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Articles avec #fiches de lecture tag

1515 Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

SABLON DU CORAIL, Amable, 1515. Marignan, Paris, Tallandier, 2015, 512 pages

L’année 2015 marque le 500e anniversaire de la bataille de Marignan. Cet événement parmi les plus célèbres de l’histoire suisse et française fait l’objet d’une polémique dans notre pays – voir par exemple la synthèse du quotidien Le Temps. D’un côté, à droite, certains y voient le début de la neutralité helvétique et veulent en faire un symbole d’une tradition isolationniste qui serait une caractéristique de la politique suisse depuis des siècles. Cette vision leur permet de justifier par l’histoire un certain repli sur soi actuel, ainsi que la volonté de rester à l’écart de l’Union européenne et des autres grandes formes de coopérations supranationales. De l’autre côté, une certaine gauche adepte de l’ouverture vers l’Europe, du rejet de l’idée de nation, de la déconstruction de l’histoire et de son individualisation forcenée cherche tout simplement à passer sous silence cet épisode tragique de notre histoire qui ne concernerait, en fin de compte, que l’histoire bataille, à nier son influence sur l’histoire politique de la Suisse.

Loin de ces positions partisanes, Amable Sablon du Corail, qui affirme cependant que la neutralité suisse ne date pas de cette période mais du début du XIXe siècle, nous propose un livre remarquable en tout point, au demeurant fort bien écrit, dont nous recommandons tout particulièrement la lecture. L’auteur nous présente une analyse globale des événements et ne se contente pas de les observer par le petit bout du canon de la dernière couleuvrine de François Ier! Il n’étudie pas seulement la bataille, mais l’ensemble de la période en nous en présentant tous les aspects de manière synthétique et très claire: politique étrangère et diplomatie, économie, institutions militaires, cultures et sociétés, bataille et ses conséquences… Soulignons encore la parfaite maîtrise des sources primaires et secondaires, aussi bien du côté français que du côté suisse.

Dans ses conclusions, l’auteur tire cinq leçons. Premièrement, l’importance de l’argent qui a permis à François Ier de soutenir un effort militaire dont ses adversaires n’étaient pas capables. "Plus que les charges de cavalerie à Marignan, ce fut la capacité des Français à trouver les sommes colossales nécessaires au paiement comptant des insatiables lansquenets qui a emporté la décision."

Pour Amable Sablon du Corail, la puissance financière ne suffit toutefois pas à remporter la victoire sur le champ de bataille, comme le montre l’exemple suisse. Quelques cantons aux ressources économiques et démographiques limitées ont en effet réussi à dominer les plus grandes puissances de la fin du Moyen Age et du début de la Renaissance. A Marignan, la victoire n’a d’ailleurs pas été loin le 13 septembre au soir. Pour l’auteur, et c’est la deuxième leçon qu’il tire, la puissance militaire des Confédérés réside dans leur organisation militaire "qui reproduit à la guerre les solidarités du temps de paix. Les Suisses combattent aux côtés de leurs amis, de leurs parents, de leurs voisins [ce qui a pour conséquence essentielle] que l’on se bat sous le regard de camarades ou de parents qu’on retrouvera après le retour au foyer".

Le troisième enseignement que l’auteur met en évidence est, au premier abord, plutôt paradoxal. Il insiste en effet sur la parenté des systèmes de valeurs des Suisses et de la noblesse française basés tous deux sur le courage et l’honneur. Si ces vertus font partie intégrante de l’idéal nobiliaire, les Suisses n’en sont pas pour autant dépourvus. Des milliers d’entre eux ont refusé l’or français et sont morts dans des conditions terribles pour "tenir leurs obligations à l’égard de Massimiliano Sforza".

