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Articles avec #fiches de lecture tag

De Nimègue à Java

Publié le par Dimitry Queloz

RIAL, Sébastien (dir.), De Nimègue à Java: les soldats suisses au service de la Hollande, XVIIe-XXe siècles, Château de Morges & ses Musées, Centre d’Histoire et de Prospective Militaires, 2014, 288 pages

Cet ouvrage collectif trilingue comprenant 14 contributions – dont neuf en français – est le fruit d’une journée d’étude tenue en 2010 à Morges et conjointement organisée par le Château de Morges et le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires (CHPM). L’introduction de Sébastien Rial donne un bel aperçu sur le service de Hollande, avec ses différentes périodes, ses moments de gloire et de revers, depuis les premiers mercenaires du début du XVIIe siècle jusqu’à la fin officielle du service capitulé en 1829. Cette date ne marque cependant pas la fin des engagements suisses puisque des volontaires continuent à s’engager individuellement, notamment dans le cadre du service colonial, que ce soit par goût de l’aventure ou dans le but de trouver une vie meilleure.

L'introduction est par ailleurs judicieusement complétée par une chronologie Hollande/Suisse et des annexes – la liste des régiments suisses au service de la Hollande entre 1693 et 1797, celle des généraux suisses au service de la Hollande, les textes de deux capitulations et du traité d’union entre les Etats généraux des Provinces-Unies et le canton de Berne de 1712, une contribution sur les Cent-Suisses, compagnie chargée de la protection du Stathouder. Notons encore une très riche iconographie, souvent inédite, qui intéressera les amateurs d’armes et d’uniformes, avec une mention toute particulière pour les 23 aquarelles de la collection Engi représentant les uniformes et les drapeaux des Suisses au service de Hollande à la fin du XVIIIe siècle.

Le livre n’a pas la prétention de couvrir tous les aspects du service de Hollande, ni d’en faire une synthèse. Il présente divers éclairages sur des thèmes et des époques variés, faisant parfois découvrir des personnages, des faits et des institutions encore peu étudiés, comme Victor Emmanuel Thellung de Courtelary engagé dans la marine hollandaise, comme l’engagement des mercenaires suisses lors de la conquête de Java et de Bornéo entre 1855 et 1865 ou la compagnie des Cent-Suisses déjà évoquée. Il permet également de combler une lacune pour les lecteurs francophones, aucun livre n’ayant paru récemment sur le sujet dans la langue de Molière. C’est que le service de Hollande est quelque peu oublié et il est généralement éclipsé par son "grand frère", le service de France. Ce désintérêt est assez singulier au vu de l’ampleur du service de Hollande qui a représenté à certaines périodes dans les cantons protestants de Berne, Zurich et Bâle notamment un concurrent important pour celui-ci.

Même si on trouve des soldats suisses au service de Hollande dès le début du XVIIe siècle, le véritable début de la coopération militaire entre la Suisse et les Provinces-Unies commence avec les guerres de Louis XIV. Les Provinces-Unis forment un ensemble de taille modeste (2 mio d’habitants en 1700) comparée à la puissance de la France dix fois plus peuplée. De plus, elles doivent faire face à des obligations de grande puissance et défendre un important empire maritime, ce qui nécessite le recours à des mercenaires. Après l’invasion de 1672, les Provinces-Unies envoie Abraham Malapert en Suisse pour négocier un traité d’alliance avec les cantons. L’obstacle constitué par l’alliance avec la France est cependant assez vite levé. En effet, la politique antiprotestante de Louis XIV conduit au rapprochement entre les deux pays, notamment du fait de l’influence des cantons protestants. Ce rapprochement connaît un point d’orgue en 1712 avec le traité d’union défensif signé avec Berne. Cet accord, qui marque la volonté de rééquilibrer les relations avec d’autres puissances européennes, représente une rupture officielle dans la politique extérieure des cantons jusque-là tournée vers la France depuis près de deux siècles. Le monopole français en matière de mercenariat est ainsi battu en brèche pour la première fois. Un régiment est levé en 1676. Il en existe sept en 1704. Cette nouvelle orientation en matière de service étranger conduit à la présence de soldats suisses dans les deux camps opposés, comme à la bataille de Malplaquet en 1709.

