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La pensée militaire prussienne

Publié le par Dimitry Queloz

LANGENDORF, Jean-Jacques, La pensée militaire prussienne. Etudes de Frédéric le Grand à Schlieffen, Paris, Economica, 2012, 622 pages

Cet ouvrage, publié en collaboration avec le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM), la Commission Française d’Histoire Militaire (CFHM) et l’Institut de Stratégie Comparée (ISC), regroupe 28 articles de l’historien militaire Jean-Jacques Langendorf, pour beaucoup inédits ou publiés pour la première fois en français. Dès lors, il propose une grande diversité de thèmes (histoire de la marine prussienne ou de la presse militaire, études biographiques, comparaisons entre les pensées de plusieurs auteurs…) et nous fait (re)découvrir de nombreux penseurs militaires, dont certains "sont tombés dans les oubliettes de l’histoire" comme Georg Heinrich von Berenhorst, Adam Heinrich Dietrich von Bülow, Ernst von Pfuel ou Rühle von Lilienstern. Ce recueil est donc particulièrement le bienvenu, surtout pour les lecteurs francophones. Hervé Coutau-Bégarie le qualifie de "digne complément d’After Clausewitz d’Echevarria sur la pensée militaire allemande de 1871 à 1918".

En dépit de cette diversité, plusieurs axes se dégagent de l’ouvrage. Le premier est l’importance, tant qualitative que quantitative, de la pensée militaire prussienne au cours du premier tiers du XIXe siècle. Ce foisonnement intellectuel est l'œuvre de personnages marquants, traumatisés par l'humiliante défaite de 1806 et s'interrogeant sur les nouvelles pratiques militaires des guerres de la Révolution et de l’Empire. Il s'inscrit cependant aussi dans un cadre philosophique plus général, avec notamment l'influence du romantisme, du piétisme et de la philosophie de Hegel. Un deuxième axe du livre est constitué par le développement d’un courant de pensée qui conduit au plus grand penseur contemporain, Clausewitz, dont l'œuvre est élaborée à froid, après réflexion, contrairement aux écrits de certains de ses précurseurs (Ernst von Pfuel, Johann Friedrich Constantin von Lossau). Ce courant "clausewitzien" s'oppose à un autre courant, plus dogmatique et simpliste, inspiré de Jomini et de Bülow, dont le représentant le plus exemplaire est Willisen. A propos de Clausewitz, notons encore que Jean-Jacques Langendorf nous donne ici de très intéressants compléments par rapport aux grandes études publiées à son sujet – voir notamment "Clausewitz et la Suisse", "Clausewitz et la Vendée", "Schleiermacher, un inspirateur de Clausewitz?" et "Clausewitz, Paris 1814: la première traduction; l'unique étude signée".

Face à ce livre, nous sommes comme Madame de Sévigné devant son panier de cerises. Cependant, devant faire des choix, nous nous limiterons à parler plus particulièrement de deux articles qui concernent directement la Suisse.

Le premier est celui consacré au général Ernst von Pfuel. Outre son action militaire au cours des guerres napoléoniennes, Pfuel joue un rôle politique important dans la Prusse du premier XIXe siècle. Libéral, il se montre très habile dans des missions délicates, notamment lors de l’occupation de Paris après la défaite de l’Empereur ou en tant que premier commandant de Cologne en 1830. Commissaire du roi de Prusse à Neuchâtel au moment de la révolution de 1831, qu’il réprime avec succès, puis gouverneur jusqu’en 1849, il ne se montre pourtant pas attaché à la conservation de cette lointaine possession. Au cours de l’Affaire de Neuchâtel en 1856-1857, il est opposé à une intervention militaire qu’il considère par ailleurs comme hasardeuse en raison des insuffisances de l’armée prussienne et de la volonté de défense suisse. Les écrits de Pfuel sont relativement peu nombreux, mais fort intéressants. Passionné de sport (escrime, natation et patinage qu’il pratique avec une grande maîtrise jusque dans les dernières années de sa vie), il compare l’escrime et la guerre et parle de cette dernière en termes très proches de ceux de Clausewitz dont il est, nous l'avons dit, un précurseur (guerre conçue comme un duel, force de la défensive, importance des forces morales…).

Le second article, "Clausewitz et la Suisse" – Clausewitz a séjourné en Suisse et y a fréquenté Madame de Staël et Heinrich Pestalozzi – , s’intéresse plus spécifiquement à la guerre en montagne. Le penseur prussien étudie cette question dans deux de ses œuvres: Die Feldzüge von 1799 in Italien und der Schweiz et Vom Kriege. Contrairement à nombre de ses contemporains victimes d’un "fétichisme des Alpes", il en déduit que la possession des régions alpines ne permet pas de contrôler les plaines environnantes, que la défensive en montagne n’est avantageuse qu’au niveau tactique et que la bataille décisive ne peut avoir lieu qu’en plaine. Jean-Jacques Langendorf pose une question intéressante en se demandant dans quelle mesure Clausewitz a influencé la pensée militaire suisse du XIXe siècle dont les conceptions en matière de guerre en montagne et de réduit alpin présentent de fréquentes analogies avec celles du Prussien. Il ne peut malheureusement donner qu’une ébauche de réponse, la question n’ayant pas été traitée de manière approfondie jusqu'à présent.

(© blogdefense.overblog.com)

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