La bataille de Marignan marque également la fin des deux modèles militaires médiévaux qui s’affrontent sur le champ de bataille. La victoire française a cependant "masqué les limites de l’armée royale" dont les deux atouts principaux étaient l’artillerie et la cavalerie lourde. La suite du règne de François Ier, qui ne connaîtra plus que des défaites militaires, apportera la preuve des insuffisances de cette armée. Pour les Suisses, Marignan représente la fin d’une période de suprématie militaire de plusieurs décennies jalonnées de victoires éclatantes: Grandson, Morat, Novare... Le développement des armes à feu et la transformation de la cavalerie – qui s’allège, s’équipe de pistolet et charge à l’épée – mettent désormais en échec les charges plus ou moins désordonnées des fantassins armés de piques et de hallebardes. Les Suisses sauront cependant s’adapter et resteront des combattants redoutables jusqu’à la Révolution française, en constituant parmi les meilleurs régiments de l’Ancien Régime.

Enfin, la cinquième leçon nuance la traditionnelle interprétation qui fait de la paix de Fribourg de 1516 "le point de départ de l’alliance franco-suisse". Les relations entre la France et la Confédération ont en effet commencé 70 ans plus tôt, avec la bataille de St-Jacques sur la Birse. De plus, elles connaissent au fil du temps des hauts et des bas, malgré la Paix perpétuelle qui est, par ailleurs, davantage une "paix de résignation [qu’] une paix d’adhésion". Si l’influence française devient prépondérante, elle n’est jamais exclusive et "jamais les cantons ne se sont résignés à accepter une quelconque tutelle de la France".

(© blogdéfense)

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L'Otan au XXIe siècle

Publié le par Dimitry Queloz

KEMPF, Olivier, L’Otan au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, Paris, Perpignan, Editions du Rocher, 2014, 614 pages (2e édition)

Cet ouvrage d’Olivier Kempf constitue une excellente synthèse sur l’OTAN. En quinze chapitres, l’auteur traite de manière claire et didactique de l’histoire de l’alliance, de son organisation et de ses institutions, de ses élargissements successifs, des relations entre les différents alliés, de leurs conceptions de l’alliance, des concepts stratégiques (1991, 1999 et 2010), des engagements réalisés, des défis actuels et de l’évolution prochaine de l’alliance…

Un premier thème particulièrement intéressant est celui de l’élargissement de l’OTAN. A l’origine, l'alliance est limitée dans son cadre géographique (nombre de membres et zone d’intérêt) et dans ses buts (défense contre l’URSS et ses alliés). Toutefois, assez rapidement, elle s’agrandit. De nouveaux Etats (Grèce, Turquie, RFA…) deviennent membres, entraînant une extension de la zone d’intérêt. Au lendemain de la chute du mur de Berlin et de la disparition de la menace constituée par le Pacte de Varsovie, l’OTAN n’est pas dissoute – cela aurait pourtant été une évolution possible et, somme toute, logique. L'alliance connaît au contraire un développement remarquable, et ce dans plusieurs domaines. Tout d’abord, de nombreux pays d’Europe de l’Est (Tchéquie, Hongrie, Pologne…) et même certains Etats ayant appartenu à l’URSS (Pays baltes) intègrent l’alliance. De plus, la zone d’intervention est étendue. C’est ainsi que l’OTAN est engagée dans des opérations en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Libye… De nouvelles missions sont par ailleurs formulées (lutte contre le terrorisme, cyberguerre…). Enfin, la constitution de partenariats divers (Partenariat pour la Paix notamment) représente également une autre forme d’élargissement politique permettant une influence à grande échelle.

Les chapitres sur les relations entre l’OTAN et la défense européenne – les différentes organisations, CED, UEO, Europe de la défense de l’UE, et leur évolution sont analysées – sont également d’un intérêt tout particulier. Washington a toujours souhaité un renforcement de l’autonomie européenne en matière de défense. Le but est de faire partager de manière plus équilibrée le poids des efforts militaires. Ainsi, à la fin de la Guerre froide, lorsqu’est signé le traité de Maastricht qui crée les premiers éléments d’une politique extérieure et de défense commune aux Etats membres de l’Union européenne, le concept d’Identité Européenne de Sécurité et de Défense (IESD) est bien accepté. Toutefois, pour les Américains, l’alliance a toujours représenté un moyen d’influencer, voire de contrôler, les politiques extérieures et de défense des pays européens. Dès lors, une trop grande autonomie européenne en la matière déplait. Lorsque la déclaration franco-britannique de Saint-Malo de 1998 insiste sur ce point, Washington réagit en imposant la règle des 3 D – pas de duplication des institutions militaires de l’OTAN, pas de découplage par rapport aux USA, pas de discrimination envers les Etats de l’OTAN non membres de l’UE. Pour la majorité des pays européens, la domination américaine et la faible autonomie de la défense européenne créent cependant une situation très confortable. Elle leur permet de disposer d’une puissante protection militaire à moindres frais.