Le XVIIIe siècle, en dépit du recul de la puissance des Provinces-Unies, constitue l’apogée du service de Hollande. On trouve neuf régiments (plus de 20'000 hommes) en 1749. Le déclin des Provinces-Unies est consommé à la fin du siècle, avec la guerre contre l’Angleterre, la guerre civile de 1786-87 et l’invasion française de 1795 qui met fin à la première période du service de Hollande.

Après la chute de Napoléon, les Provinces-Unies sont transformées en royaume comprenant également la Belgique. L’armée du nouvel Etat est totalement réorganisée. Quatre régiments suisses (9'000 hommes) sont recrutés, mais les temps ont changé. Comme partout ailleurs en Europe, le sentiment envers les régiments étrangers n’est plus le même que sous l’Ancien Régime en raison du nationalisme. Les régiments helvétiques sont ainsi dissous en 1829.

(© Château de Morges)

(© Château de Morges)

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Rütli. Une voie pour l'avenir

Publié le par Dimitry Queloz

STREIT, Pierre, SANDOZ, Suzette, Rütli. Une voie pour l’avenir, 1940-2015, Bière, Cabédita, 2015, 120 pages

Cet ouvrage, qui n’est pas à proprement parler un livre d’histoire, met en perspective un des événements fondamentaux de l’histoire de la Suisse de la Deuxième Guerre mondiale dont nous commémorons le 75e anniversaire cette année: le célèbre rapport du 25 juillet 1940 tenu au Rütli. Au lendemain de la défaite française, qui a causé un choc profond tant en France qu’en Suisse, le général Guisan a réuni l’ensemble des commandants de l’armée suisse à partir du grade de major, soit quelque 500 à 600 officiers – le nombre est incertain –, pour leur transmettre son message sur la conduite à tenir dans le cadre de la nouvelle situation internationale et de la stratégie du Réduit adoptée quelques semaines plus tôt.

Dans la première partie qui comprend une demi-douzaine de chapitres, Mme Suzette Sandoz, professeur honoraire de l’université de Lausanne et ancienne Conseillère nationale, livre une très intéressante réflexion sur la politique, l’histoire et le rôle des chefs. Pour Mme Sandoz, le lien entre histoire et politique est très fort dans le sens où, d’une part, la politique s’enracine dans l’histoire. L’"art de gouverner les hommes" – définition de la politique selon l’auteur – s’exerce toujours dans une certaine tradition historique et un cadre géographique spécifiques dont on ne peut faire fi. D’autre part, l’histoire (non déconstruite) représente le "terreau de l’avenir", car elle "permet de mesurer la responsabilité humaine, qui donne la dimension de l’homme. Elle fournit à ceux qui l’ont apprise la liberté d’en tirer ensuite des conclusions [Par conséquent, elle] enseigne le goût de l’avenir". Ce qui nous ramène à la politique. Dans ce domaine, le chef, chargé du destin de la communauté, joue un rôle fondamental. L’exemple du général Guisan, qui en a été un vrai, permet de mettre en exergue les qualités nécessaires au chef: il doit inspirer confiance à ses subordonnés, être lucide face au danger, transmettre un "message d’avenir et d’espoir". Le rapport du Rütli s’inscrit tout naturellement dans cette dernière problématique et son étude représente, par conséquent, non seulement un intérêt historique, mais aussi une "promesse d’avenir" pour les générations futures à une époque (presque) aussi troublée que les années 1940.

Dans la seconde partie, Pierre Streit, auteur de plusieurs livres d’histoire militaire dont certains ont été présentés précédemment sur blogdéfense (voir notamment celui sur la bataille de Morat), étudie le rapport lui-même en le replaçant dans le contexte de l’été 1940. Le discours de Guisan est mis en perspective et comparé avec deux autres grands discours de la période: celui du 18 juin du général de Gaulle et celui du 25 juin de Marcel Pilet-Golaz. Le premier présente diverses similitudes avec celui de Guisan: incertitude quant au détail des paroles prononcées, détermination face à la situation, esprit de résistance, compréhension de la nature de la guerre qui est envisagée en tant que lutte à l’échelle mondiale, suprématie de la guerre mécanisée… Dans ce dernier domaine, Guisan adopte cependant une position différente de celle de de Gaulle. Alors que celui-ci envisage la victoire grâce à la possibilité de constituer une force mécanisée supérieure à celle de l’Allemagne, Guisan développe son analyse en fonction de l’état de l’armée suisse et du récent choix stratégique du Réduit. La défaite française ne représente pas la "faillite du système défensif de la ligne Maginot" et, par conséquent, celle des fortifications en général, car l’armée allemande l’a contourné. En Suisse, la situation serait en outre différente du fait du relief qui favorise nettement le défenseur et le protège contre la puissance des chars et de l’aviation. Guisan souligne également une autre différence: la faiblesse morale de l’armée française de 1940.

