Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Articles avec #strategie tag

La force nucléaire française. L'aide des Etats-Unis

Publié le par Dimitry Queloz

VILLAIN, Jacques, La force nucléaire française. L’aide des Etats-Unis, Paris, Institut de stratégie comparée, 2014, 122 pages

Ce très intéressant petit ouvrage (122 pages) de Jacques Villain analyse l’aide apportée par les Etats-Unis à la réalisation de la force de dissuasion française. L’auteur a participé à la mise en place et au développement de cette dernière entre 1969 et 2007. Il nous apporte ainsi quelques précieux témoignages personnels sur cette "étrange" collaboration longtemps peu connue et souvent minimisée, voire occultée: "L’histoire a retenu que la France ne voulant pas dépendre des Etats-Unis pour sa sécurité, avait réalisée, seule, sa force de dissuasion voulue par le général de Gaulle."

La Seconde Guerre mondiale marque l’avènement du missile balistique développé par les Allemands (la fusée V-2) et de la bombe atomique que les Américains emploient à deux reprises contre le Japon, détruisant les villes d’Hiroshima et de Nagasaki. Les autres grandes puissances cherchent également à se doter de ces deux armements, à les améliorer et à les utiliser de manière conjointe, le missile servant de vecteur à l’arme atomique. En dépit de sa situation politique précaire, la France se lance aussi dans la course. Sous le régime de Vichy déjà, le commandant Jean-Jacques Barré, disciple du visionnaire Robert Esnault-Pelterie qui, dans les années trente, a imaginé des forces de dissuasion équipées de fusées transportant des explosifs conventionnels ou des armes chimiques, met au point la première fusée française. Après la capitulation allemande, la France parvient à récupérer de nombreux ingénieurs allemands – presqu’autant que les Américains, mais ils sont moins brillants. Leur concours est cependant fondamental dans le cadre des divers programmes des années 1950 et 1960, notamment Pierres précieuses et Ariane. En ce qui concerne l’arme atomique, c’est tout naturellement vers les Etats-Unis, leaders dans le domaine, que les regards se tournent.

L’auteur distingue trois périodes dans la mise au point de la force de dissuasion et la collaboration avec les Etats-Unis. Jusqu’en 1954, la France accorde la priorité à la reconstruction du pays et les efforts en vue de réaliser une telle force sont inconstants. A la fin de l’année, Pierre Mendès-France prend la décision de lancer des programmes de fabrication d’armes nucléaires et de sous-marins atomiques. S’ouvre alors une deuxième période qui se termine en 1960. Au cours de celle-ci, les Américains cherchent à éviter la prolifération nucléaire. Ils proposent de mettre des armes nucléaires à disposition des pays européens dans le cadre de l’OTAN, tout en en gardant la maîtrise d’emploi. Enfin, à partir de 1960, la France du général de Gaulle fait le choix d’une force de dissuasion purement nationale, qui est toutefois réalisée grâce à une "collaboration" américaine qui commence réellement au début des années 1970 seulement, une fois terminée l’ère Kennedy-Johnson – tous deux sont opposés à la force de dissuasion française – et le général de Gaulle parti.

Si la France réussit à mettre au point sa bombe atomique de manière presqu’autonome, l’aide américaine est importante en ce qui concerne les vecteurs: carburants solides des missiles, systèmes de guidage, durcissement des ogives pour résister aux systèmes antimissiles soviétiques, appareils de ravitaillement en vol pour donner aux bombardiers Mirage IV l’allonge nécessaire… Souvent, cette aide a lieu de manière indirecte et involontaire, voire en complète opposition avec la politique officielle des Etats-Unis qui appliquent avec plus ou moins de rigueur la loi Mac Mahon de 1946.