Soulignons cependant que la relation Europe – Etats-Unis en matière de sécurité s’est complexifiée depuis une vingtaine d’année. Pour Washington, l’Europe n’a plus la même importance stratégique qu’auparavant. La disparition de la menace soviétique et la montée en puissance de la Chine ont conduit les USA à se détourner de cette région du Monde. Les attentats du 11-Septembre et le refus de certains Etats européens de les soutenir dans leur intervention en Irak en 2003 les ont également incités à faire cavalier seul et à constituer des coalitions ad hoc (doctrine Rumsfeld). Les expériences des interventions de cette dernière décennie ont toutefois montré les limites du hard power américain. La conception de la politique de sécurité européenne, basée davantage sur le soft power et une approche globale des problèmes, ne peut plus être négligée et raillée – tout le monde se rappelle de la métaphore domestique de Robert Kagan "Les Américains font la cuisine, les Européens font la vaisselle". La relation OTAN – PESD est ainsi de plus en plus envisagée dans un cadre de complémentarité plutôt que de domination.

Le lecteur regrettera de ne pas pouvoir disposer des analyses de l'auteur pour la période qui a succédé au moment de la publication de l'ouvrage. Depuis une année environ, la situation internationale, notamment en Ukraine, a en effet connu des évolutions rapides et l'OTAN se voit contrainte à s'adapter une fois de plus, notamment en ce qui concerne l’engagement américain en Europe, les missions de défense et les relations avec la Russie. On ne peut donc que souhaiter pour bientôt une troisième édition mise à jour en tenant compte des derniers rebondissements de l’actualité!

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Poutine. L'itinéraire secret

Publié le par Dimitry Queloz

FEDOROVSKI, Vladimir, Poutine. L’itinéraire secret, Monaco, Editions du Rocher, 2014, 232 pages

Au cours de ces derniers mois, le président russe Vladimir Poutine a fait l’objet de plusieurs ouvrages en langue française – voir notamment ceux de Frédéric Pons et de Michel Eltchaninoff dont nous parlerons peut-être dans un prochain article. Celui de Vladimir Fédorovski nous présente un portrait fort intéressant de ce personnage complexe qui "excelle dans l’art de brouiller les pistes" et qui échappe largement aux esprits occidentaux, souvent trop rationnels ou marqués par une certaine idéologie germanopratine qui conduit nombre d’entre eux à se montrer extrêmement critiques envers le chef du Kremlin, notamment en ce qui concerne les principes démocratiques, alors qu’ils ont souvent fait preuve d’une remarquable indulgence envers le régime communiste pourtant bien moins démocratique.

D’origine russe, l’auteur connaît bien le pays et sa mentalité particulière. Il nous en montre l’influence sur le monde politique et les dirigeants. De plus, il a été un acteur de l’histoire récente de la Russie. Diplomate et promoteur des réformes gorbatchéviennes, il a vécu une partie des événements présentés et en a côtoyé certains protagonistes. Le livre n’est donc pas à proprement parler une étude d’historien, mais plutôt une "histoire vivante" qui nous donne le témoignage et l’analyse personnels de l’auteur.

Poutine assume l’histoire de la Russie dans son temps long et sa globalité, en évacuant toute forme de culpabilité par rapport à la dureté du régime tsariste ou aux aspects totalitaires du communisme, y compris dans sa forme la plus criminelle sous Staline. Dans une vision qui rappelle celle de de Gaulle en son temps, il ne voit que la grandeur et la puissance du pays – qu’il cherche absolument à restaurer après le naufrage consécutif à la disparition de l’Union soviétique –, le rôle joué en ce sens par ses grands dirigeants, d’"Ivan le Terrible à Nicolas II en passant par Boris Godounov, Pierre le Grand, Catherine II ou Alexandre Ier". Même la période communiste a ses héros. Staline a forgé la puissance russe au XXe siècle dans la lutte contre le nazisme, tandis que Iouri Andropov, son ancien patron au KGB, représente son grand modèle en matière politique.