La comparaison entre les discours de Pilet-Golaz et de Guisan s’avère plus délicate à faire. Le premier est l’objet d’un vaste débat en raison de son ambiguïté, qui a par ailleurs été renforcée du fait de sa traduction en allemand – celle-ci a été réalisée par le Conseiller fédéral Philippe Etter, "partisan d’un pouvoir fort", qui a notamment employé le terme très connoté de "Führer" pour traduire "guide". Pour l’auteur, on ne saurait opposer totalement les deux discours. Pilet-Golaz et Guisan partageaient nombre de convictions politiques. De plus, on trouve une idée maîtresse dans les deux discours: durer.

Mentionnons encore quelques annexes intéressantes: le texte de l’appel du général de Gaulle du 18 juin, le discours de Pilet-Golaz du 25 juin 1940, quelques témoignages sur le rapport du Rütli (notamment ceux de Bernard Barbey, chef de l’état-major particulier de Guisan, de Roger Masson, chef du service de renseignement de l’armée et rédacteur en chef de la Revue militaire suisse, de Robert Frick, attaché à l’état-major particulier de Guisan), quelques jugements d’historiens sur le rapport du Rütli.

Nous profitons de ce dernier article avant la pause estivale pour vous remercier, Amis Lecteurs, pour votre fidélité et vos encouragements qui nous font toujours très plaisir. Nous vous souhaitons un très bel été et d’agréables vacances. Au plaisir de vous retrouver à la fin du mois d’août!

(© blogdéfense)

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Le grand échiquier de Poutine

Publié le par Dimitry Queloz

AUZON, Olivier d’, Le grand échiquier de Poutine, Panazol, Lavauzelle, 2015, 120 pages

Ce livre d’Olivier d’Auzon n’est pas une biographie de Vladimir Poutine, contrairement à celui de Vladimir Fedorosvski, Poutine. L’itinéraire secret que nous vous avons présenté il y a quelques semaines. Il traite de la situation géopolitique de la Russie et de sa politique étrangère au cours de ces dernières années. L’actualité occupe une large place dans l’ouvrage et l’auteur cite de nombreux extraits d’articles de presse, donnant ainsi la parole à divers acteurs – Sergueï Lavrov – ou commentateurs et spécialistes de la Russie, comme Hélène Carrère d’Encausse par exemple.

L’ouvrage se divise en quatre chapitres dont on pourra regretter le manque de structure. L’auteur ne présente en effet pas ses analyses en abordant les thèmes dans leur globalité et il n’adopte pas non plus une approche chronologique. Il procède plutôt par touches successives en apportant une succession d’éclairages ponctuels, ce qui oblige un certain nombre d’allers-retours parfois déstabilisants pour le lecteur.

Le premier chapitre présente les grandes caractéristiques de la politique étrangère de Vladimir Poutine. Celui-ci marquera l’histoire russe de son empreinte, notamment en raison de la durée de ses fonctions à la tête du pays. Poutine est entré en fonction en 2000 et il restera au poste de président au moins jusqu’en 2018. Pouvant être renommé une nouvelle fois pour six ans, il est probable qu’il dirigera la Russie jusqu’en 2024. Poutine est et restera donc un acteur incontournable de la scène internationale et sa diabolisation par les Occidentaux ne changera rien à cette situation! Cela est d’autant plus vrai que, selon l’auteur, la période post-guerre froide, largement dominée par les Américains et leurs alliés, est maintenant terminée depuis 2008. La crise géorgienne représente en effet un tournant car elle a mis fin à l’expansion de l’OTAN. Depuis, la Russie joue un rôle international croissant, de même que la Chine. La crise ukrainienne montre par ailleurs que la Russie a décidé de modifier "durablement ses relations avec ses partenaires internationaux". Elle tourne désormais le dos à l’Europe et développe ses relations avec divers Etats d’Asie centrale et orientale (Iran, Chine…). Retenons encore le fait que la Russie est un "pays de tradition islamique". Des musulmans ont été intégrés à l’empire depuis le XVIe siècle et ces peuples font partie intégrante de la population russe. Cela n’empêche pas Poutine d’être en première ligne dans la lutte contre l’islamisme, comme l’a montré la deuxième guerre de Tchétchénie. Cette politique rejoint par ailleurs un autre volet de la politique internationale russe. La volonté de maintenir en place certains régimes n’a pas seulement pour ambition de conserver des alliés et de gêner les politiques extérieures occidentales. Elle a aussi pour but d’empêcher la création de zones de non-droit où prospèrent les groupes terroristes islamistes, comme le montrent les exemples syriens et libyens.