Divers canaux ont permis à la France de perfectionner ses savoirs-faires et, souvent, d’éviter de disperser ses moyens limités dans de coûteuses recherches pouvant déboucher sur des impasses: envoi de chercheurs dans les grands instituts de recherche américains, relations personnelles entre scientifiques, participation à des colloques, contacts entre industriels, discussions informelles… Ce qui a cependant le plus frappé l’auteur est la quantité d’informations obtenues par l’intermédiaire des revues scientifiques et techniques en vente libre et par le biais des publications officielles du Gouvernement américain. "La fameuse loi (Freedom Information Act) si chère au peuple américain a donc son revers. En jouant une grande transparence envers les citoyens américains, elle met à disposition des étrangers de précieuses informations." Et l’auteur de souligner que la France n’est certainement pas la seule à en avoir profité. L’URSS, la Chine, la Corée du Nord et l’Iran en ont aussi certainement bénéficié!

(© blogdefense)

(© blogdefense)

Voir les commentaires

DEVA ou la fin de l'euphorie kantienne (3 et fin)

Publié le par Dimitry Queloz

La fin de l’"euphorie kantienne"

Avec la réforme DEVA, l’armée tourne la page de l’"euphorie kantienne" apparue à la fin de la Guerre froide. Cette utopie inspirée des Lumières, largement diffusée dans les milieux politiques, intellectuels et même militaires, consistait à croire que l’Europe se trouvait dans une situation de paix durable suite à la chute du Mur de Berlin et à la disparition du bloc communiste, que la démocratie et le libre marché allaient s'imposer dans le Monde entier, que les relations entre Etats désormais démocratiques et peuplés de consommateurs heureux deviendraient pacifiques. Un quart de siècle plus tard, cette vision idéalisée et occidentalocentrée des relations internationales a montré toutes ses limites. Contrairement à ce que certains pensaient, l'histoire ne s'est pas arrêtée, bien au contraire!

Cette nouvelle posture de l'armée représente une autre facette du réalisme évoqué précédemment et montre l’intégration de la détérioration de la situation internationale dans la réflexion stratégique du Conseil fédéral et du Commandement de l'armée. Les attentats du 11-Septembre, la crise de l’Euro, le printemps arabe qui s’est rapidement transformé en hiver islamiste, la crise ukrainienne ont conduit à un revirement à 180°. Il n’est plus question de "Ten-Year Rule", ni de montée en puissance de l’armée avant d’être en mesure de répondre à une situation de crise. L’armée adopte désormais une nouvelle stratégie des moyens qui doit lui permettre de remplir ses missions rapidement, dans la durée et d’emblée avec des forces relativement importantes en dépit d’effectifs diminués.

Trois des quatre objectifs de la nouvelle organisation vont dans ce sens. L’armée doit tout d’abord être bien instruite et entièrement équipée de matériels modernes. Il n’est plus prévu de disposer d’une longue période pour parfaire l’instruction et acheter les équipements nécessaires avant un engagement d’envergure. La suppression des formations de réserve, mal entraînées et sous-équipées, doit permettre de dégager les moyens nécessaires pour doter toutes les troupes de leur dotation réglementaire en matière d’équipements et d’armements. La réintroduction d’une procédure de mobilisation rapide de l’armée, supprimée avec Armée XXI, constitue une autre facette de cette nouvelle stratégie des moyens. Notons enfin que, comme le souligne le message du Conseil fédéral, ces trois objectifs ont également pour but de donner un signal clair à l’étranger: la Suisse veut et a les moyens de se protéger et de se défendre avec des moyens militaires si cela est nécessaire. Vingt-cinq ans après la chute du mur de Berlin, voilà un beau retour au concept de dissuasion!

Le concept de planification des missions et des engagements montre également la volonté de pouvoir faire face immédiatement à des situations de crises imprévues. Il distingue entre les prestations à fournir en permanence (par exemple la police de l’air), celles qui sont prévisibles comme la protection de conférences et, enfin, celles qui sont imprévisibles comme les catastrophes naturelles et les menaces terroristes. Pour répondre aux deux premières situations, l’armée dispose des formations professionnelles et en cours de répétition dont les engagements peuvent être planifiés en conséquence. En ce qui concerne les situations imprévisibles, le concept prévoit une réaction rapide, en trois temps. Les troupes professionnelles et en service doivent être en mesure de soutenir les autorités et les moyens civils en moins de quatre jours. Cinq bataillons de logistique et un bataillon de circulation et de transport ayant une disponibilité élevée doivent ensuite permettre l’engagement de 35'000 hommes dans les jours suivants. La conception de la logistique est ainsi désormais orientée vers le soutien des formations mobilisées et ne répond plus du tout à une logique d’économie d’entreprise comme c’est le cas actuellement.