Ces conceptions particulières conduisent à une vision spécifique de la place de la Russie dans le Monde et de son rôle géopolitique. Pour l’auteur, Poutine a cherché sincèrement un rapprochement avec l’Europe avec laquelle la Russie partage une civilisation et des valeurs chrétiennes communes. Cette proximité culturelle et religieuse se double par ailleurs d’une crainte envers une menace perçue elle aussi comme commune: la montée en puissance de l’islamisme. La réalisation de ce projet géopolitique se heurte cependant à l’idéologie dominante en Europe – intériorisation des critiques marxistes, "droit-de-l’hommisme", décadence des mœurs, sous-estimation de la menace islamiste… – en laquelle Poutine ne voit qu’une source de décadence, à l’instar de l’immense majorité des Russes. Un autre volet de la vision géopolitique du président russe est la crainte de la Chine dont la puissance économique et démographique représente une menace à la fois pour la souveraineté russe en Sibérie et pour son influence en Asie centrale. La crise ukrainienne et ses conséquences semblent cependant conduire Poutine à changer ses priorités: comme la possibilité d’un rapprochement avec l’Europe paraît s’éloigner – seule l’Allemagne semble représenter un partenaire fiable –, pourquoi ne pas se rapprocher des anciens alliés de l’URSS, développer une nouvelle politique d’influence grâce à l’arme économique du gaz et ne pas entretenir de meilleures relations avec la Chine en dépit des différences entre les deux Etats?

Enfin, retenons encore un autre aspect intéressant de l’ouvrage: la mise en évidence de l’importance des services secrets dans le système de gouvernement russe. Dans ce domaine aussi, l’auteur montre que ce phénomène est une constante de l’histoire du pays. La "haute police", quel que soit le régime pour lequel elle travaille, représente en effet le "gardien du temple", le "suprême défenseur des intérêts de l’Etat". Comme son mentor politique Andropov, Poutine a été membre puis chef des services secrets (KGB/FSB) avant de devenir chef de l’Etat. Nombre d’anciens collaborateurs de l’institution ont par ailleurs trouvé des emplois dans l’administration et le système politique actuels. Même le patriarche Kirill, qui symbolise l’alliance avec l’autel, serait un ancien de la "galaxie du KGB". Le système de gouvernement Poutine est donc largement marqué par son appartenance au KGB, que ce soit en matière de réseau, de pratiques et de méthodes de travail.

(© blogdéfense)

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Renseignement et éthique

Publié le par Dimitry Queloz

KLAOUSEN, Patrick, PICHEVIN, Thierry, Renseignement et éthique. Le moindre mal nécessaire, Panazol, Lavauzelle, 2014, 336 pages

Cet ouvrage des éditions Lavauzelle s’intéresse à un domaine encore peu étudié dans le monde francophone: le lien entre renseignement et éthique. Il s’agit pourtant d’un sujet de la plus haute importance comme le montre l’actualité de ces dernières années, avec les affaire Manning et Snowden, les écoutes de la NSA et la publication en décembre dernier du rapport du Sénat américain sur les pratiques de la CIA pour obtenir des renseignements, notamment l’emploi de la torture. D’ailleurs les Anglo-saxons ont commencé à s’intéresser à ces questions depuis quelques années déjà, avec notamment la création en 2005 de l’International Intelligence Ethics Association (IIEA), dont les activités sont cependant irrégulières, et la publication, depuis 2010, de la revue bisannuelle International Journal of Intelligence Ethics.