Les deuxième et troisième chapitres sont étroitement liés et traitent du projet EURASIE et de la crise ukrainienne. Pour contrer l’extension de l’OTAN et de l’Union européenne à l’est, Poutine a développé le projet d’Union Economique Eurasiatique (UEE), calqué sur le modèle de l’Union européenne. Dans ce nouvel ensemble politico-économique, l’Ukraine aurait dû jouer un rôle central de lien entre les espaces européen et asiatique. Avec la crise ukrainienne, le projet a largement perdu, au moins pour un temps, son volet européen et la Russie se tourne davantage vers l’Asie. Cette réorientation politique renforce l’importance des pays d’Asie centrale. Cette région, constituée d’anciennes républiques soviétiques, joue un rôle primordial pour la Russie, que ce soit dans le domaine économico-énergétique ou celui de la sécurité – surtout la lutte contre l’influence islamiste. Le but de Moscou est de contrôler d’une manière ou d’une autre ces Etats et d’empêcher toute influence extérieure, notamment de la part des Etats-Unis ou de la Chine. A propos de cette dernière et des relations que la Russie cherche à entretenir avec elle, l’auteur met en évidence les nombreuses ambiguïtés existantes. En raison de sa puissance politique, économique et démographique, la Chine représente un partenaire indispensable, notamment pour construire un Monde multipolaire, mais aussi un danger. Aussi Poutine adopte-t-il une position complexe, comme le montre par exemple sa manière d’instrumentaliser l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS).

Enfin, le dernier chapitre traite du Moyen-Orient. Une des particularités de la Russie réside dans le fait qu’elle entretient des liens étroits avec le monde arabe depuis plusieurs siècles. A l’époque des tsars, la Russie était la protectrice des chrétiens orthodoxes en Orient. Durant la Guerre froide, le régime soviétique a largement soutenu les gouvernements arabes nationalistes, laïcs et, pour certains, marxisants. Depuis son arrivée au pouvoir Poutine cherche à reprendre à son compte cette politique d’influence qui lui permet, comme nous l’avons vu, de contrer l’influence occidentale. Si des succès ont été obtenus, comme récemment en Egypte, les Printemps arabes ont mis en difficulté la Russie, notamment en Libye et en Syrie. Toutefois, pour l’auteur, la politique russe de soutien aux régimes en place, très pragmatique, est plus cohérente que celle des Occidentaux, largement responsables du chaos actuel.

(© Lavauzelle)

(© Lavauzelle)

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1515 Marignan

Publié le par Dimitry Queloz

SABLON DU CORAIL, Amable, 1515. Marignan, Paris, Tallandier, 2015, 512 pages

L’année 2015 marque le 500e anniversaire de la bataille de Marignan. Cet événement parmi les plus célèbres de l’histoire suisse et française fait l’objet d’une polémique dans notre pays – voir par exemple la synthèse du quotidien Le Temps. D’un côté, à droite, certains y voient le début de la neutralité helvétique et veulent en faire un symbole d’une tradition isolationniste qui serait une caractéristique de la politique suisse depuis des siècles. Cette vision leur permet de justifier par l’histoire un certain repli sur soi actuel, ainsi que la volonté de rester à l’écart de l’Union européenne et des autres grandes formes de coopérations supranationales. De l’autre côté, une certaine gauche adepte de l’ouverture vers l’Europe, du rejet de l’idée de nation, de la déconstruction de l’histoire et de son individualisation forcenée cherche tout simplement à passer sous silence cet épisode tragique de notre histoire qui ne concernerait, en fin de compte, que l’histoire bataille, à nier son influence sur l’histoire politique de la Suisse.