Enfin, notons que le message du Conseil fédéral insiste à plusieurs reprises sur la nécessité de maintenir de manière durable la capacité de défense "classique" de l’armée. Si des spécialisations sont nécessaires, si les Divisions territoriales chargées essentiellement de l’appui aux autorités civiles deviennent une des composantes majeures de l’armée, toutes les troupes doivent être en mesure de remplir des missions de défense. (Fin)

Voir les commentaires

DEVA ou la fin de l'euphorie kantienne (2)

Publié le par Dimitry Queloz

Une réforme marquée du sceau du réalisme

La réforme DEVA est marquée du sceau du réalisme. Elle tient en effet bien mieux compte que les deux précédentes organisations militaires des contraintes financières, démographiques et économiques propres au pays, ainsi que des limites du système de milice. Le fait d’inscrire la nouvelle réforme dans un cadre réaliste dans ces différents domaines doit être salué. L’armée vient de traverser en moins de vingt ans deux réformes majeures qui ont conduit à des impasses pour ne pas avoir suffisamment tenu compte de ces facteurs – notons toutefois que les problèmes de financement sont largement dus à la versatilité parlementaire. On ne peut donc qu’applaudir à la volonté de réaliser une réforme pérenne, économiquement et démographiquement viable dans le long terme. Cette stabilité est une question de survie pour notre armée qui ne peut, de par le système de milice, digérer de constantes réformes.

En ce qui concerne les moyens, c’est-à-dire le budget et les effectifs, le message du Conseil fédéral insiste sur la nécessité de maintenir un équilibre durable entre les ressources économiques et démographiques à disposition et les prestations à fournir. La diminution des effectifs et la faible augmentation du budget pèseront certes sur certaines capacités, notamment le combat classique, et c’est regrettable. L’évolution démographique, avec une baisse de la natalité, ne peut cependant pas être ignorée. Il est par ailleurs illusoire de penser, dans le contexte économique et politique actuel, et même si la situation internationale s’est notablement dégradée au cours de ces dernières années, que le Parlement accordera des moyens budgétaires nettement supérieurs qui permettraient de financer une armée moderne aux effectifs beaucoup plus importants.

A propos des effectifs et des moyens matériels, soulignons encore que la situation future ne sera pas fondamentalement différente (ni pire) qu’actuellement. La diminution des effectifs n’est en effet pas aussi importante qu’il y paraît au premier abord. Celle-ci est largement obtenue par la suppression des formations de réserve mal équipées et peu entraînées, donc peu disponibles à court et moyen termes – seules 20 formations actives sont supprimées sur un total de 72. Les 40'000 hommes du volant de "réserve" sont en outre bien mieux intégrés dans l’armée – leur disponibilité est donc supérieure – que les réserves d’Armée XXI. Quant aux moyens matériels, ils ne diminueront pas du fait de la réforme: les 134 chars de combat, les 133 obusiers et les 32 avions de combat qui équipent les brigades blindées et les forces aériennes resteront en service. L’élimination progressive des matériels désaffectés et obsolètes viendra par ailleurs redonner des capacités budgétaires supplémentaires pour l’acquisition de nouveaux moyens modernes indispensables dans les prochaines années.

La réforme de l’instruction constitue un deuxième aspect de ce réalisme de bon aloi. Armée XXI, désirant diminuer la charge de service des cadres, a raccourci la durée de leur école de recrues et celle de leurs paiements des galons. Il en a résulté des sous-officiers et des officiers plus jeunes et moins expérimentés. Le retour au système antérieur, avec une école de recrues complète pour tous et des paiements des galons dans le cadre d’écoles de recrues elles-aussi complètes, tient bien davantage compte des limites de notre système de milice, où les écoles de cadres sont moins longues que dans certaines armées professionnelles, ainsi que de l’expérience de vie et du commandement, forcément restreinte, de la jeunesse. Ce retour en arrière permettra de redonner aux cadres de milice une meilleure instruction technique et, surtout, une expérience dans la conduite des troupes, ainsi qu’une maturité dans la gestion des affaires humaines qui font actuellement défaut et qui constituaient des qualités importantes d’Armée 61 et d’Armée 95.

