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Poutine. L'itinéraire secret

Publié le par Dimitry Queloz

FEDOROVSKI, Vladimir, Poutine. L’itinéraire secret, Monaco, Editions du Rocher, 2014, 232 pages

Au cours de ces derniers mois, le président russe Vladimir Poutine a fait l’objet de plusieurs ouvrages en langue française – voir notamment ceux de Frédéric Pons et de Michel Eltchaninoff dont nous parlerons peut-être dans un prochain article. Celui de Vladimir Fédorovski nous présente un portrait fort intéressant de ce personnage complexe qui "excelle dans l’art de brouiller les pistes" et qui échappe largement aux esprits occidentaux, souvent trop rationnels ou marqués par une certaine idéologie germanopratine qui conduit nombre d’entre eux à se montrer extrêmement critiques envers le chef du Kremlin, notamment en ce qui concerne les principes démocratiques, alors qu’ils ont souvent fait preuve d’une remarquable indulgence envers le régime communiste pourtant bien moins démocratique.

D’origine russe, l’auteur connaît bien le pays et sa mentalité particulière. Il nous en montre l’influence sur le monde politique et les dirigeants. De plus, il a été un acteur de l’histoire récente de la Russie. Diplomate et promoteur des réformes gorbatchéviennes, il a vécu une partie des événements présentés et en a côtoyé certains protagonistes. Le livre n’est donc pas à proprement parler une étude d’historien, mais plutôt une "histoire vivante" qui nous donne le témoignage et l’analyse personnels de l’auteur.

Poutine assume l’histoire de la Russie dans son temps long et sa globalité, en évacuant toute forme de culpabilité par rapport à la dureté du régime tsariste ou aux aspects totalitaires du communisme, y compris dans sa forme la plus criminelle sous Staline. Dans une vision qui rappelle celle de de Gaulle en son temps, il ne voit que la grandeur et la puissance du pays – qu’il cherche absolument à restaurer après le naufrage consécutif à la disparition de l’Union soviétique –, le rôle joué en ce sens par ses grands dirigeants, d’"Ivan le Terrible à Nicolas II en passant par Boris Godounov, Pierre le Grand, Catherine II ou Alexandre Ier". Même la période communiste a ses héros. Staline a forgé la puissance russe au XXe siècle dans la lutte contre le nazisme, tandis que Iouri Andropov, son ancien patron au KGB, représente son grand modèle en matière politique.

Ces conceptions particulières conduisent à une vision spécifique de la place de la Russie dans le Monde et de son rôle géopolitique. Pour l’auteur, Poutine a cherché sincèrement un rapprochement avec l’Europe avec laquelle la Russie partage une civilisation et des valeurs chrétiennes communes. Cette proximité culturelle et religieuse se double par ailleurs d’une crainte envers une menace perçue elle aussi comme commune: la montée en puissance de l’islamisme. La réalisation de ce projet géopolitique se heurte cependant à l’idéologie dominante en Europe – intériorisation des critiques marxistes, "droit-de-l’hommisme", décadence des mœurs, sous-estimation de la menace islamiste… – en laquelle Poutine ne voit qu’une source de décadence, à l’instar de l’immense majorité des Russes. Un autre volet de la vision géopolitique du président russe est la crainte de la Chine dont la puissance économique et démographique représente une menace à la fois pour la souveraineté russe en Sibérie et pour son influence en Asie centrale. La crise ukrainienne et ses conséquences semblent cependant conduire Poutine à changer ses priorités: comme la possibilité d’un rapprochement avec l’Europe paraît s’éloigner – seule l’Allemagne semble représenter un partenaire fiable –, pourquoi ne pas se rapprocher des anciens alliés de l’URSS, développer une nouvelle politique d’influence grâce à l’arme économique du gaz et ne pas entretenir de meilleures relations avec la Chine en dépit des différences entre les deux Etats?

Enfin, retenons encore un autre aspect intéressant de l’ouvrage: la mise en évidence de l’importance des services secrets dans le système de gouvernement russe. Dans ce domaine aussi, l’auteur montre que ce phénomène est une constante de l’histoire du pays. La "haute police", quel que soit le régime pour lequel elle travaille, représente en effet le "gardien du temple", le "suprême défenseur des intérêts de l’Etat". Comme son mentor politique Andropov, Poutine a été membre puis chef des services secrets (KGB/FSB) avant de devenir chef de l’Etat. Nombre d’anciens collaborateurs de l’institution ont par ailleurs trouvé des emplois dans l’administration et le système politique actuels. Même le patriarche Kirill, qui symbolise l’alliance avec l’autel, serait un ancien de la "galaxie du KGB". Le système de gouvernement Poutine est donc largement marqué par son appartenance au KGB, que ce soit en matière de réseau, de pratiques et de méthodes de travail.

(© blogdéfense)

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