment en raison des pertes élevées parmi les officiers au début des hostilités – et les problèmes de ravitaillement ont joué un rôle bien plus important dans la défaite austro-hongroise. L’armée britannique a connu, de son côté, une organisation très différente. Petite armée de professionnels, elle a cependant évolué d’une manière spectaculaire en rompant avec ses traditions en matière d’effectifs et de recrutement. Le rappel des réservistes et le volontariat ont rapidement été employés pour combler les pertes et augmenter le nombre des divisions – le nombre des grandes unités engagées sur le continent a été multiplié par dix. Cela n’étant pas suffisant, on a fini par introduire la conscription, mais de manière beaucoup moins rigoureuse que dans les autres armées.

La troisième thématique aborde la question de la conduite des combats. Outre notre contribution sur les facteurs et les processus de changement dans la doctrine et la pratique de l’armée française, deux conférenciers se sont penchés sur les cas allemand et suisse. Gerhard Gross présente un tableau sans concession de la pensée opérative allemande au cours de la guerre, qui présentait de graves lacunes et n’a que rarement atteint les objectifs qu’elle se fixait, à savoir l’encerclement et l’anéantissement de l’adversaire. Quant à la Suisse, ne participant pas directement à la guerre, elle a envoyé des missions d’observation auprès des belligérants pour tenter de suivre les évolutions tactiques et opératives. En raison de la diversité et de la complexité de ces dernières, l’armée suisse a eu de la peine à tirer des enseignements probants et à s’adapter. Finalement, ce n’est que durant les années 1920-1930 que l’adaptation a eu lieu.

La quatrième thématique s’intéresse à la guerre totale et aux raisons de la défaite allemande. Le concept de guerre totale est remis en cause par Roger Chikering qui en souligne les contradictions qui lui sont inhérentes. Selon lui, tous les Etats ont pratiqué à un moment ou un autre et à des degrés divers une guerre totale. La légende du "coup de poignard dans le dos" et la thèse selon laquelle l’armée allemande était invaincue sur le terrain sont une fois de plus battues en brèche. En 1918, l’armée allemande était au bord du gouffre après les offensives du printemps et ne pouvait plus faire face à la double supériorité matérielle et en effectifs des Alliés.

La cinquième thématique analyse les leçons tirées par les armées européennes au cours de l’entre-deux-guerres. Les cas suisse, hollandais, français, anglais et allemands sont présentés.

Enfin, la dernière thématique traite du souvenir et de la mémoire liés aux événements de la Première Guerre mondiale, qui ont pris des formes très différentes chez les vaincus (légende du "coup de poignard dans le dos", volonté de revanche, amertume et récupérations politiques), chez les vainqueurs (assurance d’être dans son bon droit, unité national autour des commémorations, intégration dans la mémoire collective, pérennité des manifestions du souvenir) et chez les neutres comme la Suisse.

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Benjamin Disraeli (1804-1881)

Publié le par Dimitry Queloz

MC CEARNEY, James, Benjamin Disraeli (1804-1881), Paris, Pierre Guillaume de Roux, 2014, 304 pages

James Mc Cearney nous offre une très intéressante biographie de Disraeli, politicien anglais totalement atypique de la période victorienne. Petit-fils d’immigré juif, baptisé et élevé dans la foi anglicane mais ardent défenseur du chauvinisme juif – pour lui le christianisme n’est qu’un "judaïsme achevé" –, issu de la bourgeoisie et non propriétaire terrien, autodidacte – il ne suit aucune des public schools où sont formées les élites politiques du pays et où se tissent les réseaux sociaux indispensables –, toujours à deux doigts de la faillite, poursuivi pendant longtemps par les frasques de sa jeunesse, Disraeli ne possède aucune des qualités alors nécessaires à une carrière politique. Pourtant, il devient malgré tout l’un des plus grands politiciens britanniques du XIXe siècle, Premier Ministre à deux reprises, très apprécié de la reine Victoria avec laquelle il entretient des relations privilégiées. Détesté au début de sa carrière en raison de son opposition à Robert Peel, Victoria est très touchée par l’attitude de Disraeli au moment de la mort d’Albert. Les relations entre les deux personnes évoluent dès lors dans un sens positif et ils finissent par entretenir une réelle complicité. Victoria nomme Disraeli comte de Beaconsfield en 1876 et lui remet l’ordre de la jarretière deux ans plus tard. De son côté, Disraeli fait décerner à la reine Victoria le titre d’impératrice des Indes (Royal Titles Act).