Loin de ces positions partisanes, Amable Sablon du Corail, qui affirme cependant que la neutralité suisse ne date pas de cette période mais du début du XIXe siècle, nous propose un livre remarquable en tout point, au demeurant fort bien écrit, dont nous recommandons tout particulièrement la lecture. L’auteur nous présente une analyse globale des événements et ne se contente pas de les observer par le petit bout du canon de la dernière couleuvrine de François Ier! Il n’étudie pas seulement la bataille, mais l’ensemble de la période en nous en présentant tous les aspects de manière synthétique et très claire: politique étrangère et diplomatie, économie, institutions militaires, cultures et sociétés, bataille et ses conséquences… Soulignons encore la parfaite maîtrise des sources primaires et secondaires, aussi bien du côté français que du côté suisse.

Dans ses conclusions, l’auteur tire cinq leçons. Premièrement, l’importance de l’argent qui a permis à François Ier de soutenir un effort militaire dont ses adversaires n’étaient pas capables. "Plus que les charges de cavalerie à Marignan, ce fut la capacité des Français à trouver les sommes colossales nécessaires au paiement comptant des insatiables lansquenets qui a emporté la décision."

Pour Amable Sablon du Corail, la puissance financière ne suffit toutefois pas à remporter la victoire sur le champ de bataille, comme le montre l’exemple suisse. Quelques cantons aux ressources économiques et démographiques limitées ont en effet réussi à dominer les plus grandes puissances de la fin du Moyen Age et du début de la Renaissance. A Marignan, la victoire n’a d’ailleurs pas été loin le 13 septembre au soir. Pour l’auteur, et c’est la deuxième leçon qu’il tire, la puissance militaire des Confédérés réside dans leur organisation militaire "qui reproduit à la guerre les solidarités du temps de paix. Les Suisses combattent aux côtés de leurs amis, de leurs parents, de leurs voisins [ce qui a pour conséquence essentielle] que l’on se bat sous le regard de camarades ou de parents qu’on retrouvera après le retour au foyer".

Le troisième enseignement que l’auteur met en évidence est, au premier abord, plutôt paradoxal. Il insiste en effet sur la parenté des systèmes de valeurs des Suisses et de la noblesse française basés tous deux sur le courage et l’honneur. Si ces vertus font partie intégrante de l’idéal nobiliaire, les Suisses n’en sont pas pour autant dépourvus. Des milliers d’entre eux ont refusé l’or français et sont morts dans des conditions terribles pour "tenir leurs obligations à l’égard de Massimiliano Sforza".

La bataille de Marignan marque également la fin des deux modèles militaires médiévaux qui s’affrontent sur le champ de bataille. La victoire française a cependant "masqué les limites de l’armée royale" dont les deux atouts principaux étaient l’artillerie et la cavalerie lourde. La suite du règne de François Ier, qui ne connaîtra plus que des défaites militaires, apportera la preuve des insuffisances de cette armée. Pour les Suisses, Marignan représente la fin d’une période de suprématie militaire de plusieurs décennies jalonnées de victoires éclatantes: Grandson, Morat, Novare... Le développement des armes à feu et la transformation de la cavalerie – qui s’allège, s’équipe de pistolet et charge à l’épée – mettent désormais en échec les charges plus ou moins désordonnées des fantassins armés de piques et de hallebardes. Les Suisses sauront cependant s’adapter et resteront des combattants redoutables jusqu’à la Révolution française, en constituant parmi les meilleurs régiments de l’Ancien Régime.

Enfin, la cinquième leçon nuance la traditionnelle interprétation qui fait de la paix de Fribourg de 1516 "le point de départ de l’alliance franco-suisse". Les relations entre la France et la Confédération ont en effet commencé 70 ans plus tôt, avec la bataille de St-Jacques sur la Birse. De plus, elles connaissent au fil du temps des hauts et des bas, malgré la Paix perpétuelle qui est, par ailleurs, davantage une "paix de résignation [qu’] une paix d’adhésion". Si l’influence française devient prépondérante, elle n’est jamais exclusive et "jamais les cantons ne se sont résignés à accepter une quelconque tutelle de la France".