Dans sa préface, Guy Rapaille, président du Comité permanent de contrôle des services de renseignement et de sécurité belges, présente très bien la problématique: "Associer les termes "renseignement" et "éthique" au sein d’un même propos semble être un oxymore tant le renseignement a une réputation sulfureuse". Il insiste cependant sur deux points. D’une part, les services de renseignement sont, dans un Etat démocratique, "au service de l’Etat de droit, des citoyens et de la démocratie". D’autre part, il est indispensable d’accorder une place au "questionnement éthique dans la conduite des services de renseignement et dans les décisions individuelles de leurs membres", ceci du fait de la nécessité, pour ces derniers, de concilier au quotidien "des exigences aussi contradictoires que celles du secret et de l’efficacité d’un côté, du respect de l’Etat de droit et de la transparence inhérente au fonctionnement de la démocratie de l’autre". Comme le soulignait très justement Théo (Horst Frank) dans Les Tontons flingueurs, et aussi paradoxal que cela puisse paraître, dans les "affaires irrégulières", il faut des "gens honnêtes"!

L’ouvrage comprend une quinzaine de contributions de membres du GERER (Groupe Européen de Recherches en Ethique et Renseignement), articulées en trois parties. La première – L’éthique dans le traitement de la source (HUMINT) – s’intéresse au rôle et à l’importance des hommes et des relations humaines dans l’acquisition et le traitement des renseignements. La seconde partie – La torture, ou le traitement de la source au mépris de l’éthique – contient une très intéressante analyse de Carl Ceulemans qui s’interroge sur la justification morale de la torture en utilisant une approche casuistique. Enfin, la dernière partie – L’éthique et la gouvernance des services de renseignement – aborde les relations entre éthique et gouvernance. Le fondement de cette relation se situe dans le droit, dans l’encadrement juridique des services, de leur organisation et de leurs possibilités d’action. Le sujet est délicat et la codification ne résout cependant pas tous les problèmes, comme en témoignent la nécessité d’adapter régulièrement les textes législatifs et les règlements, ainsi que les carences et les dérapages, d’autant que les menaces et les acteurs se multiplient et que les moyens techniques évoluent rapidement.

(© Lavauzelle)

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Techno-guérilla et guerre hybride

Publié le par Dimitry Queloz

HENROTIN, Joseph, Techno-guérilla et guerre hybride. Le pire des deux mondes, Paris, Nuvis, 2014, 362 pages

Le dernier ouvrage de Joseph Henrotin offre une fort belle analyse d’une application spécifique de la guerre hybride, la techno-guérilla. Vu l’actualité de ce phénomène, on ne peut que saluer la parution d’un livre qui clarifie les concepts, précise les définitions et présente la question sous ses différents aspects, notamment en étudiant séparément les domaines terrestre, naval et aérospatial. Les deux premiers chapitres, qui traitent du concept de guerre hybride et des origines de la techno-guérilla, présentent, à nos yeux, un intérêt tout particulier. Aussi nous concentrerons-nous plus spécifiquement sur ces deux chapitres en laissant au lecteur le plaisir de découvrir les suivants, tout aussi remarquables au demeurant.

Dans le premier chapitre "Guerre hybride et techno-guérilla: une première approche", l’auteur définit le concept de guerre hybride. Théorisé depuis peu, ce dernier s’intéresse pourtant à un phénomène historique très ancien puisque l’on en trouve des exemples au cours de la guerre du Péloponnèse déjà. La guerre hybride représente un "mélange" de pratiques de la guerre régulière et de la guerre irrégulière. La première se caractérise par le fait qu’elle est menée par une force armée structurée et reconnaissable (port d’un uniforme), soumise à l’autorité d’un Etat. Elle s’appuie par ailleurs sur des normes doctrinales et juridiques qui limitent les possibilités d’action. De son côté, la guerre irrégulière, en raison de la variabilité de ses formes, est plus difficile à définir en dépit d’un certain nombre de caractéristiques: emprise sur les populations, aptitude à l’innovation et à l’adaptation en matière de doctrine et d’organisation, variété des modes d’action (insurrection, guérilla, terrorisme…)… Elle est principalement le fait de groupes subétatiques, même si les armées étatiques peuvent également la pratiquer.