L’ouvrage ne s’intéresse pas seulement à la carrière politique de Disraeli. Il aborde aussi longuement sa vie personnelle, ses relations avec sa famille, notamment sa sœur Sarah, son ambition et ses relations avec les femmes qui lui permettront, à l’instar d’un Rastignac ou d’un Rubempré auxquels l’auteur le compare, d’entrer dans les cercles les plus élevés de la société britannique. Sa carrière d’écrivain n’est pas non plus oubliée, même s’il n’est pas un grand romancier de la littérature anglaise. Esprit romantique très largement imprégné de Byron – Disraeli meurt un 19 avril, date anniversaire de la mort du poète –, il est en effet également l’auteur de nombreux ouvrages: Vivian Grey, Sybil, Lothair, Alroy

L’ascension politique de Disraeli est lente. Il ne doit en effet pas seulement vaincre les obstacles liés à ses origines sociales. Il doit aussi tenir compte de la situation du parti tory alors en perte de vitesse. Disraeli met trente ans à en refaire un véritable parti de gouvernement doté d’une majorité au Parlement. C’est lui qui crée le parti conservateur moderne dont il formalise la doctrine, ce qui lui permet de perdurer et de devenir l’un des deux grands partis politiques britanniques du XXe siècle. Elu à la chambre des Communes en 1837, Disraeli s’oppose à Peel à propos de la suppression des Corns Laws pour se venger de ne pas avoir été pris dans son gouvernement en 1841. Il devient alors un parlementaire incontournable, d’autant que le personnel politique tory de l’époque est particulièrement médiocre. Leader du parti aux Communes, il est nommé chancelier de l’Echiquier à trois reprises dans les gouvernements Derby au cours des années 1850-1860. A la mort de celui-ci, il accède au poste de Premier Ministre mais perd les élections quelques mois plus tard, ce qui le conduit à se retrouver à nouveau dans l’opposition.

En 1872, Disraeli prononce deux grands discours, à Manchester et au Crystal Palace. A défaut d’un réel programme politique – Disraeli "soigne les angoisses de la nation par la magie de la parole" –, il y expose deux grandes ambitions: l’intégration des classes laborieuses dans la nation et la grandeur de l’Empire. Ce dernier thème est nouveau chez Disraeli qui ne s’est jamais trop préoccupé de politique extérieure et qui a toujours, en tant que chancelier de l’Echiquier, limité les budgets militaires.

Redevenu Premier Ministre en 1874 à la suite de la dissolution décidée par son grand adversaire politique Gladstone, Disraeli met en application les deux grands thèmes de ses discours de 1872. En politique extérieure, il souhaite un retour de l’Angleterre, absente depuis la mort de Palmerston en 1865, sur la scène internationale. Ce retour est jugé nécessaire du fait de l’affaiblissement de la France à la suite de la défaite de 1870 et, conséquence directe, du développement des puissances appartenant à l’alliance des Trois Empereurs. Disraeli se distingue alors par une politique offensive et audacieuse en dépit des moyens militaires limités à sa disposition. En mai 1875, il montre son opposition à Bismarck qui menace de déclarer une nouvelle guerre à la France en train de se relever de sa défaite trop rapidement à son goût. A la fin de l’année, il achète des parts de la compagnie du canal de Suez vendues par le khédive d’Egypte en faillite. Cette acquisition marque le retour britannique dans la question d’Orient qui connaît, dans les années suivantes, une nouvelle crise de grande ampleur. A la suite de diverses révoltes menées contre l’empire Ottoman dans les Balkans et des répressions qui s’ensuivent, la Russie déclare la guerre à l’empire Ottoman en 1877. Opposé à son opinion publique, Disraeli adopte d’entrée de jeu une position favorable à ce dernier. Pour lui, les questions morales ne doivent pas intervenir et l’Angleterre doit maintenir sa politique traditionnelle d’endiguement envers la Russie dans le but de protéger la route des Indes. La crise se termine en 1878 au congrès de Berlin où Disraeli réussit à imposer ses vues.

Après le triomphe de 1878, l’année 1879 est un désastre en politique extérieure pour l’Angleterre et Disraeli, avec le massacre de la mission britannique installée à Kaboul et la défaite contre les Zoulous à Isandhlwana. Dans les deux cas, Disraeli, très affaibli, ne peut contenir les initiatives de ses subordonnés. Ces échecs s’ajoutent aux problèmes de politique interne et conduisent à la défaite des conservateurs lors des élections de 1880. Disraeli meurt l’année suivante à l’âge de 76 ans.

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La grande illusion

Publié le par Dimitry Queloz

SOUTOU, Georges-Henri, La grande illusion. Quand la France perdait la paix. 1914-1920, Paris, Tallandier, 2015, 484 pages

Cet ouvrage de Georges-Henri Soutou, remarquable en tout point et dont nous recommandons chaleureusement la lecture, s’intéresse aux buts de guerre et à la politique extérieure de la France au cours de la Première Guerre mondiale et des mois de négociations qui l’ont suivie et qui ont abouti aux cinq traités de la banlieue parisienne dont le plus connu est celui Versailles signé avec l’Allemagne. Le point de vue adopté est celui de l’"histoire vue d’en haut" – on ne peut que vivement saluer cette approche dans une période où domine l’"histoire vue d’en bas", fragmentée, vue par le petit bout de la lorgnette individualiste ou communautariste. Comme le rappelle l’auteur, "ce sont les dirigeants qui ont pris les grandes décisions, de l’entrée en guerre aux traités de paix, à travers les différentes phases du conflit", c’est cette histoire-là qui a façonné l’histoire ultérieure de l’Europe, de la Deuxième Guerre mondiale aux récentes tensions dans les Balkans et en Ukraine.