Enfin, le réalisme de la réforme tient aussi au fait qu’elle prend mieux en compte d'autres aspects du système de milice où les intérêts de l’économie, de la jeunesse et de l’armée sont en concurrence. Le raccourcissement de la durée des écoles de recrues et des cours de répétitions, la meilleure harmonisation des calendriers des services d’instruction de base avec ceux des universités et des hautes écoles devraient permettre de mieux concilier l’ensemble de ces intérêts. C'est le seul moyen si l'on veut éviter que les jeunes désireux de grader ne perdent un temps précieux dans leur formation civile ou finissent par renoncer devant de trop grands sacrifices, d'autant que le contexte actuel de la mondialisation et de la libre circulation des travailleurs exerce de fortes contraintes sur la vie professionnelle. (A suivre)

Voir les commentaires

DEVA ou la fin de l'euphorie kantienne (1)

Publié le par Dimitry Queloz

Après Armée 95 et Armée XXI, l’armée suisse s’apprête à vivre une nouvelle réforme – DEVA, pour Développement de l’armée – dont les Chambres fédérales ont commencé à débattre au cours de leur dernière session. Les délibérations se poursuivront jusqu’en 2015 et la nouvelle organisation de l’armée, une fois acceptée par le Parlement et si aucun référendum n’est lancé, devrait entrer en vigueur le 1er janvier 2017.

Cette réforme constitue un retour au réalisme et marque la fin de l’euphorie kantienne née au lendemain de la chute du mur de Berlin. Avant de développer plus largement ces deux aspects dans de prochains articles, voici, dans ses grandes lignes, le projet DEVA.

Le cadre politico-budgétaire

Le message du Conseil fédéral du 3 septembre dernier fixe clairement le cadre politico-budgétaire de la nouvelle réforme. Le principe de neutralité de la Suisse est maintenu. De ce fait, la marge de manœuvre politique est étroite en ce qui concerne la coopération avec les Etats voisins. Celle-ci peut avoir lieu dans des domaines comme l’instruction, le partage d’informations et de renseignements, l’acquisition d’armements. En revanche, les possibilités de collaboration en matière d’engagement sont beaucoup plus restreintes, sauf en ce qui concerne la promotion de la paix. Il serait, par exemple, juridiquement très difficile de constituer une police de l’air totalement intégrée avec un ou plusieurs de nos voisins et absolument impossible de participer à la mise en place du système antimissiles développé par l’OTAN.

Les trois missions de l’armée – la défense, l’appui aux autorités civiles et la promotion de la paix – sont également maintenues. Définies dès le milieu des années 1990 – voir l’article 1 de la loi du 3 février 1995 sur l’armée – elles ont été reprises depuis lors dans tous les grands documents relatifs à l’organisation de l’armée et à la politique de sécurité: Constitution fédérale (article 58, alinéa 2), rapports sur la politique de sécurité de 2000 et de 2010, plan directeur de l’Armée XXI, rapport sur l’armée de 2010.

Quant au budget, il est, selon le vœu du Parlement, légèrement augmenté après plusieurs décennies de baisse ou de stagnation. Sa limite supérieure est désormais fixée à 5 mia de francs par année.

Une structure simplifiée et une instruction réorganisée

L’armée voit ses effectifs diminuer. Ils sont réduits à 100'000 militaires (effectifs réglementaires), qui permettent de constituer 106 bataillons, groupes et escadres, contre 178 aujourd’hui. Les effectifs réels sont toutefois de 140'000 hommes. Chaque formation dispose ainsi d’un volant de personnels de 40% permettant de maintenir ses effectifs réglementaires en dépit des dispenses diverses (obligations professionnelles, maladies, séjours à l’étranger…), causes fréquentes d’absence dans une armée de milice.