Ces deux formes de guerre sont des idéaux-types qui facilitent la compréhension mais, dans la réalité, elles ne sont pas cloisonnées et une certaine porosité existe entre elles. La plupart des guerres présentent des caractéristiques de chacune d’elles et sont par conséquent des guerres hybrides. L’auteur souligne une tendance croissante à un "glissement" des modes d’action des forces étatiques en direction de la guerre irrégulière. Cela est dû notamment à la remise en cause des hiérarchies, à la décentralisation des processus de décision, à la conduite par objectif (Auftragstaktik) et à la réticulation des forces. Certaines doctrines développées au niveau étatique prônent par ailleurs la déstructuration des normes et des pratiques, la seule norme conservée étant d’atteindre l’objectif défini par l’Etat. L’exemple le plus abouti de ce genre de doctrines est celui de la "guerre hors-limite" préconisée par les Chinois Liang et Xiangsui. En dépit de cette tendance, l’auteur met en exergue la difficulté pour les armées régulières, surtout occidentales, à s’engager dans un processus d’hybridation. Ces armées sont en effet moins souples structurellement, institutionnellement, doctrinalement et culturellement que les forces subétatiques qui disposent, en fin de compte, de meilleures facultés d’adaptation.

Pour Henrotin, en dépit de ses processus d’hybridation, la guerre n’a pas changé de nature. Elle est toujours ce caméléon qui ne change que de forme. Les lois et les principes définis par Clausewitz – à un moment où, avec la construction des Etats-nations, le caractère régulier de la guerre se renforce – restent toujours valables: ascension aux extrêmes – même si cette loi est discutable –, guerre en tant que "collision de deux forces vives", nécessité de proportionner l’effort à la force de l’adversaire. Il en est de même pour le concept de "trinité paradoxale" – gouvernement, armée, peuple –, en dépit d’une complexification quant au nombre et aux caractéristiques des acteurs.

La techno-guérilla, quant à elle, a ses origines dans les débats de stratégies alternatives des années 1970-1980. Elle représente alors une forme d’hybridation "instrumentale" car elle est pensée d’emblée comme telle en tant que "système de défense le plus adapté" – à noter que l’auteur distingue une deuxième catégorie d'hybridation: l’hybridation "contrainte ou d’opportunité". A cette époque, plusieurs phénomènes se conjuguent pour remettre en cause le principe d’engagement régulier des forces armées de l’OTAN dans l’hypothèse d’un affrontement avec les armées du Pacte de Varsovie. Certains officiers européens, surtout en France, en Allemagne et dans les pays scandinaves, pensent que les forces soviétiques sont si puissantes qu’il faut adopter une stratégie différente si l’on veut pouvoir les contrer. Le deuxième facteur influençant la réflexion stratégique est le doute relatif à l’engagement effectif des forces américaines en cas de conflit. Enfin, les groupes d’extrême-gauche cherchent à entrer dans les débats politiques sur la défense, avec l’ambition d’apporter une solution nouvelle, conforme à leurs principes idéologiques.

Deux écoles, une française et une allemande, sont à l’origine de la conceptualisation de la techno-guérilla. Dans la première, la cheville ouvrière est le commandant Guy Brossolet, de l’armée de Terre. Il développe un modèle de défense basé sur l’engagement territorial de très petites unités autonomes dont la mission est d’user les forces offensives adverses (la "toile d'araignée"). Ces petites unités sont soutenues par quelques forces plus classiques (l'"araignée") chargées de détruire ponctuellement les formations ayant franchi ou contourné la toile. L’Allemand Horst Afheldt, chercheur civil, reprend les principaux thèmes de ce dernier. Ses conceptions sont toutefois différentes de celles de l’école française basée sur la recherche de l’efficacité opérationnelle. Afheldt fait intervenir des considérations d’ordre politique dans ses réflexions: le système de défense préconisé ne doit pas être perçu comme une menace, une provocation par l’adversaire; il doit être exclusivement défensif et compris comme tel. Ces réflexions théoriques ont connu peu d’application dans les armées occidentales. Ce n’est que quelques années plus tard, à la suite de l’apparition de moyens technologiques sophistiqués de petite taille et bon marché, que des groupes subétatiques, comme le Hezbollah ou les Tigres tamouls, développent de véritables techno-guérillas, sans que l’on puisse établir de lien avec les écrits des penseurs européens.

(© blogdefense)

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