Divisé en huit chapitres, l’ouvrage aborde de nombreux thèmes: buts de guerre de la France, que l’on met du temps à définir et qui varient au fil du temps, qui sont assez largement atteints lors de la signature du traité de Versailles, mais qui ne connaissent pas une application durable du fait de la désintégration rapide du système international mis en place en 1919-1920; contacts avec les puissances adverses en vue de négociations au cours du conflit, parmi lesquels il faut mentionner tout particulièrement ceux de l’automne 1917 – affaire Briand-Lancken – qui auraient pu conduire à une paix négociée reposant sur le retrait allemand de Belgique et d’Alsace-Lorraine en échange de compensations coloniales en Afrique et territoriales à l’Est au détriment de la Russie; alliances et relations avec les Etats alliés et de l’Entente…

Du fait de l’approche adoptée, l’auteur met en exergue l’importance du rôle des individus qui agissent en fonction de leur personnalité, de leurs convictions et de leur appréciation de la situation du moment. Nous retiendrons, dans cette perspective, plus particulièrement l’influence prépondérante du trio Poincaré-Delcassé-Paléologue en politique étrangère. Tous trois se connaissent bien, œuvrent durant de longues années en politique ou en diplomatie et partagent une vision commune en matière de sécurité, basée sur l’alliance russe. Un autre épisode des plus intéressants est la gestion de la crise de juillet 1914. Durant une partie de celle-ci, les instances dirigeantes françaises sont séparées en plusieurs pôles mal reliés entre eux. En effet, le Président Poincaré, le président du Conseil et ministre des Affaires étrangères Viviani et le directeur politique du Quai d’Orsay, Pierre de Margerie, naviguent sur les eaux de la Baltique et de la Manche, de retour de leur voyage à Saint-Pétersbourg. En raison des problèmes de communication liés à la technique de l’époque, ils sont difficilement joignables et sont largement hors-jeu jusqu’au 29 juillet, date de leur arrivée à Dunkerque. La gestion de la crise repose donc beaucoup sur le directeur politique adjoint, Philippe Berthelot, qui conseille à Belgrade d’accepter l’essentiel de l’ultimatum autrichien, à l’exception de la clause autorisant la police impériale à enquêter en Serbie. Mentionnons encore les divergences de vue entre, d’une part, Poincaré et Pétain et, d’autre part, Clemenceau et Foch à propos de la signature de l’armistice le 11 novembre 1918. Les premiers, comprenant que l’Allemagne devait être vaincue militairement pour faire accepter la défaite par son peuple, souhaitent une poursuite des opérations de manière à donner aux Allemands la preuve de leur défaite. Les seconds, dans une appréciation politique à plus court terme de la situation (mais plus réaliste), défendent l’idée qu’il n’est plus possible de poursuivre les hostilités après plus de quatre années d’une guerre effroyable alors que l’adversaire demande la paix.

L’auteur revient également sur la question de la responsabilité dans le déclenchement de la guerre. S’il est maintenant couramment admis que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie sont largement responsables du conflit, la Russie et la France ne sont pas exemptes de tout reproche. L’alliance franco-russe prend à la veille de la guerre une nouvelle dimension. Elle se renforce et le rôle joué par la Russie dans une guerre contre l’Allemagne gagne en importance, avec la promesse d’une attaque rapide en Prusse orientale. Cela ouvre, pour la France, de nouvelles perspectives opératives et politiques, d’où la fermeté française interprétée comme un "chèque en blanc" par Saint-Pétersbourg au moment de la crise de juillet 1914. Enfin, la Russie ment sciemment en ce qui concerne la mobilisation de ses troupes. Alors que celle-ci est déjà en cours depuis plusieurs jours, elle continue de proclamer n’avoir pris aucune mesure. Comme le souligne Soutou qui reprend la formule d’Alfred Fabre-Luce: "L’Allemagne et l’Autriche ont fait les gestes qui rendaient la guerre possible; la Triple Entente a fait ceux qui la rendaient certaine."

Retenons encore brièvement un dernier thème de l’ouvrage, celui traitant du système international de l’époque. Le Concert européen mis en place en 1815, basé sur l’équilibre et la concertation entre les grandes puissances, est malmené dès les années 1870 par l’Allemagne de Bismarck puis la France de Delcassé qui développent des systèmes d’alliances dès le temps de paix. Il ne disparaît toutefois pas complètement en dépit de nombreux accrocs au cours de la guerre et la période des négociations: volonté de démanteler l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie, absence de l’Allemagne lors des négociations, nouvelle diplomatie wilsonienne… Finalement, les traités de 1919-1920 restent à mi-chemin entre l’ancien Concert et le wilsonisme qui ne parvient pas à écarter tout réalisme politique. Ainsi, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a été que partiellement appliqué dans la restructuration géographique de l’Europe centrale. On ne pouvait pas laisser l’Allemagne s’agrandir en l’appliquant, ni créer des Etats non-viables pour la contenir à l’Est en remplacement de l’alliance russe disparue avec la révolution bolchevique!

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