(© blogdéfense)

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L'Otan au XXIe siècle

Publié le par Dimitry Queloz

KEMPF, Olivier, L’Otan au XXIe siècle. La transformation d’un héritage, Paris, Perpignan, Editions du Rocher, 2014, 614 pages (2e édition)

Cet ouvrage d’Olivier Kempf constitue une excellente synthèse sur l’OTAN. En quinze chapitres, l’auteur traite de manière claire et didactique de l’histoire de l’alliance, de son organisation et de ses institutions, de ses élargissements successifs, des relations entre les différents alliés, de leurs conceptions de l’alliance, des concepts stratégiques (1991, 1999 et 2010), des engagements réalisés, des défis actuels et de l’évolution prochaine de l’alliance…

Un premier thème particulièrement intéressant est celui de l’élargissement de l’OTAN. A l’origine, l'alliance est limitée dans son cadre géographique (nombre de membres et zone d’intérêt) et dans ses buts (défense contre l’URSS et ses alliés). Toutefois, assez rapidement, elle s’agrandit. De nouveaux Etats (Grèce, Turquie, RFA…) deviennent membres, entraînant une extension de la zone d’intérêt. Au lendemain de la chute du mur de Berlin et de la disparition de la menace constituée par le Pacte de Varsovie, l’OTAN n’est pas dissoute – cela aurait pourtant été une évolution possible et, somme toute, logique. L'alliance connaît au contraire un développement remarquable, et ce dans plusieurs domaines. Tout d’abord, de nombreux pays d’Europe de l’Est (Tchéquie, Hongrie, Pologne…) et même certains Etats ayant appartenu à l’URSS (Pays baltes) intègrent l’alliance. De plus, la zone d’intervention est étendue. C’est ainsi que l’OTAN est engagée dans des opérations en ex-Yougoslavie, en Afghanistan, en Libye… De nouvelles missions sont par ailleurs formulées (lutte contre le terrorisme, cyberguerre…). Enfin, la constitution de partenariats divers (Partenariat pour la Paix notamment) représente également une autre forme d’élargissement politique permettant une influence à grande échelle.

Les chapitres sur les relations entre l’OTAN et la défense européenne – les différentes organisations, CED, UEO, Europe de la défense de l’UE, et leur évolution sont analysées – sont également d’un intérêt tout particulier. Washington a toujours souhaité un renforcement de l’autonomie européenne en matière de défense. Le but est de faire partager de manière plus équilibrée le poids des efforts militaires. Ainsi, à la fin de la Guerre froide, lorsqu’est signé le traité de Maastricht qui crée les premiers éléments d’une politique extérieure et de défense commune aux Etats membres de l’Union européenne, le concept d’Identité Européenne de Sécurité et de Défense (IESD) est bien accepté. Toutefois, pour les Américains, l’alliance a toujours représenté un moyen d’influencer, voire de contrôler, les politiques extérieures et de défense des pays européens. Dès lors, une trop grande autonomie européenne en la matière déplait. Lorsque la déclaration franco-britannique de Saint-Malo de 1998 insiste sur ce point, Washington réagit en imposant la règle des 3 D – pas de duplication des institutions militaires de l’OTAN, pas de découplage par rapport aux USA, pas de discrimination envers les Etats de l’OTAN non membres de l’UE. Pour la majorité des pays européens, la domination américaine et la faible autonomie de la défense européenne créent cependant une situation très confortable. Elle leur permet de disposer d’une puissante protection militaire à moindres frais.

Soulignons cependant que la relation Europe – Etats-Unis en matière de sécurité s’est complexifiée depuis une vingtaine d’année. Pour Washington, l’Europe n’a plus la même importance stratégique qu’auparavant. La disparition de la menace soviétique et la montée en puissance de la Chine ont conduit les USA à se détourner de cette région du Monde. Les attentats du 11-Septembre et le refus de certains Etats européens de les soutenir dans leur intervention en Irak en 2003 les ont également incités à faire cavalier seul et à constituer des coalitions ad hoc (doctrine Rumsfeld). Les expériences des interventions de cette dernière décennie ont toutefois montré les limites du hard power américain. La conception de la politique de sécurité européenne, basée davantage sur le soft power et une approche globale des problèmes, ne peut plus être négligée et raillée – tout le monde se rappelle de la métaphore domestique de Robert Kagan "Les Américains font la cuisine, les Européens font la vaisselle". La relation OTAN – PESD est ainsi de plus en plus envisagée dans un cadre de complémentarité plutôt que de domination.

Le lecteur regrettera de ne pas pouvoir disposer des analyses de l'auteur pour la période qui a succédé au moment de la publication de l'ouvrage. Depuis une année environ, la situation internationale, notamment en Ukraine, a en effet connu des évolutions rapides et l'OTAN se voit contrainte à s'adapter une fois de plus, notamment en ce qui concerne l’engagement américain en Europe, les missions de défense et les relations avec la Russie. On ne peut donc que souhaiter pour bientôt une troisième édition mise à jour en tenant compte des derniers rebondissements de l’actualité!

(© blogdéfense)

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