La structure de l’armée est simplifiée et comprend désormais trois domaines: instruction, engagement et appui, ce qui conduit à la création de deux nouvelles fonctions, toutes deux directement subordonnées au chef de l’armée: chef Opérations et chef Instruction. Le commandement des Opérations a comme principaux subordonnés directs les Forces terrestres – comprenant 2 brigades mécanisées, les forces spéciales et auxquelles peuvent être attribués des moyens supplémentaires – les 4 Divisions territoriales, dotées chacune notamment de 4 bataillons d’infanterie, la Police militaire et les Forces aériennes.

L’organisation de l’instruction est, elle aussi, largement revue et reprend nombre de principes des organisations antérieures. La nouvelle formation des cadres de milice vise à leur donner davantage d’expérience. Pour ce faire, les candidats à l’avancement suivent une école de recrues complète et paient leurs galons également dans une école de recrues complète, comme sous les régimes d’Armée 61 et, partiellement, d’Armée 95. Autre retour en arrière: le rythme bisannuel des écoles de recrues. Avec deux écoles par année au lieu de trois, le système espère une meilleure harmonisation entre le calendrier des services d’instruction de base et celui des universités et des hautes écoles, ainsi qu’une utilisation plus optimale des infrastructures d’instruction. Enfin, les écoles de recrues sont raccourcies, passant de 21 à 18 semaines, cette dernière durée étant considérée comme la limite inférieure pour donner une instruction suffisante.

Quant aux cours de répétition, ils passent de trois à deux semaines par année. Toutefois, il est prévu la possibilité d’ordonner périodiquement des cours de trois semaines. Le nombre de jours de service diminue ainsi de manière significative. Annuellement, il passe de 6 à 5 mio. De son côté, un soldat ne doit plus effectuer que 225 jours de service contre 260 actuellement. (A suivre)

Evolution des effectifs de l'armée depuis Armée 61. (© DDPS)

Evolution des effectifs de l'armée depuis Armée 61. (© DDPS)

Evolution du nombre des bataillons/groupes/escadres depuis Armée 61. (© DDPS)

Evolution du nombre des bataillons/groupes/escadres depuis Armée 61. (© DDPS)

Evolution des dépenses de la Confédération et de l'armée (valeurs réelles). (© DDPS)

Evolution des dépenses de la Confédération et de l'armée (valeurs réelles). (© DDPS)

Voir les commentaires

Essai nucléaire

Publié le par Dimitry Queloz

WODKA-GALLIEN, Philippe, Essai nucléaire. La force de frappe française au XXIe siècle: défis, ambitions et stratégie, Panazol, Lavauzelle, 2014, 218 pages

Cet ouvrage de Philippe Wodka-Gallien, membre l’Institut français d’analyse stratégique et auteur d’un Dictionnaire de la dissuasion, donne au lecteur un très intéressant tour d’horizon de la force de dissuasion nucléaire française qui célèbre cette année un double anniversaire: le soixantième de la décision de Pierre Mendès-France de développer officiellement un programme nucléaire militaire et le cinquantième de la création des Forces aériennes stratégiques. En dix chapitres, le livre s’intéresse à tous les domaines relatifs au sujet: histoire, technique, politique et stratégie, recherche scientifique, désarmement et lutte contre la prolifération… Facile à lire et accessible à un large public, nous le recommandons tout particulièrement à ceux qui voudraient rapidement se faire une bonne idée globale sur ces questions complexes.

L’auteur montre que la dissuasion nucléaire bénéficie aujourd’hui d’un très large consensus dans les partis politiques, la population – en 2013, 59% des Français montraient leur adhésion – et même l’Eglise. Les partis de droite, héritiers de la tradition gaulliste, ont toujours soutenu la force nucléaire et sa souveraineté par rapport aux autres puissances, même si Alain Juppé a pu montrer une position plus nuancée. Au centre, si le principe de la dissuasion n’est pas contesté, c’est son ampleur et son caractère national qui sont fréquemment remis en cause, avec l’idée, difficile à mettre en œuvre, d’un partage avec les alliés de l’OTAN ou de l’Union européenne. A gauche, la position est aussi plus complexe. Chez les socialistes, il faut attendre l’influence de Charles Hernu et d’Hubert Védrine et, surtout, le changement de position de François Mitterrand pour que le parti se prononce majoritairement en faveur de la dissuasion. Cette évolution s’opère lentement, une fois le général de Gaulle disparu et s’explique peut-être par le fait qu’il n’y a plus la nécessité de s’opposer à ce grand rival – nous ne pouvons nous empêcher de faire un parallèle avec l’attitude par rapport aux institutions de la Ve République. Un courant anti-nucléaire continue toutefois d’exister au PS, emmené par Michel Rocard dont le père a été responsable scientifique des programmes ayant conduit à la réalisation de la bombe atomique. Même à l’extrême gauche, il est difficile de s’opposer à la dissuasion. Le parti communiste a dû tenir compte des syndicats qui défendaient les nombreux emplois liés à l’atome. Jean-Luc Mélanchon est favorable au maintien d’une force de frappe. Quant aux Verts, ils n’osent trop affirmer leur opposition au nucléaire, sans doute par prudence électoraliste.

Un autre aspect particulièrement intéressant de l’ouvrage concerne le continuum entre dissuasion nucléaire et forces conventionnelles. D’une part, la dissuasion nucléaire donne à la France la garantie de l’indépendance dans sa politique extérieure. Elle permet en effet une liberté d’action sur le plan international et un engagement de l’armée française sans risque de subir des pressions ou des menaces militaires majeures de la part des autres puissances. Dans ce cadre, l’auteur a raison de mentionner l’humiliant épisode de l’intervention de Suez comme un des chapitres fondamentaux de l’histoire de la politique nucléaire française. D’autre part, les forces de dissuasion contribuent largement au développement d’un outil militaire conventionnel de premier plan au point de vue technique et opérationnel. Les exigences en matière de qualité des programmes liés à la dissuasion – domaine spatial, électronique et communications, aéronautique, construction navale… – permettent aux différents fabricants de systèmes d’armes de faire bénéficier leurs programmes conventionnels des progrès technologiques les plus pointus. Ainsi du Rafale qui, prévu d’emblée pour le bombardement stratégique, dispose de capacités de pénétration à longue distance qui en font l’un des meilleurs bombardiers conventionnels au monde, comme l’ont bien montré les différents engagements, notamment en Libye et au Mali. Les forces stratégiques développent également un savoir-faire opérationnel de premier plan qui est largement diffusé au sein des forces conventionnelles. Enfin, les moyens des forces stratégiques sont fréquemment employés dans le cadre des engagements conventionnels: plus de 90% des missions des avions de ravitaillement de la force de dissuasion se font au profit de l’action conventionnelle et 25% des frappes aériennes de l’opération Harmattan ont été effectués par des Rafales et des Mirage 2000 des Forces aériennes stratégiques.

Défenseur de la force de dissuasion sous sa forme actuelle, Philippe Wodka-Gallien se montre un partisan du maintien de la composante aérienne des forces stratégiques. La suppression de cette dernière n’entrainerait que de très faibles économies – quelques dizaines de millions d’euros – qui ne permettraient ni de renforcer de manière significative les autres composantes de la défense ni de contribuer de manière efficace à la diminution du déficit budgétaire de l’Etat. Elle priverait par ailleurs le pouvoir politique d’une certaine souplesse en matière de dissuasion nucléaire, la force aérienne étant seule capable de mener des frappes d’ultime avertissement. Enfin, un démantèlement unilatéral n’apporterait aucun gain politique à la France et réduirait sa marge de manœuvre dans le long terme. En temps que signataire du Traité de Non Prolifération (TNP), elle renoncerait définitivement à toute capacité nucléaire aérienne. Avec d’autres arguments, le livre de Philippe Wodka-Gallien contribue donc également au débat du moment sur le rôle de la dissuasion nucléaire, ses composantes et les moyens qui leur sont attribués.

(© blogdefense.overblog.com)

(© blogdefense.overblog.com)

Voir les commentaires

<< < 1 2 3 4 5 6 7 > >>